‹ Le romantisme et les moeursChapitre 65 sur 122 · Amédée Kermel, Une âme en peine, ch. vin, p · texte numérisé non relu

Amédée Kermel, Une âme en peine, ch. vin, p

lamour romantique, c'est « l'amour primitif, valide, l'amour éthéré comme au jardin d'Eden, chaste comme le premier baiser de Saint-Preux à Julie, brûlant comme au quatrième livre de Y Enéide ; l'amour avec la tête de Renaud, avec les bûchers du Malabar. Oh ! oui, l'amour pour Raimbaud, c'était cela, tout cela. Du dévouement, de l'abnégation, de l'incréé, de l'impossible, il en aura pour toi, enfant, demande, prends, ce n'est pas l'esprit, c'est le cœur qui donne; son cœur à nu, le cœur de Raimbaud à toi qu'il aime.

« Mais aussi, du sang- si on l'y contraint, du sang avec tout autant de libéralité, et par sa main encore... '. »

Qu'on s'étonne, après cela, non certes que cet amour soit « un trésor inépuisable de sensations », mais qu'on prenne plaisir à nous les étaler, à nous les décrire, par un étrange effet de ce fougueux individualisme, partout alors triomphant. L'étalage manque trop souvent de pudeur, et

1. Ce jargon et ce galimatias sont toujours d'A. Kermel, dans le même roman (ch.vu, p. 98-99), une œuvre bien ennuyeuse, mais bien significative de l'état d'âme des contemporains. Voyez, par exemple, cette page où l'auteur parle pour son propre compte :

« Je voudrais une femme dont aucun souffle mortel n'eût encore effleuré le visage, et qui, enfant, aurait échappé aux baisers d'une mère. Je la voudrais pure comme la bise qui balaie les cimes perdues du Mont-Blanc, questionneuse comme le doute, confiante comme la foi ; je voudrais que mon regard fût le premier ;i appeler sur ses joues le premier instinct de la pudeur, et qu'à l'âge où, pour toute autre, la volupté des lèvres n'est plus qu'une cérémonie d'habitude, le moindre approchement de ma bouche agitât son être autant que les ondulations insensibles de l'air font trembloter la feuille du peuplier. Je voudrais enfin que toutes ses sensations lui arrivassent avec l'attrait saisissant d'un plaisir innommé, et alors, je baiserais son front au clair de la lune, par une tiède soirée d'été ; je dénouerais ses cheveux, et mes doigts en élargiraient la masse compacte », etc. Ibid., p. 2-3. De pareilles pages se situent d'elles-mêmes : ce n'est qu'aux environs de 1830 qu'on a pu penser, sentir et écrire de la sorte.

les descriptions sont d'une ardeur à brûler le papier, comme Théophile Gautier en convenait lui-même.

Tandis qu'il rôde en spectre autour du palais sombre,

Voilà que l'on entr'ouvre une porte dans l'ombre :

On dirait sous un pas que la neige a crié...

— C'est elle ! . . . — Pleurs, souffrance, ah ! tout est oublié !

Dans les convulsions du bonheur qui l'oppresse,

Contre son cœur long-tems sans parole il la presse,

Puis, en mots musculeux. fébriles, pénétrans,

Il verse son amour : des languirs dévorans

S'emparent de Stella; tous ses nerfs se calcinent,

Ses esprits nuages s'ébranlent, se fascinent ;

Des contours de son sein le fougueux ondoiement

Jette un appel de flamme aux baisers de l'amant;

Tandis que lui la porte en sa grotte prochaine,

Où flambent les débris du cadavre d'un chêne ' .

Et quelles supplications que celles d'un amoureux selon le mode romantique !

Laisse, fée aux yeux noirs, laisse mon corps jaloux,

Comme un serpent lascif s'étendre à tes genoux!

Lorsque ta vénusté de son éclat m'obombre,

Dieu seul de mes bonheurs pourrait dire le nombre.

Laisse ma tète en feu, se serrant contre toi,

Caresser follement ta robe; laisse-moi,

Sous l'amour de tes yeux qui me trempent de flamme,

Respirer comme un vague et saisissant dictame.

Que je boive à pleins bords l'oubli des mauvais jours!

Ma reine, dis-moi bien que tu seras toujours,

Dans les sables brûlans de ma vie agitée,

Mon ombreuse oasis et ma coupe enchantée 2 !

1. Philothée O'Neddy, Feu et flamme, Nuit cinquième, Episode. Cf. dans le même recueil Eros (Nuit huitième) et Succube (Nuit sixième).

2. Philothée O'Neddy, Fragment sixième, Dialogue entre la Mar-

C'est le to.i ordinaire de ces « extatiques ivresses ». On prodigue les images, on épuise les comparaisons. La poésie du Cantique des Cantiques paraît modérée et fade en regard de ce déchaînement et de ces extravagances.

Ma brise ! mon flot argenté !

Ma blanche esclave! ma sultane!

Ma grecque ! ma mahométane !

0 mon 'trésor de volupté !

Mon antique jeune beauté De Babylone ou d'Ecbatane !

Mon doux ombrage ! mon platane !

Ma rose ! mon lis velouté ' !

chesina et son amant. — Cf. V Ecolier de Cluny, 72. « C'était une haleine de feu passant d'abord sur les boucles de ses cheveux, puis un regard d'ange tombé lascif et suave ; un bras qui repousse, un bras qui cède, une bouche qui prie, un front ployé sous une caresse, un combat de réprouvé, un étonnement d'élu. »

1. Boulay-Paty, Sonnets, Amour, sonnet VIII. — On lit dans le Livre d'amour, de Sainte-Beuve (Récit, p. 33):

Ton cri hagard, la foudre éclatant dans ton rêve... L'incendie effréné par tes veines errant...

Ce doux front

Sillonné tout à coup d'un reflet de délire...

« J'ai eu sous les yeux, dit ChampQeury, dans ses Vignettes romantiques, p. 104, la correspondance du poète romantique le plus gentleman de L'époque avec une actrice de drame passionnée. Je ne sais quelle torche enflammée secouait cette femme parmi les hommes de son entourage; ce sont des échanges de sensations auprès desquelles la correspondance de Sophie et de Mirabeau est réservée. Le délire des sens atteint une intensité que je ne me hasarderai pas à décrire. » On sait qu'il s'agit de la correspondance de Vigny et de Mme Dorval. Champfleury ajoute : « On se demande ce que pensera l'avenir de telles révélations le jour où elles seront divulguées. » Mais elles ne le seront pas, au moins pour le grand public, et elles ne peuvent pas l'être.

On ne craint pas de dire par le menu les charmes qu'on rêve à celle qui aura un jour votre cœur.

« Tu seras belle pour moi ; tes yeux seront noirs, tes sourcils harmonieusement tracés, tes chairs blanches, se carminant aux moindres excitations d'un sang impatient; ta prunelle sera vive et languissante, le son de ta voix plein dune amoureuse paresse, ton corps flexible comme celui de la couleuvre... 0 mon Dieu, que tu seras belle } ! »

On détaille sa maîtresse avec une complaisance naïve, tel Philothée O'Neddy sa Vannina '2 et, comme autrefois Candaule, on en étale volontiers aux yeux d autrui toutes les beautés.

Pied d'Espagnole, œil noir, gorge d'Italienne, Vénusté de houri, langueur éolienne,

Organe célestin, Trésors secrets, foyers de magnétique flamme, A vous mes sens ! à vous mon corps ! à vous mon âme !

A vous tout mon destin 3 !!

Espagnole, italienne, houri, éolienne, et céleste pardessus le marché : bizarre mixture, exotisme bien compliqué ; le tout n'en aura que plus de saveur et de piquant.

Il suffit d'être amoureux pour se croire autorisé à faire parade de tous les trésors d'imagination, de délicatesse et de poésie dont a pu vous doter le ciel.

« L'ondoyante chevelure de Nancy se lustrait entre les mains parfumées de la soubrette, dont la joie assurait mal les mouvemens. Si l'on savait la poésie dune belle chevelure de femme, forte, vivace, soyeuse et flexible; si l'on savait l'ambroisie de ses parfums, la volupté de ses caprices,

Page 1