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l'aube du baudelairisme 18)1
Je voudrais, dit Elie Mariaker,
...Quand au lent beffroi l'oreille a compté douze, Le long- du vieux couvent parla nuit assombri, Près des grands murs lierreux, sur la sainle pelouse, D'une nonne pâmée avoir l'amoureux cri.
Il y avait là une indication. Sans pousser le raffinement et l'immoralité jusqu'où le souhaitait le héros de Boulav- Paty, ne serait-il pas piquant d'associer à l'amour « un parfum d'idéale mysticité » ? Ne pouvait-on pas parler à sa maîtresse ou de sa maîtresse « comme on a coutume de parler à la Vierge »? Il y aurait incontestablement du ragoût. On descend d'aïeux qui « se sont dévotement agenouillés sur les sacrés parvis » ; le souvenir du Génie du Christianisme n'est pas tellement éloigné, pas plus que celui des premières poésies de Victor Hugo ; à défaut de convictions religieuses, on a une religiosité vague et très douce. On amalgame le tout, et voici le résultat de cette opération de chimie sentimentale.
Sois toujours pour mon cœur l'auguste cathédrale Où vinrent autrefois prier mes bons aïeux, Et qu'en toi je savoure un avant-goût des cieux, Ame mystique et virginale!
Tes yeux ont la splendeur des antiques verrières Où les rayons d'en-haut s'irisent d'irréel, Angéliques clartés, céleste arc-en-ciel, 0 mes séraphiques lumières!
Comme un chrétien fervent au pied du sanctuaire Epanche en soupirant son cœur tumultueux, 0 Madone d'amour, je t'adresse mes vœux, Et vers toi monte ma prière.
Et toujours dans ma vie obscure et ténébreuse, Tu luiras à mes yeux comme un bel ostensoir, Et pour toi je ferai balancer l'encensoir De l'adoration heureuse.
Le teint de la femme aimée a la « pâleur ambrée » de la cire ou la « candeur froide » des cierges ; ses mains fuselées se joignent comme des ogives, et sa voix douce et profonde a des résonances mystérieuses comme ces chuchotements que, « dans les temples sacrés », le moindre bruit
Fait courir longuement sous les voûtes sonores '.
On adresse à celle qu'on aime les mêmes invocations qu'à une madone, et on lui murmure à l'oreille de bien étranges litanies.
Brillante maison d'or où résident les anges, Toujours ma faible voix chantera tes louanges.
A toi toute mon âme, à toi tout mon amour.
Etoile du matin, pur rayon de lumière, Du jour qui va venir brillante messagère.
A toi toute mon âme, à loi tout mon amour.
Vase d'élection, rose mystérieuse,
De mon cœur enivré l'espérance joyeuse.
A toi toute mon âme, à toi tout mon amour.
1. Raoul H***, 18*7. Les vers qui suivent sont du même auteur. — Ce Raoul II*** paraît avoir été le chef d'une petite société, dont tous les membres se piquaient d'être très « raffinés », en théorie et en pratique. Les exemples de « raffinement » rapportés dans ce chapitre sont dus à deux membres de la même société, Henri B*** et Léon S***. C'est, avant le baudelairisme, du haudelairisme en action.
l'aubk du baudelairisme 185
Trône de la sagesse et cause de ma joie,
0 merveille, ô trésor que le ciel nous envoie.
A toi toute mon âme, à toi tout mon amour.
Baudelaire peut publier quand il voudra ses Fleurs du mal : d'obscurs poètereaux ont préparé leur avènement.
Simple jeu d'esprit, pourrait-on croire; préciosité d'un nouveau genre, un peu plus compliquée seulement et assez répugnante. — Mais il y a vraiment autre chose ici que comparaisons et développements littéraires, et c'est bien d'une nuance nouvelle de sentiment qu'il s'agit.
Par hantise probable des orgies de Byron, un jeune fou exige de sa maîtresse qu'elle s'habille quelquefois en nonne ; la guimpe lui va d'ailleurs si admirablement ! Il se ressouvient alors avec délices de son enfance pieuse, ce qui est déjà bien bizarre; et il a presque l'illusion de tromper Dieu, ce qui l'est tout à fait, au point même d'être incompréhensible.
A celle qui occupe votre cœur on fait volontiers cadeau d'un livre d'heures : « Nous en lirons quelques pages ensemble avant de commettre l'amoureux péché '. »
Il est inutile d'insister. On voit que la question intéresse l'histoire littéraire en même temps que l'histoire des mœurs. Il y a ici préparation et premiers balbutiements d'un genre qui va bientôt trouver son poète, — le poète qu'attendait l'obscur et prétentieux auteur des Notes que nous avons données plus haut. Non certes que l'originalité de Baudelaire en soit diminuée ; après toutes les citations que nous avons
1. Cf. dans les Curiosités esthétiques de Baudelaire (Des sujets amoureux et de M. Tassaert), son désir « d'un musée de l'amour où tout aurait sa place, depuis la tendresse inappliquée de sainte Thérèse jusqu'aux débauches sérieuses des siècles ennuyés». — Cf. une anecdote à ce sujet dans Mme Adam, Mes sentiments..., p. 162.
faites et celles que nous ferons encore, elle n'en paraîtra au contraire que plus éclatante. Mais ce qui est en train de se former sous nos yeux, c'est bien le terreau d'où sortira la fleur inquiétante de cette poésie, sensuelle, mystique et tourmentée. Les thèmes essentiels s'y trouvent, incertains sans doute, confus, faiblement développés, mais enfin ils y sont. Ajoutez le talent et vous aurez l'inspiration ordinaire des Fleurs du mal. Point n'est besoin de rappeler qu'à l'origine de toutes ces perversités et de toutes ces névroses, il y a l'hypertrophie romantique de la sensibilité '.
Quelques romantiques devaient aller plus loin encore et pousser le raffinement jusqu'à prendre ou à peu près le contre-pied de tous les usages et de toutes les habitudes. Le désir maladif d'ahurir le bourgeois, — il faut toujours faire la part du cabotinage avec les romantiques, — joint au désir, plus maladif encore, d'éprouver des sensations inédites, précipita quelques énergumènes dans le satanisme "-'. Conséquence fort logique au surplus. Le satanisme ! mais n'était-ce pas là, tout au fond, l'idéal rêvé? Quel était donc le but vers lequel, avec plus ou moins de conscience, de toutes ses forces néanmoins, tendait la nouvelle école ? N'avait-on pas le droit de saluer en Satan l'incarnation
1. Cf. plus loin (livre II, chap. r, VAnlonisme), ce qui est dit de la poésie du crime.
2. Cf. Fleurs du mal, cxxxm. — Cf. dans les Souvenirs du duc de Broglie, I, 286 et 361, deux anecdotes relatives au satanisme de Byron et de Benjamin Constant. Et Ton sait que Stendhal parle [Armance, 51) de« la pureté de son diabolicisme », et qu'il se targuait volontiers d'avoir « cette gaîté qui fait peur », comme aussi d'être profondément immoral.
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suprême et le prototype de l'individualisme? N'était-il pas le premier et le plus magnifique des révoltés? Non serviam, ces mots qui brûlent les lèvres de René, de Manfred, de Lara, d'Antony, ne les avait-il pas fait entendre dès l'origine? A y regarder avec un peu d'attention, c'était son ombre gigantesque qui se dressait au centre de toutes les avenues de la littérature. On ne l'entrevoyait encore qu'à travers un voile ; mais qu'un geste hardi écartât le voile, et Satan apparaîtrait dans toute son horrible et redoutable beauté. On fit le geste, et le culte satanique commença.
Il semble même qu'il se soit développé assez rapidement, au grand scandale des âmes candides. Un de ces groupes de sataniques, le seul à vrai dire que nous connaissions un peu, tenait ses réunions une fois par semaine. Les fidèles s'assemblaient le dimanche matin pour célébrer leur culte et louer Dieu; ils se réuniraient, eux, le dimanche soir, pour célébrer le culte contraire et invoquer Satan. Chacun officierait à son tour, c'est-à-dire lirait des vers, et d'une inspiration aussi anti-bourgeoise, aussi diabolique que possible. Un des plus beaux succès fut, un certain dimanche de lévrier de l'année 1846, pour sept petits poèmes, précédés d'une dédicace, chacune des pièces étant la glorification d'un des péchés capitaux. Des bravos frénétiques accueillirent la dédicace, et l'auteur dut la « rugir » plusieurs fois.
A toi, Satan, bel archange déchu,
A qui le périlleux honneur échut
De guerroyer contre un pouvoir injuste,
Je m'offre tout entier et sans retour,
Mon esprit, mes sens, mon cœur, mon amour,
Et mes sombres vers dans leur beauté fruste.
Pauvre petit satanisme, en réalité, et qui sent encore son catéchisme de persévérance ; satanisme conventionnel, et
trop frotté de littérature, ainsi qu'on en jugera par ce passage du « poënie sur l'orgueil».
L'obéissance est lâche et la révolte est belle; L'une est au cœur du moine et l'autre du bandit ; L'une fait le bourgeois et l'autre le maudit. Toujours un noble cœur aimera le rebelle.
En l'une est le pivot des vertus conjugales, Et dans l'autre l'attrait des plaisirs défendus, Le délire des sens et les cris éperdus . Qui font rugir l'amour en clameurs infernales.
L'obéissance est douce au vil cœur des classiques ; Ils ont toujours quelqu'un pour modèle et pour loi. Un artiste ne doit écouter que son moi, Et l'orgueil seul emplit les âmes romantiques.
A défaut d autres mérites, il serait difficile de refuser celui de la franchise k notre satanique ingénu.
Volontiers diraient-ils, lui et ses amis, comme le fils du pauvre et excellent Pierre Huet, dans la Salamandre : « Vice, crime, infamie, voilà les seules choses qui ne trompent jamais. » Ils appellent Satan à tout propos; ilsl'invoquent avec une ténacité de nécromants ; ils lui souhaitent de tenir l'univers entier dans ses griffes, comme un rapace tient sa proie dans ses serres.
Divinité du Mal, viens à moi, je t'implore; Viens, détruis l'univers sous ton souffle empesté. Que meure le soleil et que meure l'aurore ! Puisses-tu régir seul le globe épouvanté !...
Monte d'un vol de feu, monte vers les étoiles, De ton souffle éteins-en l'odieuse clarté ; Que désormais partout l'ombre étende ses voiles, Et que la Mort triomphe avec sérénité !
C'est une rhétorique comme une autre; cela ne lire donc pas à conséquence, encore qu'il y ait là un assez fâcheux symptôme. Mais voici qui commence à devenir plus grave.
A force d'invoquer Satan, on linit par s'imaginer qu'il vous répond, et à prendre trop continuellement des airs diaboliques, on arrive à en attraper la réalité. Il y a évidemment trop de littérature, c'est-à-dire d'insincérité, dans cette strophe que nous détachons d'une autre de leurs pièces :
Je voudrais m'enivrer de coupables délices, Aux bourgeois abhorrés paraître original, Pour les cœurs innocents inventer des supplices, Faire lleurir l'inceste en un sein virginal.
Gela sent encore à plein nez son Jeune-France. Mais lisez avec attention les vers qui suivent : ne renferment-ils pas une véritable déclaration de principes, L'exposé de tout un programme ?
Mon âme est un cloaque immonde où, sans émoi, Se tordent enlacés les plus hideux reptiles; Et loin d'en avoir peur, mon Moi, mon sombre Moi Goûte orgueilleusement ces délices serviles...
Sentir, je veux sentir à n'importe quel prix! Je veux toujours vibrer, je veux toujours l'extase. Que m'importe l'amour? que me fait le mépris? La liqueur épuisée, on brisera le vase.
J'ai donné dans mon âme asile aux voluptés,
Toutes également je les chéris de même ;
Et je me crée ainsi des pays enchantés
Où je bois à longs traits l'enivrement suprême..
Les murmures, les sons, les parfums, les couleurs ' , Tout me rend frémissant, et de tout je m'enivre; Et je sens que je puis demander aux douleurs De me faire goûter la volupté de vivre...
0 plaisir, sois toujours mon maître vénéré, Volupté, de mes sens sois Tunique maîtresse ; Je veux suivre toujours ton caprice adoré, 0 volupté divine, ô volupté traîtresse'2 !
Que du « poëme » il s'exhale un parfum debaudelairisme, les vers que nous avons soulignés en sont un suffisant témoignage. Mais il y a aussi des indications qu'on est tout disposé k pratiquer ces sentiments, à les vivre. Et on les a vécus en effet. Un de ces énergumènes déclare sans détour (jue ce qu'il préfère dans ses maîtresses, c'est de les voir souffrir et souffrir de son fait.
Ah ! que m'importent leurs douleurs, Si leurs douleurs me réjouissent, Et qu'elles versent de longs pleurs, Si leurs pleurs me ravissent?
Pour des cœurs toujours affamés, Voir souffrir, la douce pâture ! Quel plaisir que des corps pâmés Criant sous la torture !
Le sourire est ricanement ; Tels de noirs souvenirs qu'on chasse (?), On voit le pur ravissement Se muer en grimace.