Cf. A. Cassagne, La théorie de Vart pour l'art
Et cette espèce d'aversion et d'horreur pour les sensations et les sentiments simples conduit à des habitudes bien étranges *.
Rien n'est baudelairien, on le sait, comme de faire du bizarre et de l'inquiétant le caractère le plus original et le plus attrayant de la beauté, d'associer l'amour et la mort, et d'évoquer sans cesse à propos de la femme aimée les idées de décomposition et de pourriture finales. L'Elie Mariaker de Boulay-Paty avait déjà pressenti de si belles choses.
Rose et pâle soudain, la jeune fille frêle
Qui tombe du haut mal, âme forte et corps grêle,
Je l'aimerais surtout à l'adoration !
Pure fantaisie de poète, sans doute; souhait qui probablement est toujours resté dans la région des souhaits. Mais c'est presque aussi l'idéal de Joseph Delorme ; et c'est tout à fait celui du Stephen de Théodore de Banville. Ce qui lui plaît dans sa cousine, c'est d'avoir le « regard enragé », et il l'aime d'être
Un démon de velours, une pensionnaire, Belle de deux défauts, gâtée et poitrinaire 2.
Or, tout cela n'est-il pas en germe dans ce « poème en prose » qu'on dirait traduit d'Edgar Poë?
« Celle à qui j'ai donné mon cœur, mon pauvre cœur si vite endolori, n'a pas l'ordinaire beauté des femmes, et
1. « Plus l'âme est ambitieuse et délicate, disait Baudelaire, plus les rêves Féloignent du possible. » Cf. sur Baudelaire, M. Spronck, les Artistes littéraires.
2. « La plus belle femme n'est guère belle sur la table d'un amphithéâtre, avec les boyaux sur le nez, jambe écorchée et une moitié de cigare éteint qui repose sur son pied... » Flaubert, Correspondance, 1, 14. La lettre est du 24 juin 1837. Il y a dans le livre de Ferrière,
c'est par d'autres philtres qu'elle m'a pris mon cœur, mon pauvre cœur si vite endolori.
« Sur ses traits potelés on ne voit point luire de blancheur liliale, et les roses ne fleurissent pas ses joues de carmin.
« Mais de légères veines bleues marquent de leurs fines arabesques sa peau mate, trace sombre des baisers que lui a déjà donnés la Mort, la Mort à qui elle appartiendra peut-être bientôt, elle que j'aime jusqu'à l'affolement.
« Dans son visage pâle et quelquefois livide, ses yeux brillent comme des flammes, et les lueurs phosphorescentes qui sortent de leurs orbites décharnés ressemblent aux feux follets que par les soirs orageux d'été l'on voit errer sur les marécages où pourrissent des choses pestilentielles.
« Autour de sa bouche flottent des teintes nacrées et bleuâtres, comme sur un fruit qui sentirait les premières atteintes de la décomposition...
« Ses mains sont fluettes, minces et diaphanes; ses doigts fragiles comme des doigts d'enfant ; et il semble qu'à travers les chairs transparentes, si minces qu'elles paraissent ne pas exister, on voie les phalanges osseuses qui leur servent de soutien...
« Et je l'aime pour tout le mystère de mort qu'elle recèle, pour le symbole vivant qu'elle est à mes yeux de l'universelle destruction, je l'aime pour sa grâce funéraire, et comme une belle amphore, effilée et gracile, placée sur un tombeau...
Romans et mariage (I, 91), une soirée littéraire bien curieuse. Voici quelques échantillons des vers qui y sont lus. Il s'agit d'un cadavre :
Le nénuphar est beau près de ta chair bleuie, Livide, et que dévore un grand reptile vert.
Cependant l'assemblée, plus « baudelairienne » que l'auteur, lui reproche « de n'avoir pas fait l'histoire de la décomposition du cadavre jusqu'au moment où ses éléments se seraient confondus avec la pâte liquide du marécage ».
Celle à qui j'ai donné mon cœur, mon pauvre cœur si vite endolori, n'a pas l'ordinaire beauté des femmes, et c'est par d'autres philtres qu'elle m'a pris mon cœur, mon pauvre cœur si vite endolori l. »
On objectera que ce sont là préférences personnelles, d'ailleurs fâcheuses. Nous répondrons qu'au témoignage d'Arsène Houssaye et surtout de Gavarni, comme nous l'avons montré ailleurs 2, la femme romantique affecta un moment d'être pâle, livide, spectrale et que donc les préférences de notre romantique n'offrent rien d'exceptionnel. Il avait la sensibilité de beaucoup de ses contemporains ; et cette sensibilité, le romantisme, en la fatiguant; en l'exaltant sans cesse, avait fini par la détraquer et la pervertir. L'auteur du poème en prose mettait-il ses théories en pratique? C'est probable. Nous l'ignorons cependant. Mais ce que nous savons de science certaine, c'est que les jeunes filles frêles, d'apparences chétives, candidates évidentes à la tuberculose, eurent un instant le plus vif succès, et que le romantisme contribua de la sorte au bonheur de beaucoup de créatures qui sans lui n'auraient jamais connu le bonheur.
Il n'y a pas de sentiment qui se prête plus que l'amour aux caprices de la mode, on vient d'en voir un exemple ; il n'en est pas aussi qu'il soit plus facile de « raviver », de « rehausser », en y faisant entrer des éléments qu'il ne comporte pas de toute nécessité. Par dédain de la simplicité, on raviva, on rehaussa tant qu'on put, et on arriva à des complications bien étranges.