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CHAPITRE II

« Il faut être toujours ivre. Tout est là : c'est Tunique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. — Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, k votre guise. Mais enivrez-vous... » Ainsi parle Baudelaire, au début du XXXIIP de ses Petits poèmes en prose. Le conseil n'est pas neuf, malgré ses airs de flegmatique et impertinent paradoxe, et la preuve en est qu'il a été pratiqué par tout vrai romantique avec une bonne volonté touchante k force d'être éperdue. Entendez par « vrais romantiques » ceux qui ont naïvement essayé de mettre quelque harmonie entre leur conduite et les idées dont les fournissait l'école de 1830.

Rien qui sente son romantisme en effet, — que de fois avons-nous eu l'occasion d'en faire la remarque ! — comme cet éternel besoin de s'étourdir pour échapper k la réalilé et k son « obsession hideuse ».

Entre la vie et moi, Seigneur, étends un voile, Garde-moi du contact de la banalité, Et fais luire à mes yeux la fulgurante étoile Dont l'éclat fait pâlir toute réalité.

L'expression n'a peut-être pas toute la netteté désirable, du moins le sentiment exprimé est-il fort clair. C'est toujours même incapacité — nous connaissons cela — d'accepter simplement, virilement, l'existence pour ce qu'elle est ; toujours même désir maladif — nous en avons donné

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des exemples — de s'en évader par le rêve sous toutes ses formes. On pousse à bout son imagination, on surmène sa sensibilité ; et lorsque, en dépit du développement excessif qu'on leur a imposé, ces deux facultés ne donnent pas, la dernière surtout, ce qu'on en avait attendu, on se laisse aller aux plus affligeants et aux plus répugnants désordres. La conséquence est inévitable et la pente est fatale. Irritée de ne jamais être complètement assouvie, et ses exigences croissant toujours en proportion de ses défaillances bien constatées, la sensibilité s'affole et elle est la proie toute désignée des plus fâcheuses hystéries. Appétit morbide de tout ce qui est malsain, répugnant ou horrible, délectation dans la perversité et dans le mal, dans la souffrance d'autrui, sadisme : l'avidité de sensations inédites la rend capable de faire appel à tout pour se galvaniser.

Il lui faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde !

Elle demandera aux excitants ou aux stupéfiants de lui créer des « paradis artificiels » ; et si c'est au fin fond de l'enfer que se cache ce « nouveau », l'objet de ses ardentes convoitises, résolument elle y descendra le chercher. — Excès rares, dira-t-on, et qui n'ont jamais été le fait que de quelques raffinés, dilettantes du plaisir, ou encore simple « pose » d'individualités chétives en mal d'originalité. — C'est possible. Nous ne le croyons pas cependant, pour notre part. Le mal a été plus étendu, et il a eu aussi plus de profondeur qu'on ne pense. L'important pour nous au surplus est qu'il y ait là une conséquence nécessaire de l'hypertrophie de la sensibilité, et que le romantisme ait favorisé cette hypertrophie. Or ce sont deux points qui semblent bien hors de doute1.

1. « Vous avez pris l'enfer, vous vous êtes fait diable. Vous avez voulu arracher leurs secrets aux démons de la nuit... En perlant le

Tâchons d'être impartial et plaidons en faveur de disciples, logiques mais trop ingénus, non pas certes l'irresponsabilité, au moins les circonstances atténuantes.

Quelques journalistes ont beau signaler alors des différences profondes, des différences radicales entre la littérature et la société, affirmer que l'une va s'épurant toujours davantage, se faisant d'heure en heure humaine et décente ' — et c'est à la société qu'est décerné ce bel éloge.

détail, en pélrarquisanl sur l'horrible, vous avez l'air de vous être joué ; vous avez pourtant souffert, vous vous êtes rongé à promener et à caresser vos ennuis, vos cauchemars, vos tortures morales ; vous avez dû beaucoup souffrir, mon cher enfant. Cette tristesse particulière qui ressort de vos pages et où je reconnais le dernier symptôme d'une génération malade, dont les aînés nous sont trèsconnus, est aussi ce qui vous sera compté. » Sainte-Beuve à Ch. Baudelaire dans sa Correspondance, I, 219, éd. C.-Lévy, 1877. C'est nous qui soulignons les dernières lignes. Cf. encore une lettre du 27 mars 1865. — a La littérature personnelle est forcément la glorification d'un certain nombre de péchés capitaux. » J. Lemaitre, J.-J. Rousseau, Dixième conférence, p. 351.

1. « Il faut observer ce singulier contraste que forment entre eux le théâtre et la société, l'un rétrogradant vers la passion brutale et allant de succès en succès, tandis que l'autre s'épure, se fait d'heure en heure humaine et décente, et, devant ses propres progrès d'ordre et de civilisation, adoucit et désarme la pénalité de ses codes ; d'où il suit que le drame ignoble et brutal n'a qu'une cause accidentelle et assez mesquine : l'impuissance des auteurs qui, incapables de se maintenir dans les voies hautes et littéraires, se précipitent tête baissée dans le dévergondage ou le trouble, et la direction purement mercantile des théâtres qui luttent à coups d'adultères et d'assassinats à qui emportera les plus fortes recettes. Ce n'est là qu'une question de chiffres. Le drame actuel n'a pas, Dieu merci, trouvé sa source dans nos mœurs ; nos mœurs, au contraire, le repoussent par leur douceur et chaque soir elles en font justice. » Le Constitutionnel, 3 janvier 1833, à propos de l'Honneur d'une femme, d'Et. Arago et Marie-Aycard. — A quoi on peut

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■dont nous ne déciderons pas s'il est mérité, — tandis que la littérature rétrograde de plus en plus vers la passion brutale, et s'enfonce et se complaît dans les pires horreurs et les plus révoltantes monstruosités : aucune considération ne peut prévaloir contre deux observations bien simples, à savoir que les auteurs servent assez généralement au public ce pour quoi le public manifeste ses préférences, et que vraisemblablement ce sera toujours une assez médiocre préparation à la pratique de l'honnêteté et au culte de la vertu que la lecture de romans éhontés et l'audition de pièces scabreuses. Or, quelques rares grands écrivains mis à part, qu'est-ce donc dans son ensemble que la littérature au lendemain de 1830 ?

Un tissu d'extravagances et d'horreurs, quand ce n'est pas un ramas d'indécences et d'obscénités.

Adultères, viols, incestes, débauches, orgies, scandales de toute sorte et férocités de tout calibre, scènes de torture et spectacles d'amphithéâtre, tout ce que l'imagination du plus sombre fabricant de mélodrames peut inventer d'épouvantable et de monstrueux, de répugnant et d'abject, tout cela est diligemment étudié, minutieusement décrit, impudemment étalé et conseillé, ou peu s'en faut, dans

opposer ce passage de J.-J. Weiss, dans le Théâtre et les mœurs, 210 : « Rien ne donne mieux la mesure des inclinations d'une société que les mœurs qu'elle supporte ou qu'elle recherche au théâtre, -alors même que ces mœurs ne seraient pas réellement les siennes. A ce signe, il est permis d'affirmer que l'esprit et le caractère national subissent en ce moment chez nous une altération sensible. La cause en est sans doute plus haut qu'au théâtre, mais c'est le théâtre qui démontre avec le plus de clarté et qui permet d'apprécier avec le plus de certitude l'effet produit. » Lire aussi dans le Correspondant, du 10 sept. 1902, un excellent passage sur les mœurs du théâtre opposées aux mœurs réelles, de M. Ch.-M. Des Granges, La Comédie et les mœurs sous la Restauration et la Monarcliie de Juillet.

les romans à la mode et les pièces à succès. Ce serait à peine une exagération de le soutenir, Shakespeare luimême, dans ses drames les plus noirs, semble bucolique par comparaison. Eugène Sue, Paul Lacroix, Roger de Beauvoir, Frédéric Soulié, pour ne citer que des noms connus, rivalisent d'audaces et de licences '. C'est à qui tordra avec plus de rudesse et de brutalité les nerfs du lecteur. Ce ne sont plus que « secousses électriques », comme il est dit dans V Ecolier de Cluny, et l'on assiste au triomphe complet de la sensation brutale. Il y a une scène décartèlement dans les Francs-Taupins, et la sœur du pauvre petit martyr n'arrive que pour rester béante d'horreur devant les restes de son frère en lambeaux. Jehan, écolier de Cluny, au retour d'une orgie immonde, rencontre le cadavre de sa mère abandonné dans une rue, le crâne ouvert. On voit éventrer un condamné et l'on entend grésiller ses entrailles sur des barres de fer rouge. On déterre même des cadavres. Et, à côté de ces fournisseurs attitrés du public, d'autres vont venir ou sont déjà venus. qui surenchérissent encore. Ne parlons pas ici de Champavert ou des Contes immoraux de Petrus Borel, où tout est frénésie, démence, épilepsie 2. Mais, dans un roman de Gozlan, Louise rie Nanteuil, une jeune fille pure et candide

1. Cf. notre étude sur le Roman historique à l'époque romantique, 353-386. — On lit dans le Daniel Jouard de Th. Gautier : Les écrivains d'autrefois « ont pipé les niais de leur époque avec du sucre, ceux de maintenant aiment le poivre ; va pour le poivre : voilà tout le secret des littératures ».

2. « Outrer du Petrus (Borel) ! On pouvait tout au plus l'égaler en exagération. » Lettre de Philothée O'Neddy à Ch. Asselineau, 23 sept. 1862. — Sa poésie est une « poésie rabique », dit fort bien M. J. Claretie, dans son étude sur Borel, p. 43 ; et l'on pourrait presque mettre comme épigraphe à son œuvre tout entière l'épigraphe du chap. v de son Passereau : « Absurdités ! — Autres absurdités ! — Encore des absurdités ! — Toujours des absurdités ! »

accepta de passer pour la maîtresse de l'homme qu'elle aime et qui la livrera plus tard, par un contrat en bonne et due forme, à la discrétion d'un aventurier. Et les Deux Anges d'Arnould-Fremy sont aux limites extrêmes sans doute où cette manie morbide du dévergondage se soit jamais portée. On excusera ce bref résumé de l'œuvre sur la nécessité d'établir une documentation exacte.

Dans la mansarde infecte qu'ils sont venus occuper après avoir quitté pour la ville la ferme paternelle, deux fils de paysans, George et Mvrtil, vivent d'une prostituée que d'ailleurs ils se partagent en frères avec la plus tranquille insouciance. La pauvre créature étant bientôt morte à la peine, nos deux héros se marient. Ils troquent leurs femmes, — effet persistant d'une ancienne habitude ; et l'un d'eux, fatigué dune situation évidemment trop régulière pour lui, se débarrasse de la sienne en l'empoisonnant. Il leur est né à chacun une fille. Quand elles ont atteint l'âge de puberté, Mvrtil essaie de l'inceste avec la sienne, et George pousse la délicatesse et la complaisance jusqu'à lui offrir sa Georgine de surcroît... Devenus vieux, nos « deux anges » se font mendiants et ils vont enfin « crever ensemble comme deux outres gonflées de vin, sous le chêne d'une guinguette abandonnée » '.

I. On comprend les appréciations de Salvandy [Révolution de 1830, p. 428). « Si les lettres étaient l'expression de la société, il faudrait désespérer de la France. Notre littérature se montre

empreinte de tous les genres de corruption Une sorte de

cynisme dogmatique l'a envahie tout entière La muse travaille

sur les obscénités, comme autrefois sur les passions. Un auteur imprime dans un style laborieusement barbare, afin d'être original, qu'il faut bien en arriver là pour trouver du nouveau. A ce compte, que deviendrons-nous lorsque la tragédie et le roman auront épuisé cette veine grossière qui est courte, Dieu merci ? Quand elles n'éclaireront plus des orgies, faudra-t-il que les lettres éteignent leur flambeau ? »

Voilà les charmantes et pures idylles dont se repaît avidement la jeunesse d'alors. Elle a d'ailleurs l'estomac robuste, cette jeunesse, les premières nourritures qu'elle a absorbées l'ayant rendue d'une singulière endurance. Rien ne la rebute et rien ne lui répugne. « Le féroce et formidable roman de H an d'Islande nous avait bronzés à cet égard », dit Challamel '. On juge toutes simples « les exubérances de Madame Putiphar, par Petrus Borel ». « Les scènes bien noires, les vengeances atroces » semblent partout « indispensables », et naturellement on en met partout. Challamel consulte son père sur une de ses œuvres, le Supplicié. Le père demande naïvement : « Est-ce que tu n'aurais pas pu choisir un autre sujet, un sujet moins lugubre ? » Et Challamel d'observer judicieusement : « Qu'eût-il ajouté, si je lui avais lu mes élucubrations poétiques du début, - V Anthropophage, le Serment de mort, le Désespoir », etc. 2.

L'habitude est si générale et si forte que des esprits délicats se laissent emporter par le torrent et oublient, au moins un instant, leur délicatesse native. Félix Arvers luimême, l'auteur du fameux sonnet, écrit La Mort de François /er, un drame terriblement risqué, impossible à jouer, bien entendu, et dont l'analyse serait scabreuse, même après les facilités de vocabulaire qu'on doit à telle pièce célèbre de M. Brieux. Nous pouvons en citer Y Avis, significatif, placé en tête de l'acte II, dont, pour le dire en passant, les principaux personnages sont « Agnès-Blanc-Tétin, Isabeau-1'Ahurie, Geneviève-la-Brune » et « autres tilles de joie et femmes folles de leur corps ».

Ici l'auteur prévient les mères de famille, Les oncles et tuteurs, que cet acte fourmille

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