‹ Le romantisme et les moeursChapitre 70 sur 122 · Cf. le chapitre sur la Sensibilité romantique · texte numérisé non relu

Cf. le chapitre sur la Sensibilité romantique

grincements de dents, des rugissements de bête fauve, des contorsions de possédé, des convulsions d'épileptique, des tortures infernales. « Non, jamais les damnés n'éprouveront ce que j'endure ' !... »

Pure affaire d'imagination que tout cet étalage. Tout cela est cherché, voulu, donc simulé, donc faux k demi. Une fois soulevé le manteau brillant ou lugubre des métaphores, on est stupéfait de voir qu'il cache en général si peu de chose. Rien n'est guère qu'en façade. Ce n'est pas simplement ridicule, c'est quelquefois répugnant.

Pour caractéristiques que puissent paraître ces habitudes, ce n'est encore là que l'amour romantique au premier degré, pour ainsi dire. A pratiquer le romantisme en effet, nous le savons, on ne se contente pas de sensations vives et d'émotions fortes, si elles doivent rester simples. Par une pro-

i. Les citations qui précèdent sont extraites de trois lettres, écrites en 1834 et 1836. — Ces ardeurs, ces éclats, ces violences, tout ce lyrisme enfin, malgré le ridicule, ne sont pas le fait d'àmes médiocres. Il y a une grandeur inhérente au romantisme, même quand il côtoie le grotesque, même quand il y tombe. « Nous avions, certes, nos défauts ; mais nous avions aussi nos qualités. Lune des plus grandes — quelessiècles futursdevront nous reconnaître, s'ils ont un peu de justice — c'était l'amour des choses distinguées, le goût du « comme il faut » et de la distinction qui nous portait, grands et petits, à dédaigner dans nos amours — je ne dis pas « dans nos caprices » — les grisettes, chambrières, loreltes et fillettes nées sur les derniers confins du monde civilisé, pour rechercher exclusivement les femmes qui, par leur naissance, leurs habitudes et leur éducation, se rapprochant d'un certain idéal de grâce, de bienséance et de séduction, méritaient véritablement de nous attacher, comme le disait mon grand-père, « à leur char ». Feydeau, Fanny, Préface, vi-vii. Il est question de « la génération qui vint au monde entre les années 1815 et 1830 ».

LE ROMANTISME ET l' AMOUR 219

pression naturelle, inévitable, et que nous avons déjà expliquée1, on les complique volontiers et on les pimente. Les romantiques mirent donc des complications dans l'amour, et on lui fit même une assez bonne garniture de piments.

Le premier, et le plus fort aussi, sur lequel néanmoins il convient peut-être de ne pas insister, parce qu'en vérité l'emploi n'en a pas attendu le romantisme, c'est l'adultère.

Pour un Jeune-France rien n'est odieux à l'égal du mariage.

Osons prouver Que ce trafic impur ne tend qu'à dépraver L'intellect et le sens, qu'il glace et pétrifie Tout ce qui lustre, adorne, agrémente la -vie2.

Heureusement il y a l'adultère. Il faut toaster à l'adultère.

Nous allons boire à nos maîtresses, Dans le crâne de leurs amants.

Petrus Borel ne craint pas d'y voir — en imagination bien entendu — une des rares consolations qu'on puisse trouver aux ennuis de l'existence. Boulay-Paty, dans un passage de son Elle il/ar/a&er (xxx), le conseille nettement.

Vous qui voulez aimer longtemps et bien sur terre, Aimez, je vous conseille, une femme adultère, Qui sous son vieux mari se torde en vous rêvant, Et de son bagne à vie s'échappe en vous trouvant.

Et, pour ne rien dire de la basse littérature, l'on sait enfin

i. Cf. plus haut l'Aube du baudelairisme. 2. Philothée O'Neddy, Feu et flamme.

ce qu'Alexandre Dumas a fait de l'adultère et quelle place il occupe dans son œuvre dramatique. Champfleury a raison. « Avec moins de ménagement que Mme Sand, plus d'emportement, une sensualité ardente qui ne se cachait pas derrière le paravent hypocrite de réformes sociales, l'auteur dUAntony arbora l'adultère comme un drapeau ; il en fît le pivot du drame moderne, comme les Grecs avaient employé la fatalité dans leurs grandes conceptions dramatiques. Avec le créole l'adultère faisait son entrée triomphante dans quelques salons, et certaines femmes de ce temps ne demandaient qu'à se jeter aux pieds de ce vainqueur irrésistible '. »

« Adultère » et « orgie » furent désormais « deux principaux mots du dictionnaire romantique, ceux que les écrivains employaient avec le plus de complaisance 2. »

Des livres où elle était présentée avec des couleurs si chaudes et si vives, la chose passa-t-elle dans la réalité? L'honnête Champfleury paraît en douter3. « Je dis quelques

1. Vignettes romantiques, ch. xi, p. 95. — Cf. Parigot, le Drame d'Alexandre Dumas, p. 283 sqq.

2. Vignettes romantiques, p. 91. Le chapitre est intitulé '.L'Adultère en 1830. — L'Orgie.

3. Ib., p. 95 sqq. Le souci est visible chez Champfleury de disculper cette époque. « On était jeune, on s'aimait, je ne le nie point; mais les morsures à la peau et au cœur, les regards fatals, les désespérances de damnés inscrites dans les œuvres d'imagination d'alors, ne sont-ils pas quelque peu superficiels et d'épiderme?

« Je vois d'après les images de l'époque, des dandys causant dans les « raouts » avec les femmes, entre deux quadrilles ; je ne trouve pas dans leur attitude, dans leurs regards, cette poussée à l'adultère, ces acres sensualités consacrées par les poètes et par les romanciers : je me demande même parfois si ces romantiques fougueux n'étaient pas des mystificateurs qui voulaient stupéfier les Parisiens. Il y a là, me semble-t-il, plus de cherché, de voulu, que de frénésie réelle. Un Jeune-France se vante de boire du punch dans un crâne; qui sait si, en rentrant, cet enragé ne prend pas une infusion de

salons et certaines femmes, — c'est lui-même qui souligne. — L'adultère, tel qu'on l'affichait dans les drames et les romans, n'était réellement mis en pratique que par des basbleus, des actrices, les déclassées, les curieuses qu'un nom retentissant attire et qui se mêlent volontiers au monde où on s'amuse. On jouait à l'adultère comme on joue à un jeu de hasard. Sans prétendre faire des rosières des femmes de 1830, celles qui vécurent dans le monde des artistes et en acceptèrent le sans-gêne ne furent qu'une excessive minorité dans Paris. Le factice et l'entraînement de l'adultère n'eurent prise que dans un cadre restreint. Et il en fut, je le crois, de l'adultère comme de l'orgie. »

Pourquoi donc ajoute-t-il aussitôt, en termes trop dépourvus de simplicité et en essayant de se guinder jusqu'à la philosophie de l'histoire : « Sans doute il est des époques où une agitation singulière s'empare des esprits. La fièvre enflamme le sang. La vie domestique paraît maussade. Ce que veut alors la nation, elle l'ignore; elle est inquiète, nerveuse, quasi-hystérique et à des moments d'abattement fait succéder de bizarres ardeurs *. » N'est-ce pas implicitement convenir que le mal fut profond et ses ravages considérables? Nous le croyons au moins, pour notre part, et c'est ce que nous essaierons de mettre en lumière, quand, à propos de

camomille dans une vulgaire tasse de porcelaine ? » Ces observations sont judicieuses, et il faut toujours faire en ces sortes de choses la part de la mode, du snobisme, de l'entraînement. Mais le « cherché » et le « voulu » peuvent avoir les mêmes conséquences pratiques que l'instinctif et le spontané.

1. E. Augier lui-même, et c'est bien surprenant, dira par la bouche de Julien dans Gabrielle (V, 5) :

D'ailleurs, à mon avis, l'adultère est un crime Grotesquement ignoble à moins d'être sublime, Comme un fleuve fangeux qui se change en égout, Si dans sa véhémence il n'entraîne pas tout.

George Sand, nous traiterons des rapports du romantisme et de la société. Tout autant en effet que du fameux Antony, c'est bien des non moins fameux Indiana, Valentine et Jacques que dérivent en droite ligne certains désordres, et l'on n'en peut bien comprendre la nature et mesurer la portée qu'après avoir fait une connaissance un peu plus intime avec les premières œuvres de George Sand.

Mais ce qui n'appartient qu'au romantisme et ce que 1830 a mis à la mode, c'est l'habitude, la manie de certains gestes violents, par où se traduisent la profondeur et l'intensité du sentiment dont on sait que tout bon romantique est le « brûlant foyer » l.

<( Un volcan jette des laves et tout autour de son cratère le sol tremble » : devant les éruptions régulières des « volcaniques », « tout fut saisi de peur, et délicieusement les femmes tremblèrent ».

Nos pères se battaient ; nous, nous faisons l'amour, Mais comme eux nous livrons de terribles batailles, Où vainqueurs et vaincus rugissent tour à tour Et se font en plein cœur de sanglantes entailles...

Ils frappaient l'ennemi ; nous assaillons les cœurs; Ils montraient fièrement de cruelles blessures ; Gomme eux presque toujours nous revenons vainqueurs, Criblés, toujours comme eux, de mortelles morsures 2...

1. «... Les cœurs enthousiastes auraient voulu des amours dramatiques, avec gondoles, masques noirs et grandes dames évanouies dans des chaises de poste au milieu des Calabres. » Flaubert, Préface des Dernières chansons de Louis Bouilhet.

2. Anatole V***, étudiant en médecine, 23 ans, 1836. — Les femmes ne sont pas en reste. « Tu diras encore — écrit à lady Lionel l'héroïne de Romans et mariage (II, 117), — ■ que je ressemble à Minna ; mais j'aurais pu aimer un corsaire comme celui de Byron; un homme au front pâle et à l'âme profonde, haïssant les hommes, mais adorant une femme; oh! de quel amour!... et je me serais attachée à. cette vie orageuse, et j'aurais écouté la chanson des pirates... »

Et vraiment, ces fils de grognards mènent une affaire d'amour comme leurs pères menaient la charge, — au triple galop, et donc sans ménagements excessifs ' . Bons pour des muscadins et des femmelettes, ces soins, ces prévenances, et ces douceurs, ces langueurs, ces délicatesses, ces évanouissements! Quand on a du cœur, qu'un sang jeune vous brûle les veines, quand on a des muscles enfin, c'est de haute lutte et à la pointe de l'épée qu'on remporte la victoire. « De la terreur, de l'effroi, des cris forcenés, convulsifs, des raies, des spasmes, des accès de rage, des sanglots, des hoquets, de la démence, de la folie, du sang, le ciel et l'enfer, Dieu et Satan, voilà l'amour 2 ! »

Il a raison, le Jeune-France : c'est bien l'amour... tel qu'on le comprenait alors. « Monsieur Fabiano, me dit madame de V***, vous ne savez pas tout ce qu'il y a de passion dans mon sein... Je ne trouverais nulle part un homme dont le cœur fût assez grand pour la recevoir... Voyez-vous, dit-elle avec feu, ce serait une chose terrible... je ne m'arrangerais pas d'une liaison vulgaire, moi !... Celui qui m'aurait dit : Je t'aime, aurait mieux fait d'évoquer son mauvais génie que de faire naître mon amour... Je m'attacherais à lui comme le lierre à l'écorce... et s'il me trahissait, je le tuerais. »

1. (( Notre jeunesse, poussée chaque année sous les drapeaux par l'amour de la gloire et la conscription, perdait bientôt dans le tumulte des camps le sentimentalisme natif du premier âge. Alors était à la mode je ne sais quelle manière expéditive et toute militaire de faire l'amour, qui a valu dans toute l'Europe une si mauvaise réputation de constance à nos guerriers. Un ridicule ineffaçable attendait le jeune officier qui eût cherché à abréger l'insomnie du bivouac en relisant les lettres de sa maîtresse, ou en couvrant de baisers la boucle de cheveux qu'il en avait reçue au départ. » Rey de Foresta, De V Amour depuis la Charte. La Mode, 1830, m, 290.

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