TROISIEME PARTIE LE ROMANTISME ET L'AMOUR
Que l'amour ait toujours tenu la première place dans les ordinaires préoccupations des romantiques ; qu'avec un enthousiasme lyrique ils en aient célébré « les torturantes délices » et « les fulgurantes extases » ; qu'ils en soient enfin venus à lui vouer un véritable culte de latrie, suivant l'énergique expression des moralistes chrétiens : il n'y a rien là que de naturel et de logique. Où donc est le sentiment capable d'envahir le cœur avec une plénitude, une violence ou une douceur comparables, et de quelle passion attendre plus sûrement, plus continûment aussi, l'exaltation, la fameuse exaltation, objet alors de toutes les ambitions et de toutes les convoitises ? On devait faire et on fit fête à l'amour.
Heureux un amoureux !
... Sa folie au front lui met une couronne,
A l'épaule une pourpre, et devant son chemin
La flûte et les flambeaux, comme un jeune Romain.
Le beau cortège en effet, et qu'il était donc enviable ! Il y en eut beaucoup de la sorte aux beaux temps du romantisme ; il y en eut même trop, et oii avaient pris place trop de gens qu'il était visible que l'Amour n'avait pas invités, et chez qui le jeune dieu aurait eu certainement quelque peine à reconnaître de vrais fidèles de son culte.
Les malheureux avaient une excuse ; ils en avaient même plusieurs. Chaque jour et de tous côtés, les voix les
plus charmeuses et les plus éloquentes leur répétaient infatigablement que rien n'était beau comme la passion ; d'elle seule dérivait le bonheur, en elle seule était la force ; essayer d'en comprimer les expansions tumultueuses n'était pas seulement un crime, c'était la pire des maladresses, puisqu'aucune volonté n'en pouvait empêcher les explosions fatales. Mieux encore, c'était dans l'amour que résidait toute noblesse, toute dignité, toute vertu. Il lui était même réservé d'accomplir des miracles et de refaire aux âmes les plus dégradées, les plus corrompues, un honneur, une virginité... Enfin on dit beaucoup de sottises : c'est généralement où aboutit le romantisme, nous le savons ; et l'on en fît passablement : autre résultat ordinaire des séduisantes et fallacieuses théories.
Tout d'abord, et la chose est si évidente qu elle se passe de démonstration, l'amour est, de tous les sentiments, celui que la littérature romantique s'est appliquée avec le plus de continuité — et a réussi — à rendre avec le plus d'ardeur. Prosateurs et poètes, romanciers et auteurs dramatiques, depuis les plus éclatants génies jusqu'aux plus obscurs barbouilleurs, ils ont célébré sur tous les tons
Du plus grand des bonheurs les ivresses divines'.
Pas de thème qu'ils aient développé avec une abondance plus intempérante.
Il faut aimer sans cesse après avoir aimé. 1. Gabriel O***, « Jeune-France », 23 ans, 1836.
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C'est leur refrain à tous ' . Le refrain est monotone et il fatigue même assez vite. Qu'il soit toujours à voltiger sur les lèvres ardentes de la jeunesse ou sur celles de l'épicurien léger qui n'assigna jamais à sa vie, un peu méprisable, d'autre but que le plaisir, il n'y a rien là que de très ordinaire. Mais l'attitude manque peut-être d'élégance et de noblesse morales chez quiconque a une notion un peu exacte de la vraie nature des choses. D'un bel accident de jeunesse, il n'est pas raisonnable, et Molière le savait bien, de faire l'occupation exclusive et le but même de l'existence. Dans une vie bien ordonnée, une vie « harmonieuse et logique », comme dit excellemment George Sand, il y a place pour d'autres émotions et d'autres enthousiasmes, — pour ne rien dire des devoirs, qu'il est peut-être bon de ne pas systématiquement négliger. Mais un vrai romantique n'a guère le sens du ridicule. Et puis, « aimer, c'est vivre, c est se sentir au cœur des ravissements fous, et dans la poitrine des torrents de bondissantes voluptés », comme disait un fervent adepte de la nouvelle école. « L'amour, c'est le délire perpétuel », s'écriait un autre. On délira donc tout à son aise et à qui mieux mieux. On délira dans la littérature, ce qui n'est que comique après tout ; on délira aussi dans la réalité, ce qui est plus grave, ce qui est même mélancolique, car l'application du lyrisme romantique à la vie quotidienne n'aboutit en général qu'à des souffrances ; et n'est-il pas toujours charitable, n'est-il pas humain de compatir à la douleur, quelque plaisante et bouffonne qu'en demeure la cause?
i. Voyez surtout les Poésies d'A. de Musset. — « L'amour embellit la vie et l'amour est le charme de la nature... Il y a une conviction intime que tout ce qui succède à l'amour est du néant. » Mme de Staël, De l'influence des passions sur le bonheur. Note qui précède le chapitre de l'Amour.
Les premières poésies de Lamartine n'ont pas encore épuisé leur succès que déjà la réaction commence contre les rêveurs dolents et mélancoliques, leur « décor de lacs, de saules pleureurs, daube emperlée, de clair de lune 1 » qu'on juge « ridicule à pleurer », enfin, comme le disait avec le plus complet dédain un Jeune-France, contre « un tas de choses qui voudraient être attendrissantes et qui ne réussissent qu'à être fades et écœurantes ». Est-ce bien là vraiment en effet ce qui convient à une « époque d'enthousiasme où tout le monde a trop chaud ~ » ? « L'amour doit suivre les mœurs », suivant la dogmatique déclaration d'un moraliste de vingt ans, et les mœurs ont changé. Il s'agit bien maintenant des molles rêveries d'autrefois et des interminables effusions mystiques ! C'est la passion qu'on réclame impérieusement, la passion brûlante, délirante, frénétique, la passion qui « broie les cœurs, les torture et les consume », et qui, « comme un volcan recouvre tout de la couche incessante de ses laves enflammées, submerge l'âme tout entière du flot inépuisable de ses dévorantes ardeurs ».
Cette passion a tous les excès et toutes les audaces. Elle « crie », elle « hurle comme une tempête déchaînée » ou <( vagit de la voix plaintive d'un enfant au berceau ». Mais ce qu'elle aime encore le mieux, c'est « l'orage et ses clameurs assourdissantes ». « Frémissements délicieux » et « frissons terribles », elle connaît tout, jusqu'aux « secousses électriques » et aux « épileptiques convulsions », inclusi-
1. Eug. Asse, Les petits romantiques, p. 157. — «Nousavons, nous, plus d'un charlatan de mélancolie et de gravité; personnages vaporeux qui croient se faire une belle réputation de sentiment par une certaine manière de pencher la tête ou de parler en mots entrecoupés. Discoureurs creux, qui perdent le romantisme — de réputation, par les niaiseries dont ils rhabillent. » De i Amour d'après la Charte, Rey de Foresta, dans la Mode, 1830, III, 297.