La Vie parisienne, 18 février
vement * . Les belles occasions en effet de manifester toutes les énergies de sa sensibilité, et surtout de rivaliser avec les autres de « sensations enivrantes » et d' « affolantes émotions » ! C'est une véritable émulation de « fougues », de u cris », de « spasmes », bien étrange et singulièrement désobligeante. Métaphores éblouissantes et d'un goût quelquefois par trop romantique, — naturellement, — comparaisons à l'infini, souvent risquées, images inattendues, violentes et bizarres : on fait appel à tout pour mieux livrer passage au « flot tumultueux qui incessamment monte des profondeurs de l'âme et trouve l'orifice toujours trop étroit ». Phrases qui se heurtent, se coupent, se croisent, restent inachevées, exclamations incessantes, points suspensifs à profusion : on dirait de quelqu'un à qui manquent les mots par excès d'émotion, et qui balbutie et qui bégaie, achevant d'un geste, avec un hoquet, ce que la parole chez
1 . Toutes ces expressions sont extraites de diverses lettres écrites de 1834 à 1846. — « La dédicace en vers qu'Alexandre Dumas mit, après coup, à son fameux drame romantique àWntony, est l'une des plus brûlantes expressions de la passion ainsi conçue et ainsi pratiquée. » Eug. Asse, Les petits romantiques, p. 157. — Eug. Asse ne connaissait pas le Livre d'amour, de Sainte-Beuve.
Oui, — pourvu qu'entraînant et torrents et ruisseaux Notre amour soit le fleuve unique, aux larges eaux ;
— Oui, — si tu m'aimes plus que l'ombre de l'amie, Que ta mère, martyre au cercueil endormie,
Plus qu'un premier enfant ou qu'un suprême adieu, Que l'époux dans sa gloire, et ta fdle, et ton Dieu !
— Oui, — si jusqu'à la mort, dans nos charmantes ruses. Aux plus divins moments de nos âmes confuses,
Tu me redis, le front contre mon sein qui bout : « Ami, j'ai tout senti, mais, toi, tu passes tout ! »
L'Enfance d'Adèle.
— « Quand une fois le sang s'est mêlé au sang, lorsque deux âmes se sont fondues en pleurs el en volupté, mon Dieu, se peut-il qu'on oublie cela ? » Ainsi parle le romantique Aloysius Block, injuste-
lui n'est plus capable d'exprimer '. Relisez les cent premières pages de l'Ecolier de Cluny.
ment oublié aujourd'hui. Car rien que par l'échantillon ci-dessus, on peut juger du langage passionné d'un auteur qui remuait les fibres des dames de 1834. » Champfleury, les Vignettes romantiques, 79. Ces truculences ont excité la verve de Champfleury : « Et quel beau langage! « J'ai fait sensation à cette femme. » « Eugène Sue leur disait : « Pourquoi dire anathème, cordieu, sur les beautés noires et fougueuses comme une cavale africaine, farouches et emportées comme une jeune tigresse ? « Delphine Gay s'écriait :
Qu'il est beau ! Que ses regards brûlants font frémir ! . . .
« Louise Arbey (?) disait :
Au réveil, donne-moi ton long regard de flamme, Ton doux sourire et ton baiser.
« Lui-même emporté par ce torrent de passion, M. Scribe s'écriait : « Viens, gentille Dame ! »
« Et on ose dire que la femme s'ennuyait à cette bienheureuse époque! Poètes, romanciers, auteurs dramatiques, peintres, compositeurs ne cessaient de s'occuper d'elle ; les femmes avaient fini par se regarder comme de grandes dames italiennes ou espagnoles à leur choix. Leurs beautés les plus diverses étaient étudiées en tout sens.
Noirs et brûlants, jeunes femmes, Noirs et brûlants, qu'ils sont beaux !
« Je me hâte de dire qu'il s'agit des yeux ! Mais si vous n'avez pas entendu chanter cette mélodie d'Hippolyte Monpou dans son mouvement presto troppo molto appasionnafo, vous ne pouvez savoir ce que c'est.
« Demandez aux femmes d'aujourd'hui ce qu'elles pensent de nos jeunes habitués de clubs.
« — Pas une dague, pas un stylet. De vils porte-monnaie au lieu d'escarcelles ! Absence complète de braguettes ! Et s'il ne s'élevait de temps à autre quelques voix autorisées pour crier : — « Tue-le. — Tue-la. — Tue l'homme », on se croirait à Genève, en plein pays protestant. » Champfleury, les Vignettes romantiques, 88-90.
Cet amour et ses gestes habituels ont été bien finement raillés par Théophile Gautier, dans Celle-ci et celle-là, des Jeune-France.
1. « C'est d'un style magique et ardent qu'elle peint la passion, n'est-ce pas? » La Tour de Nesle, v. — Dans le Conseiller d'Etat, de
Le moyen d'ailleurs de parler autrement qu'en phrases saccadées et haletantes d'un sentiment qu'on essaie d'expliquer de la sorte ?
« Etre aimé ! première volupté qui saisit un cœur de femme échappé aux naïfs étourdissemens de l'enfance. Volupté vierge après laquelle toute autre volupté ne sera qu'oeuvre de déception ou de désespoir. Etre aimé! mot qui emprunte au fantastique ses chimères, à l'opium ses extases, à l'ivresse ses enchantemens ; pensée qui crée des mondes, réalise l'impossible, arrache au ciel ses promesses, et nie la douleur. Etre aimé ! quand on n'a eu encore que l'amour de sa mère, quand on n'a cru encore qu'à celui de son Dieu. Etre aimé ! pour gagner une espérance, un avenir. Etre aimé ! pour savoir la vie *. »
Car l'amour romantique n'est pas l'amour ordinaire, tantôt « énervé, flétri, rachitique à force de sucreries, mignard et fade comme les petits pieds de la Régence », tantôt « en paillettes, mouches et vertugadins, mais avec un flacon de vinaigre anglais à la main », ou enfin « l'amour écrivant ses billets doux avec l'encre sympathique des chiffres, tombant de lassitude sous le poids d'une émotion; l'amour ennuyeux, ennuyé comme ses adeptes, jouant le dédain comme eux, la suffisance comme eux » ; non, non,
Fréd. Soulié (I, 294 sqq.), Camille et Antoni causent ensemble. « A quoi pensez-vous? » demande Camille. « Je pense, répond Antoni, qu'il y a des gens qui, me voyant ainsi près de vous, me croient bien heureux... Ils disent peut-être entre eux : Celui-là a élevé ses regards jusqu'à cet ange et lui a demandé le ciel, et l'ange, à son tour, a baissé ses regards vers lui et le lui a envoyé. » La pauvre Camille est « embarrassée dans la filandrerie des mots d'Antoni », mais « comme elle désespérait de le ramener à l'expression vulgaire du caprice qu'elle voulait lui imposer, elle prit le parti de le suivre dans les régions pathogiaques (souligné dans le texte) où il tenait son langage ».