J. Lemaître, Impressions de théâtre, IV
songeait au suicide ». Gomme il était « très aimable, très gentil », ses amis résolurent de le tirer de peine, tout en s'en amusant un peu, et de lui ménager une belle et poétique passion.
La mère de l'un deux avait à son service une pimpante soubrette, accorte, délurée, frimousse piquante, œil espiègle, toute la physionomie enfin, vive et sémillante, de l'emploi. On lui explique ce qu'on attend d'elle, et elle entre aussitôt dans le rôle, ravie de « jouer quelques instants à la grande dame ».
Cependant on parle d'elle à Edgar comme d'une noble Espagnole, provisoirement séparée de son mari, « un avare, un brutal, un jaloux », et qui voyage pour fuir son seigneur et maître et oublier les mauvais traitements qu'elle en a reçus. H y a justement un mois qu'elle est arrivée. Le nom d'Edgar est venu jusqu'à ses oreilles. Elle a même lu — comment a-t-elle fait pour se les procurer ? Mystère ! Mais ces Espagnoles sont si fines ! Et celle-là en particulier est si intelligente, si lettrée, « si artiste, si romantique ! » — elle a lu de ses vers, et un désir fou lui est aussitôt venu, un désir de jolie femme et d'Espagnole, de connaître « la belle âme et le grand coeur qui s'épanchent en si vibrantes strophes », et, qui sait? — les femmes sont si fantasques et si charitables à la fois ! — qui sait ? peut-être de le consoler ; car elle a deviné du premier coup qu'il était très malheureux...
Rendez-vous est pris. On y traîne le pauvre Edgar, tremblant, éperdu. Deux amis le présentent et, dès les phrases indispensables prononcées, ils s'esquivent aussitôt, « par discrétion ».
Les lèvres rouges comme une grenade, la mantille sur la tête, l'éventail en main, Dolorès, « obéissant à un mouvement d'irrésistible sympathie », conte ses malheurs. Dolo-
rès pleure. C'est à peine si elle a la force de remercier le poète de lui avoir donné, par ses beaux vers, « l'unique consolation qu'elle ait encore goûtée depuis son mariage maudit ». Enfin, peu à peu redevenue maîtresse d'ellemême, elle lui récite des passages entiers de ses pièces.
Devant cette jeune femme si belle, si malheureuse, qui paraît si douce, si passionnée, et qui, cela ne gâte rien, comprend si merveilleusement la poésie nouvelle, Edgar se trouble ; il perd la tête. Avec des bégaiements et des tremblements d'émotion, il demande qu'on lui laisse essuyer les précieuses larmes qui coulent encore par instants. On lui abandonne le mouchoir de fine batiste, on lui abandonne la main. Alors, du fond de sa mémoire, montent à gros bouillons toutes les odes, toutes les élégies, tous les sonnets qu'il rime depuis si longtemps pour toutes les jolies femmes qu'il a aimées, et dont celle qu il a devant lui, presque dans ses bras, est l'admirable, l'affolant symbole. Il déclame ; elle l'écoute, un sourire vague sur les lèvres, l'œil noyé, le regard perdu, par moments toute secouée de frissons. « Que c'est beau ! que c'est vrai, ce que vous dites là! Que de fois l'ai-je éprouvé moi-même !... Ah ! vous aussi, vous avez dû bien souffrir !... » Les torrents de vers roulent toujours en cascades ininterrompues, « des vers de passion, des vers de feu et de flamme ». Dolorès est presque pâmée maintenant. Leurs têtes se rapprochent, leurs lèvres s'unissent... « Souple comme une panthère », elle s'échappe en jetant un grand cri.
Oh ! mais il l'aura, cette fois, l'exquise créature à laquelle il a enfin osé ouvrir son cœur, il l'aura, dût-il en mourir !
Donne-moi tes baisers, et que vienne la mort !
Et comme le meilleur moyen de l'avoir est encore de
L'épouser, il y songe tout de suite. Sans doute on pourrait obtenir le divorce en faveur de la belle Andalouse. Justement il a des amis influents en cour de Rome, car on s'adressera directement au pape, comme pour une impératrice ; mais, en dépit de tout l'appareil moyenâgeux dont on pourrait l'entourer, c'est un procédé qui sent encore trop son bourgeois. Mieux vaut supprimer le mari : c'est plus expéditif d'abord, plus décisif ensuite, enfin et surtout c'est plus romantique.
Apprends-moi sa demeure Et dis-moi son pays; Que sous ma dague il meure.
L'insolent qui m'a pris
Cet ange de beauté, etc.
Car il sera vainqueur dans ce combat singulier ; il ne peut pas ne pas Tètre : il l'aime trop, elle ; et il le déteste trop, lui ! Il le déteste.
Gomme la gazelle timide Déteste le chasseur.
Et comme la biche rapide Déteste le veneur.
Sa haine s'exhale en cris entrecoupés et en métaphores incohérentes.
Je veux au monde entier crier, hurler ma haine. Et dans mes mains broyer cette face inhumaine. Grimaçante d'horreur, pantelante d'effroi ; La couper en morceaux, et comme aux chiens l'on jette Les débris tout sanglants de quelque énorme bête. Je veux la suspendre au befïVoi ? .
A bout d'expressions enfin pour un sentiment si forcené, il a recours aux citations romantiques.
Je te hais, je te hais, vil bourreau d'une femme ! Comme dit mon héros ' , oui, jeté hais dans l'âme.
Tant qu il ne s'agit que de poésie et de réminiscences littéraires, ce fut amusant ; mais les choses menaçaient de se gâter et rapidement encore. Notre héros prenait terriblement au sérieux son rôle de consolateur. Il ne parlait de rien moins que d'aller, ira los montes, tirer quelques pintes de sang- et finalement couper la gorge au mari détesté, à l'existence duquel il croyait de toutes les forces de son ingénuité, qui était robuste. Déjà tout était prêt pour la tragique expédition : dagues, rapières, poignards, épées à coquille, pistolets, tout un arsenal du plus pur et du plus effrayant romantisme. Cependant de plus en plus éperdu d'amour, il dépêchait tous les jours à sa belle un véritable courrier de poésie ; il la noyait, la submergeait sous un déluge de vers. Elle était tour à tour une aimée, une bayadère, une grecque, une reine, une impératrice, une sainter une madone, une vierge,
Car la virginité n'appartient qu'à l'amour (?),
une châtelaine, naturellement, et, plus naturellement encore, personne avant lui n'avait connu « l'enivrante douceur de la passion ». Il frémit, il délire, il est « ivre d'extatiques félicités ».
Ah ! mes jours ne sont plus que parfum et lumière, Qu'ivresse, enchantement, qu'ambroisie et que miel2 ; De mon ardente amour s'exhale la prière, Et dans mon cœur ravi je sens couler le ciel.
1 . C'est nous qui soulignons cet hémistiche caractéristique.
2. Ces vers ressemblent heaucoup à ceux de Gustave T***, que nous avons cités au déhut du chapitre : le Romantisme et V homme de lettres. Les deux jeunes gens se connaissaient probablement : peutêtre travaillaient-ils ensemble ou encore s'empruntaient-ils quelquefois des hémistiches.
La situation devenait inquiétante, et elle paraissait d'ailleurs inextricable : la pseudo- andalouse ne s'était-elle pas avisée de tomber amoureuse a son tour, et pour tout de bon, grisée quelle était de ces délicats hommages auxquels on ne l'avait pas habituée, et de ces protestations passionnées et « multi- quotidiennes », qui en auraient vraisemblablement grisé bien d'autres ? Et l'embarras des amis d'Edgar était considérable.
Comment lui avouer la vérité ? Du caractère dont on le connaissait, maintenant qu'il était féru de passion, il était parfaitement capable de se porter aux pires extrémités. Après bien des réflexions, on s'arrêta au seul parti raisonnable. Moyennant une somme rondelette, Dolorès consentit, non sans beaucoup de larmes, véritables celles-là, à s'éclipser et à oublier son cher poète ; un beau matin, Edgar trouva le nid vide et « la colombe envolée ». On s'efforça de lui persuader que la belle Espagnole n'était sans doute et après tout qu'une aventurière et une romanesque, — nous dirions aujourd'hui une cérébrale, une chercheuse de sensations ; — quelle ne méritait pas qu'un galant homme en gardât le souvenir... On dit ce qu'on put.
Il en coûta quelques écus aux amis imprudents ; Mme L*** y perdit sa femme de chambre, et le pauvre Edgar y gagna quelques bonnes migraines. Sa timidité se changea en défiance féroce. Il avait adoré les femmes : il les persifla. Son historien ne nous dit pas s'il abjura le romantisme. La prudence aurait cependant conseillé de commencer par là.
Ce sont les mésaventures auxquelles expose presque fatalement la pratique du régime. Mais peut-être tout cela n'est-il que peu de chose, en comparaison des désordres morbides qu'il nous reste à étudier, et dont l'importance et la gravité méritent bien un chapitre spécial.
Le romantisme et les mœurs. 11