‹ Le romantisme et les moeursChapitre 68 sur 122 · H. Parigot, le Drame d'Alexandre Dumas, 289 sqq · texte numérisé non relu

H. Parigot, le Drame d'Alexandre Dumas, 289 sqq

<( Midi... Quelle lettre je t'ai écrite !... Si je pouvais la rappeler!... Mais j'espère qu'elle aura été assez mouillée de mes larmes pour que tu ne puisses pas la lire ! J'ai dormi une heure et demie, à peu près comme les damnés peuvent dormir, s'ils dorment, avec des songes, des visions, du délire ! Quand je pense à ce qu'on appelle aimer dans le monde ! Quelles marionnettes ! »

Ce sont d'assez beaux spécimens de la manière romantique. Mais Alexandre Dumas était un trop rude gaillard pour rester bien longtemps dupe des mots et des phrases ; et il y a beaucoup mieux en fait d'expression romantique de la passion.

Nous ne voulons pas parler ici de la correspondance amoureuse de Flaubert, encore qu'il y eût à glaner çà et là d'assez beaux échantillons du goût à la mode, et qu'elle soit à plaisir frémissante de « clairs de lune », scintillante d'étoiles, pleine du murmure des «. feuillages qui se balancent », et d'effusions lyriques où Louise Colet devient son « bel astre », son « héroïne », sa « sultane », etc. *. Il y a mieux encore en effet, nous l'avons dit, qu'Alexandre Dumas et que Flaubert.

Touchée de tant de persévérance et d'ardeur, Harriett Smithson ne décourage plus l'amour de Berlioz, et lui de s'épancher aussitôt dans le sein d'un ami en romantiques confidences.

« Enfin, le 18 décembre, en présence de sa sœur, j'ai entendu ces mots : « Eh bien, Berlioz... je vous aime. » Depuis lors, tous mes efforts se sont bornés à éteindre le volcan de ma tête, j'ai cru perdre la raison. Oui, elle m'aime ! elle a un cœur de Juliette : c'est bien là mon Ophélie... Il y a donc une justice au ciel ! je ne le croyais

1. Voir Correspondance, plus particulièrement I, H0-180. Le romantisme et les mœurs. l»

pas... Mon Ophélie !!!... Je demeure quelquefois des heures entières à genoux devant elle, tenant ses mains dans les miennes, regardant naître lentement des larmes dans ses yeux, jusqu'à ce qu'un* baiser descendant sur mon front, je me lève, je rugis, je la brise dans mes bras '... »

C'est le langage, ce sont les gestes des « forçats de l'amour », comme dit Arsène Houssaye, et tout le monde est alors jaloux de mériter une si flatteuse appellation 2. La passion règne partout triomphante. « Ah ! que ce temps est loin de notre monde... ! Les amoureux ne remettaient pas comme aujourd'hui leur trahison à fin courant. Les amoureuses ne passaient pas leur vie dans leur cabinet de toilette. On s'écrivait des lettres à perte de vue. On se lisait à tour de voix les drames de Hugo et de Dumas, les romans de Balzac et de George Sand. — On mourait d'amour, — il n'y a pas d'autre mot.

« En cette période de drames et de romans, combien de drames et de romans dans les salons sévères ou rieurs !

1. La lettre, adressée à Albert da Boys, est du "y janvier 1833. Cf. aussi la lettre à Liszt, du 19 décembre 1832, et Legouvé, Soixante ans de souvenirs.

2. « On promettait aux femmes de les aimer longtemps, toujours, même mortes, et on vit alors des béros de romans, après des rendezvous sous les tilleuls, se rendre la nuit sous de sombres cyprès et soulever la pierre des tombeaux pour se repaître encore une fois de la vue de leurs maîtresses trépassées. » Champlleury, Les Vignettes romantiques, 80. — Et c'est aussi le triomphe de la femme, aucune époque ne pouvant la satisfaire plus complètement. « Mais aussi à combien de sources diverses de romantisme pouvaient se désaltérer les femmes ! Elles y trouvaient leur compte, les mystiques et les matérielles, les poétiques et les prosaïques, les pudiques et les ardentes, celles qu'on devait prier comme celles qu'il fallait brutaliser, les mélancoliques à qui un clair de lune suffisait, les pieuses qui s'abritaient au pied de croix vermoulues, celles qui écoutaient une déclaration étendues sur un sopha et celles qui ne reculaient pas devant le funèbre décor d'un cimetière. » Id., ib., 79.

LE ROMANTISME ET l'âMOUK 211

C'était la lièvre des chaînes. Rappelez-vous la comédie de Scribe. On divorçait pour un mariage de la main gauche à perte de vue ' . »

Et rappelez-vo us aussi la note qu'en 1880 Aimée d'Alton

mettait en tête de sa correspondance avec Alfred de Musset, — qui vient d'être portée à la connaissance du public. « En lisant (ces lettres), on ne devra pas oublier qu'Alfred de Musset et Mlle X*** faisaient partie de cette génération ardente, passionnée, enthousiaste, dont le poète a parlé dans l'introduction de la Confession d'un enfant du siècle...

« L'amour avait, dans ce temps-là, une autre allure qu'à présent. Quand le monde le trouvait excusable, il allait jusqu'à le protéger. Lorsqu'on se mêlait d'aimer, rien ne se faisait à demi, les échanges de sentiments et de toutes choses étaient sans limites. »

Romantiques et passionnés, ces hommes et ces femmes prennent et gardent naturellement, dans la vie quotidienne, les attitudes et le langage à la mode, c'est-à-dire les attitudes et le langage de la passion romantique. Leur état normal est l'exaltation, le délire. Ils jettent feu et flamme; leur âme est « un cratère qui crache sa lave avec fureur » ; volcans toujours en éruption, leurs moindres gestes sont des tremblements de terre, comme on l'a dit des héros de Balzac. Rien de simple, de naturel ; toujours des éclats, des fureurs, des hurlements, du mélodrame. On dirait des convulsionnaires, des forcenés 2.

Page 1