Lettre à Louis Bouilhet, 14 nov
Mais c'est encore Sainte-Beuve qui a prononcé la condamnation la plus énergique et appuyée des plus sévères considérants. Il écrit, dans ses Chroniques parisiennes, à la date du i mars 1844 : « La corruption est au cœur de la littérature, et trop souvent ce n'est pas au cœur seulement qu'elle se loge, elle s'étale sur le front, elle s'affiche, elle tient boutique ouverte... Nous ne faisons qu'indiquer la plaie ; elle est profonde et serait trop facile à démontrer par des noms. Mais c'est un sujet pénible et où tous ont aisément leur part. Quand la rue est si pleine de boue, chacun peut être éclaboussé. » Et passant en revue dans le même recueil, en juin 1843, les principales gloires littéraires de l'époque, il complétait un récent article de la Revue des deux Mondes: Quelques vérités sur la situation en littérature, signalait ce qu'il y avait partout de grossièreté et de bassesse, et concluait : « Cet épicuréisme pratique n'a produit qu'un bon moment de jeunesse, passé lequel, tous plus ou moins, nous sommes sur les dents, sur le flanc : chacun a été bourreau de son esprit. J'en prends ma part1. »
De toute cette littérature en effet il serait difficile de dire qu'elle est édifiante ; et elle n'a que trop souvent mérité les énergiques épigraphes de l'auteur des Gloires du romantisme, Sirtéma de Grovestins, qui écrivait (II, 179) en tête d'un chapitre sur la Jeune France littéraire :
1. « A propos des romanciers qui font du de Sade, il est difficile que je n'aie pas songé à Balzac, même à Frédéric Soulié (Mémoires du Diable), et surtout aux Mystères de Paris (chapitre de Cécily)... Théophile Gautier disait un jour de Janin : « On a beau dire, il y a un fameux tempérament dans ce style-là. » Quel sanglant éloge !... Et Alexandre Dumas, et ce talent réel, mais presque physique ; cet esprit qui semble résider dans les esprits animaux, comme on disait autrefois... » Le titre de l'article était exact : il y a des vérités, et même assez dures.
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Scribitur al lucrandum, sed non ad amehorajodum.
Littérature charogne.
Quand on a été risse/ malheureux ou assez naïf pour respirer à pleins poumons une atmosphère qui n'a évidemment rien de commun avec l'atmosphère du drame cornélien, quand on s'en est intoxiqué, empoisonné, on mérite indulgence, si votre conduite révèle çà et là des traces de l'intoxication '. Quelques disciples des romantiques ont été ces naïfs ou ces malheureux, il n'est que juste de s'en souvenir.
On lit dans une lettre privée qu en 1845 un magistrat écrivait de Paris à un collègue de province :
a ...Enfin, et sans me laisser aller, vous le comprenez bien, à un de ces développements généraux capables d'assurer des succès d'audience, je crois que notre société souffre d'un mal profond et je n'hésite pas pour ma part à mettre la littérature au premier rang des causes qui ont amené ce mal. Nos écrivains ne se sont adressés aux passions que pour les flatter. Sous le beau prétexte d'individualisme, comme ils disent, ils ont donné carrière aux pires instincts ; ils les ont légitimés, sanctifiés, divinisés. » Il semble bien que voilà le début d'un de ces développements généraux qui assurent des succès d'audience. « Plus
i. Autrefois, dit Delacroix dans son Journal (II, 408), « on était à cent lieues de ces excentricités romanesques qui font le thème ordinaire des drames modernes et la pâture des esprits désœuvrés... Quels germes de vertu ou seulement de convenance apparente peuvent laisser dans les cœurs des Antony, des Lélia et tant d'autres parmi lesquels le choix est difficile pour l'exagération d'une part et le cvnisme de l'autre ?»
rien d'élevé, de noble, de généreux. Partout la satisfaction immédiate des appétits, la recherche de la jouissance, un égoïsme qui devient monstrueux...
« Gela serait assez grave déjà ; mais, ce qui est bien plus fâcheux, il semble que les notions du bien et du mal s'oblitèrent. Je n'ose pas dire qu'on aime le mal parce qu'il est le mal ; mais du moins on n'en a plus horreur; il ne déplaît pas ; on dirait même qu'il intéresse, qu'il attire. On signale des cas singuliers d'aberration ; il y a des perversités qui montrent le bout de l'oreille. Pour peu qu'on fasse de ce côté encore quelques progrès, nous assisterons bientôt à une belle décomposition morale : les jours de la décadence romaine reviendront... *
« Quand nous aurons le plaisir de causer en tête-à-tête, je vous citerai des faits bizarres qui intéresseront l'enquêteur subtil que vous êtes, mais qui attristeront certainement votre conscience de magistrat et de Français... Voici simplement, pour vous amuser, une anecdote. Un de mes jeunes amis possède un chien, mais un chien affreux, horrible ; je n'ai jamais vu un animal plus laid. Je lui demande l'autre jour : « Pourquoi donc tenez-vous tant à cette vilaine bête? — Parce qu'elle est vilaine. » Voilà où nous en sommes, voilà du moins où quelques-uns en sont [ . »
Il est vraiment dommage que le magistrat n'ait pas jugé à propos de citer quelques-uns de ces « faits bizarres ».
1. On se souviendra que le type de Robert Macaire existait déjà, et que le vice et le mal étaient devenus des sources de comique. — Plus tard, des procès retentissants (procès Lafarge, procès Lacoste) excitèrent la plus vive et la plus malsaine curiosité. Des journaux firent marché avec les Compagnies de chemins de fer « pour recevoir par un convoi à part » des nouvelles spéciales. Cf. Sainte-Beuve, Chroniques parisiennes, LX, 6 juillet 1844.
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Mais il est certain qu'il s'en est produit, et nous en prenons acte, comme aussi des rapports qu'on établit entre ces faits et une de leurs causes probables.
Chez trop d'individus, c'est comme une appétence maladive pour tout ce qui est le contraire de la norme et de la santé '. De même que l'art ne se contente pas d'accueillir, mais recherche avec empressement le laid, le trivial, le boutïbn, le grotesque : de même les déchéances, les dégénérescences, toutes les tares physiologiques et toutes les misères morales exercent sur la plupart des esprits un attrait malsain. « Le grotesque triste a pour moi un charme inouï2 », disait Flaubert ; et beaucoup de ses contemporains lui ressemblent. On se délecte aux spectacles macabres. Parti de Rome pour tirer d'une infidèle une éclatante vengeance, Berlioz s'est arrêté à Florence. Un soir, il rencontre le convoi d'une jeune femme, morte en donnant le
1. Rien n'est aussi plus ordinaire alors que certaines insinuations. « Sainte-Beuve, qui vous aime pourtant, prétend que vous êtes affreusement vicieux. Mais peut-être qu'il vous voit avec des yeux un peu salis, comme ce savant botaniste qui prétend que la germandrée est d'un jaune sale. L'observation était si fausse que je n'ai pas pu m'empêcher d'écrire en marge de son livre : C est vous qui avez les yeux sales. » Lettre de G. Sand à Flaubert, 21 septembre 1866.
Et Flaubert de répondre aussitôt : « Moi, un être mystérieux, chère maître, allons donc! Je me trouve d'une platitude écœurante, et je suis parfois bien ennuyé du bourgeois que j'ai sous la peau. Sainte- Beuve, entre nous, ne me connaît nullement, quoi qu'il dise. Je vous jure même (par le sourire de votre petite fdle) que je sais peu d'hommes moins « vicieux » que moi. J'ai rêvé et très peu exécuté. Ce qui trompe les observations superficielles, c'est le désaccord qu'il y a entre mes sentiments et mes idées. Si vous voulez ma confession, je vous la ferai tout entière. »
2. Lettre à Louise Colet, 1846. Cf. encore, Correspondance, II, 97, une autre lettre à la même, et toujours adressée à Louise Colet
Corresp., II, 306), la fantaisie énorme sur les bottes comparées aux littératures.
jour à son premier enfant. Aussitôt le sang de notre romantique « commence à circuler » ; « il pressent des sensations », et le voilà qui se mêle au cortège. Les ombres de la nuit, la lueur rouge et vacillante des torches, l'air lugubre des porteurs, tant de jeunesse et tant de beauté emportées impitoyablement et atout jamais : n'y a-t-il pas
de quoi vous crisper délicieusement le cœur ? On a
déposé provisoirement la bière dans une espèce de morgue, Berlioz s'avance : il se fait ouvrir le cercueil, et il reste làr près du cadavre, abîmé dans ses réflexions. Il le regarde avidement, le détaille même. « Qu'elle était belle !... » comme son Ophélie... Il se penche vers la morte, lui prend la main. « Si j'avais été seul, je l'aurais embrassée ! » Berlioz contera plus tard qu'il a vécu, cette nuit, une scène de Shakespeare : du moins s'y est-il efforcé de son mieux.
Une orgie romantique n'était autrefois complète qu'avec une tête de mort. On est plus raffiné maintenant ; on en a une dans sa chambre ou dans son cabinet de travail, et ce n'est point pour s'abîmer devant elle en méditations sur l'universelle misère et l'universelle vanité.
Mieux encore, on en fait volontiers un accessoire dans les scènes d'amour. « J'entendis, l'autre jour, un très grave et très excellent homme, contemporain de Joseph DelormeT conter, en petit comité, quelque légère aventure de jeunesse. Il nous dit très simplement qu'il se promenait sous le balcon de sa belle, une tête de mort à la main. Il ajouta que, la fenêtre ayant tardé à s'ouvrir, il mit le crâne dans le fond de sa malle pour ne plus l'en tirer qu'à bon escient.
« Sainte-Beuve lui-même, environ ce temps, reçut une nuit la visite d'une jeune et très illustre dame : elle lui remit une tête de mort préparée pour l'étude. Le crâne scié formait couvercle et s'ouvrait sur charnières. Elle avait
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mis dedans une mèche de ses cheveux : « Nous remettrez cela à A***, dit-elle '. »
Avec une apparente sympathie, qui n'est tout au fond que le plus raffiné des égoïsmes, on se penche sur toutes les plaies, non certes pour plaindre, consoler, essayer de guérir, mais pour donner à une sensibilité malade et pervertie l'occasion de se satisfaire. « C'est curieux », écrit un de ces raffinés, « mais il faut que je me détourne quelquefois de ma route. Il y a un affreux stropiat qui demande l'aumône ; je le déteste d'être si laid et cependant j'ai besoin de le voir. » — « Sa stupidité m'attire », dit le saint Antoine de la Tentation, à propos du catoblépas, cet animal si parfaitement stupide qu'il s'est dévoré les pattes sans le savoir. Le véritable ermite de la Thébaïde n'a sans doute jamais eu l'âme assez imprégnée de romantisme pour éprouver un sentiment de cette nature ; mais si Flaubert le lui prête si généreusement, c'est qu'il l'avait lui-même, et presque toute une génération avec lui.
Et ce qu'il y a de « bizarre », comme disait le magistrat, et de significatif pour nous, c'est que l'on considère cet état d'âme comme infiniment distingué et l'apanage d'une élite. On le cultive avec soin, quand on est arrivé à l'avoir ; et quand on ne l'a pas encore, on met tous ses soins à se le ■donner. Les Notes qui suivent contiennent quelques faits du genre évidemment de ceux ayxquels faisait allusion notre magistrat2.
1. Anatole France, Sainte-Beuve poète, en tête des Œuvres complètes de Sainte Beuve, p. xi-xn. — Et il y a mieux qu'une tête de mort dans V Epître à Fontaney [Consolations, IX) :
Des papiers, des habits, un portrait effacé Qui fut cher autrefois, un herbier commencé, Pinceaux, flûte, poignards, sur la même tablette, Un violon perclus logé dans un squelette.
2. Gustave B***, 28 ans, 1845. — L'idée revient deux ou trois fois dans les Notes. « Quelle chose bizarre que le cœur humain ! bizarre et
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« Rien n'est plus délicieux que de se sentir faire des progrès dans la voie qu'on a choisie. Je suis content de moi ces temps-ci : mon petit trésor de sensations fines grossit tous les jours.
(( ...Je continue à me cultiver, et il me semble qu'il pousse dans mon âme des fleurs rares, non point éclatantes, l'éclat n'est qu'une banalité, mais fines, nuancées, nuancées infiniment...
« ...Je lis : mais qu'il y a donc peu de lectures capables désormais de me satisfaire pleinement! Comme Lamartine, que j'aimais tant autrefois, me paraît aujourd'hui fade, écœurant ! Cela est à peine bon pour couventines bien sages, pour premières communiantes... Sous une apparence de force, Hugo n'est au fond que vulgaire, grossier; ses sensations restent bien banales ; cela peut faire impression à dix-huit ans, quand on a les sens obtus ; mais on ne peut guère y séjourner... De Musset (sic) me paraît d'une essence supérieure; mais quel dommage qu'il s'attarde à ce point dans l'amour! Et ton âme, ô poète, ton âme que tu laisses en friche pendant ce temps !...
« ...Quand viendra le poète que nous attendons, ni passionné, ni lyrique, ni troublant, car nous sommes saturés d'effusions amoureuses et de rêveries et de promenades au
admirable ! Les jardiniers excellent, dit-on, dans l'art de transformer les plantes et les fleurs; ils les torturent, intervertissant les formes el les couleurs et arrivent à créer de véritables monstres botaniques... Chacun de nous peut être le jardinier de son âme, et il peut faire pousser dans son cœur des fleurs rares, des fleurs tourmentées, des fleurs inquiétantes. C'est une volupté à laquelle je n'en connais pas de comparable. » — MUe de Cardoville, dans le Juif Errant (II, 349), met sa religion à cultiver les sens que Dieu lui a donnés. « Le beau et le laid remplaçaient pour elle le bien et le mal... En un mot, Adrienne était la personnification la plus complète, la plus idéale de la sensualité... Elle avait la religion des sens... Elle les vénérait comme une manifestation adorable et divine. »
clair de lune, mais un poète subtil, délicat, raffiné, inquiétant aux bonnes âmes (sic), blasé et un peu corrompu... ?
« ...Les véritables sensations étant celles que Von se donne, notre occupation unique doit être de nous en pour- ' voir '. »
De pareils fragments sont à nos yeux d'un prix inestimable, tant ils jettent une vive lumière sur l'objet même de notre étude.
On remarquera tout d'abord qu'il n'est guère plus question ici d'intensité. Ce n'est pas la sensation vive, profonde ou violente qu'on recherche, comme si la sensibilité trop surmenée n'y pouvait désormais suffire ou que la chose fût considérée comme par trop vulgaire et banale, mais la sensation qui trouble et porte avec elle un léger frisson, délicieux, d'inquiétude, en un mot la sensation déjà perverse. Et quel orgueil naïf de la trouver ! quelle application, quelle ardeur à grossir le trésor de ses sensations intimes ! Gomme on s'en estime supérieur aux autres ! Tout comme leurs confrères, ces artistes d'un nouveau genre n'ont que mépris pour les gens simples à qui suffisent les sensations ordinaires ; et qu'ils sont donc heureux de proclamer qu'ils ne leur ressemblent pas !
« Je voudrais que mon âme ressemblât à un beau jardin, un jardin épanoui sous le soleil brûlant des Tropiques, et où il n'y eût que des fleurs rares, des fleurs inconnues aux ordinaires climats -.»
1. Ce n'était donc pas, pour l'époque, un conseil superflu que celui-ci, d'Augustin à Dominique : « Surtout soyez naïf dans vos sensations. Qu'avez-vous besoin de les étudier? N'est-ce point assez d'en être ému? La sensibilité est un don admirable; dans l'ordre des créations que vous devez produire, elle peut devenir une rare puissance, mais à une condition, c'est que vous ne la retournerez pas contre vous-même... » Fromentin, Dominique, \i, 117-118.