‹ Le romantisme et les moeursChapitre 69 sur 122 · A. Houssaye, Confessions, t. I, p · texte numérisé non relu

A. Houssaye, Confessions, t. I, p

2. ChampQeury a parlé de l'amour romantique avec une verve assez amusante.

« Quel est le pleutre qui a dit que les femmes dalors s'ennuyant avaient amené la venue de Mme Sand et contribué à ses succès ?

« Voulez-vous un échantillon des occupations de la femme entre 1828 et 1834?

« Elle m'aime! elle m'aime !... Dis-moi, peux-tu te faire à cette idée, toi qui la connais ?... Elle m'aime!... C'est vrai pourtant, elle me l'a dit ce soir, quand le soleil allait disparaître derrière la petite colline où nous nous sommes promenés si souvent... J'ai cru que j'allais devenir fou !... Elle a doucement baissé la tête, sa main s'est abandonnée sur la mienne, et sa voix d'ange a murmuré, oh! j'ai bien entendu! « Adolphe, moi aussi, je vous aime... » Alors, je me suis mis à genoux par terre, j'ai mordu à pleines dents le bas de sa robe; j'avais envie de me rouler dans la poussière, de crier, de rire, de hurler comme un damné... Puis, je me suis relevé, je l'ai prise à bras le corps... Oh !

« Elles regardaient la lune, et la lune d'alors, personne ne l'ignore, était une autre lune que celle d'aujourd'hui.

« Les femmes plongeaient leurs yeux nacrés dans les lacs ;

« Des seigneurs sans courtoisie les traînaient par les cheveux ;

« Elles éprouvaient d'horribles angoisses de mères ;

« Des gens farouches leur meurtrissaient les poignets avec des gantelets d'acier.

« A votre tour, Ralph ! croyez-vous que le cœur de cette femme n'est pas assez large pour contenir deux amours à la fois ? ■ « C'étaient des valses enivrantes dans les bras de jeunes hommes. Lui-même, Paul Foucher, était un beau jeune homme.)

<( Au théâtre les actrices roulaient du haut en bas des escaliers, la tête la première ; et avec son sourire de gentleman, Alfred de Vigny les applaudissait du faîte de sa tour d'ivoire.

« Adultère ! Adultère ! Le mot poursuivait partout les femmes et était inscrit en lettres de feu dans les plis de leurs robes de châlis.

« Elles croyaient aimer un noble cœur. C'était un forçat!

« On se battait pour elles sous les réverbères.

(( Cœur contre cœur, lèvres contre lèvres », s'écriait l'honnête Michel Masson.

« Le beau temps où la femme pouvait s'écrier : « Gennaro ! mon Gennaro ! »

« La bosse des bossus eux-mêmes contenait d'immenses trésors de tendresse.

<< C'étaient des brutalités et des ardeurs de soudards : Je vous veux, et non pas : Je vous aime. » Les Vignettes romantiques, 85-88.

je serrais, je serrais!... Autour de sa taille mes bras étaient comme deuxétaux. » — Un seul aurait suffi cependant. — « Elle est devenue toute pâle, j'ai cru qu'elle allait s'évanouir... Elle a murmuré : « Oh ! Adolphe, vous me faites mal! »... Lui faire du mal, moi, à elle, à cet ange de douceur!... Malédiction !... Lui faire du mal !... Je l'ai doucement déposée sur du gazon qui était là, je l'ai éventée avec son mouchoir, je lui ai dit des paroles folles, des paroles tendres... Elle m'a souri, elle m'a pardonné; et alors, toujours à ses genoux, je me suis puni d'avoir été brutal, même par amour. Mes poings tombaient sur ma poitrine comme des marteaux sur une enclume... « Tiens, misérable! tiens... » Lui avoir fait mal!... J'en écume de rage, de fureur... Elle ne voulait pas que je continuasse. » — Il aurait été capable en effet de se tuer. — « Mais je ne T'écoutais pas... et les coups pleuvaient toujours comme grêle... Jamais moine ne battit si furieusement sa coulpe... Alors, elle m'a menacé de partir... J'ai cessé... »

Il y a trois pages de ces truculentes niaiseries. Et de temps à autre, le thème essentiel revient, comme un leitmotiv : « Elle m'aime ! et les étoiles continuent de luire, la terre de tourner!... Elle m'aime! Mon cœur bondit, et ses battements d'enthousiasme m'assourdissent. » Et les derniers mots, obligés, pour ainsi dire, de ce crescendo de passion : « Non, mon ami, crois-moi, non, on ne meurt pas de bonheur, car tu n'aurais pas reçu cette lettre de

Ton Adolphe l. »

— Cela est extrait sans doute de quelque prétentieux et

1. Cette façon de signer une lettre est vraisemblablement imitée de George Sand. Dans Jacques, Octave menace de se tuer, si Fernande ne répond pas à son amour. «... Vous le ferez prendre (il s'agit d'un bracelet), mais il sera teint du sang

d'Octave. »

insupportable roman de « l'école du cœur », comme on disait alors ? — La vérité est que la lettre a été écrite le 20 mai 1836 par Adolphe L*** à Jean D***, pour lui annoncer ses fiançailles avec Mlle Madeleine S***. Madeleine S*** paraît avoir été une fort honnête et fort sage personne, mais le romantisme de son fiancé est un peu inquiétant. Espérons que le jeune ménage n'aura pas trop souffert de la fâcheuse incompatibilité d'humeur.

Pour peu quelles aient lu les romans à la mode, les jeunes filles elles-mêmes, au premier éveil de leur cœur, ne parlent pas d'un autre ton. « Tu l'aimes? » demande Clémence à Nancy, dans Une âme en peine (p. 115); et Nancy de répondre : « Oh ! oui, comme on aime son Dieu, son toit, comme on aime la vie... » Voilà le motif; il n'est que de le développer selon ses moyens et suivant qu'on réussissait plus ou moins au couvent dans les compositions de style.

Il est question d'un mariage pour Valentine P***. Une de ses amies, fort sagement, l'invite à réfléchir avant de s'engager à tout jamais. Qu'elle consulte et qu'elle éprouve sérieusement son cœur; est-elle bien sûre de l'aimer?... « Si je l'aime ? » répond aussitôt Valentine, frémissante comme si elle venait de recevoir une insulte. « Tu me demandes si je l'aime? Demande plutôt au nuage s'il aime la brise qui le fait capricieusement flotter dans le ciel, à la rose si elle aime la rosée qui lui donne au matin la plus belle parure de perles, à l'étoile... » Cela dure dix bonnes lignes. On revient alors aux affirmations sentimentales, toujours entrecoupées et soutenues de comparaisons. « Si je l'aime? Mais mon Dieu ! je l'aime comme on aime ce qui est beau, ce qui est noble, ce qui est grand, ce qui est pur ; je l'aime comme on aime sa mère, comme on aime son ange gardien et son Dieu !... » Tous les jargons et

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toutes les rhétoriques sont ridicules : n'y ;i-t-il pas cependant quelque chose de particulièrement prétentieux et donc de particulièrement déplaisant dans tout ce romantique galimatias?

Un peu de classicisme en effet, c'est-à-dire de bon sens et de raison, ne saurait rien gâter, même dans les affaires de cœur. S'il arrive qu'elle et lui, ils soient tous deux également romantiques, cela peut devenir terrible. Il ne s'agit toujours bien entendu que d'extravagances et nous n'en sommes encore qu'à la comédie.

Pierre J*** et Malvina B*** se sont épris l'un de l'autre, parce qu'elle le juge « intelligent » et qu'il la trouve « belle », mais aussi parce qu'ils se sont mutuellement découvert, avec un étonnement mêlé d'admiration réciproque, un goût plus que vif pour « l'incomparable littérature romantique ». Les occasions de se voir ne leur manquent certes pas, ne fût-ce qu'au théâtre.

Mais qui pourrait dompter l'amour et la nature ? L'aigle a soif de l'espace et l'oiseau de l'azur ; Le cerf altéré brame après la source pure, Le marin en danger pense à l'asile sûr... etc.

et lui — il y a encore six comparaisons du même genre — il brame après son souvenir et il a soif de lui écrire. Déluge à peu près quotidien de poésie, dont « les cataractes joyeuses » roulent vers le doux objet.

Tu seras le jardin fleuri,

Le beau jardin de mes délices,

et il s'enivrera de sa beauté de rose, de son parfum de violette, de sa majesté de tulipe, etc., etc. Rien de bien original jusqu'ici; et des « chants d'amour » de cette sorte, nous en pourrions citer à la douzaine. Voici qui est peut-être moins banal.

Aux yeux d'un romantique, rien n'est assurément plus « bourgeois », plus « bouffon », que de se promettre, pardevant notaire ou curé, un amour éternel. « Le vrai serment d'amour, c'est celui qu'échangent deux âmes dans la certitude de leur foi et dans la profondeur de leur ravissement. A ce moment béni, deux anges descendent des hauteurs du ciel et, dans les plis de leur robe céleste, ils emportent ces promesses sacrées jusqu'aux pieds de Dieu, qui en sera le gardien pour l'éternité. » Il ne serait pas indifférent toutefois d'avoir un signe bien manifeste de (( cet échange de cœurs ». Puisqu'il y a des actes civils, pourquoi n'aurait-on pas d'autres actes, moins vulgaires certes, mais bien plus significatifs? On signe en général de son sang tout pacte fait avec « l'ange des ténèbres » : pourquoi ne pas signer de « quelques gouttes de vie le pacte conclu avec le lumineux séraphin des divines amours? »... Le même jour, ou plutôt la même nuit, « à minuit sonnant, devant sept bougies allumées », Pierre et Malvina, chacun dans leur chambre « en face d'une bible et d'une tête de mort », — l'acquisition de cette dernière partie du cérémonial n'alla pas sans peine, à ce qu'il paraît, et il fut encore plus difficile de décider la tremblante Malvina à rester toute seule, à minuit « devant un si lugubre objet inondé de lumière », — ils écriront, « avec leur sang et sur du papier très fin », la promesse de rester éternellement unis. La rédaction de la promesse fut pénible, et le choix en demanda du temps. Enfin, après bien des tâtonnements et des hésitations, on se mit d'accord.

Je te jure à jamais de te rester fidèle,

Je te fais le serment de ne chérir que toi,

Et, comme la douce hirondelle,

De ne connaître que ton toit.

La transcription « en liquide rouge » eut lieu dans la nuit

du 3 au i avril 1837; le précieux, l'inestimable « papier très fin » fut plié dans un médaillon qu'au préalable ils s'étaient mutuellement offert, « identique de forme, puisqu'il devait être identique de contenu », et le lendemain, « ivres d'amour et de félicité », nos deux romantiques tourtereaux échangeaient

Leur divine promesse enclose dans de l'or.

Puisse le romantisme qui la leur inspira leur avoir aussi donné la force de la tenir !

Tous ces « frénétiques de la passion » étaient-ils sincères et jusqu'à quel point? Question délicate, et dont la solution au surplus ne saurait jamais être que strictement personnelle. Mais s'il est difficile de dire avec quelque exactitude où finit ici la sincérité et où commence le cabotinage, une chose du moins est certaine, et c'est en l'espèce la pratique à peu près constante de la plus folle exagération. Pour reprendre ce que nous avons dit plus haut ', c'est à qui produira l'impression d'être forcené, frénétique, volcanique. A la lettre, on aurait honte de donner de ses sentiments une expression simple, et il est de la dernière importance d'avoir l'air toujours plus affecté et plus ému que son voisin. Est-on amoureux ? C'est la passion qui vient de s'abattre sur vous « mystérieuse et fatale », et « l'on pantelle entre ses griffes puissantes comme un pauvre petit oiseau entre les serres de l'épervier ». Cet amour est-il partagé? C'est l'extase, c'est le ciel, ce sont les purs ravissements des chérubins, des séraphins et de tous les chœurs célestes réunis ; « le cœur éclate, bien trop petit, bien trop infime pour une pareille immensité de bonheur » ! Est-on malheureux au contraire et repoussé? Ce sont des

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