Léon B***, « Jeune-France
« En disant ces mots, elle jouait avec un petit poignard à manche d ivoire. Je ne voulus pas rester en arrière de ses protestations... « Et moi, dis-je, je couperais la perfide en morceaux, je la noierais, je l'étoufferais et je lui brûlerais la cervelle '. »
Ce ton nous fait sourire : c'était alors le ton ordinaire; Et de la parole on passait au geste. Gomme cette paysanne dune comédie de Molière qui jugeait de l'affection de son (( promis » au nombre et à la force des tapes qu'elle en recevait dans le dos, on estime preuve suprême d'amour de brutaliser les femmes. On leur serre la taille dans ses mains « comme dans deux étaux », nous l'avons vu, jusqu'à les faire évanouir ; on leur meurtrit les poignets :
A genoux, mon amour, et dis-moi que tu m'aimes ;
on les traîne enfin parles cheveux, à la grande stupéfaction, rétrospective, de Champfleury, qui nous conte l'anecdote. <( Un soir que j'écoutais, dans les salons d'une Muse, une conversation entre M. Cousin et Alfred de Vigny, il me sembla que du plomb fondu venait d'être versé dans mon oreille. Un astronome plein d'esprit, M. Babinet, qui, les cheveux en broussailles, le menton appuyé sur la poitrine, semblait sans cesse sommeiller, me souffla tout à coup : « De notre temps nous traînions les femmes par la chevelure sur le parquet. » Après cette étrange confidence, le brave astronome ferma les yeux et sa tête retomba comme d'habitude sur sa poitrine; mais M. Babinet jouant les Antony me jeta dans quelque trouble 2. »
1. Ferrière, Romans et mariage, I, 72. — Les points suspensifs dans le texte.
2. Champfleury, Vignettes romantiques, chap. xu, p. 102. — Lors de sa première entrevue avec Lamiel, l'aimable jeune fille qui a le culte de Mandrin, Valbayre la saisit par les cheveux et va lui don-
LK ROMANTISME ET l'aMOUR 225
Et il ne déplaît pas aux femmes, à de certaines femmes, d'être ainsi traitées à la cavalière : évidemment, elles étaient à l'unisson.
« On se moque de moi », écrit notre « flâneur parisien », dont c'était la marotte en elîet, « quand j'affirme à tout venant qu'aucune époque n'égala jamais la nôtre en copieuses ou exquises bouffonneries. Et cependant !...
« Se peut-il rien de plus aimable, de plus délicieux, de plus fin, de plus adorable en un mot que Mme de G*** ? Je l'appelle la S/iakespearienne. Elle est Ophélie, Gressida, Juliette. Elle est la poésie et le charme féminin incarnés... »
Il y a dix lignes de ce lyrisme, bien surprenant chez l'incorrigible railleur. Avait-il des prétentions sur le cœur d'une si parfaite créature ? Était-il jaloux de ne pas être préféré ? Le fait est qu'il en est féru, et qu'il la détaille, tout comme s'il était lui-même un romantique. « Frêle, vaporeuse, presque immatérielle, idéale », etc., etc.
Or de qui cette exquise, fragile et séraphique personne est-elle allée s'amouracher? « D'une espèce de rustre, d'un spadassin qui n'a jamais donné de coups de sabre qu'en imagination, dont le passé est ténébreux, et qui rudoie les femmes !... » Notre ironiste n'est plus impartial, et c'est sa punition d'en perdre sa clairvoyance et sa finesse habituelles. « Etrange aberration ! » Il fait de la rhétorique, le malheureux ! « Son plus grand bonheur, à ce qu'il paraît, est de se pelotonner comme une chatte dans les bras velus de son cosaque, et d'y frissonner de se sentir si petite... »
ner de son couteau dans la poitrine. Lamiel, qui raffole des émotions fortes, ne résiste point à celle-là : elle est tout de suite conquise. « Il la séduit ainsi : voilà du caractère ! » observe simplement Stendhal. — « C'était le temps où l'on marquait la mesure avec un bris de chaise ou un coup de pistolet. Aucune femme ne résistait à cela. » Le Bénédict, de Valenline, réalise assez bien le type de l'amoureux frénétique. Cf. René Doumic, Troisième conférence sur George Sand. Le romantisme et les mœurs. 15
Mieux encore, elle l'aime parce qu'elle tremble devant lui, qu'elle en a peur, et qu'elle voudrait sentir toujours plus vivement un si délicieux frisson. « Fais-moi peur, je t'en conjure ; fais-moi du mal »... « L'autre jour, il lui a presque cassé le poignet et démis une épaule... Elle doit être contente, ah ! bien contente !... Elle goûtera la plénitude du bonheur le jour où il la tuera... C'est bien étrange !... »
Pas si étrange que cela peut-être, — et surtout pas si étrange pour l'époque. Un autre passage du Journal, antérieur de deux ans, il est vrai, ne raillert-il pas avec une bonne humeur spirituelle « ces pauvres petites femmes, qui ne sont satisfaites que si elles reçoivent des bourrades, de vraies bourrades de leurs amants, et a qui il faut enfoncer au moins une côte pour leur prouver qu'on les aime? » Mm0 de G*** n'était donc pas un phénomène ; d'autres partageaient alors ses romantiques « aberrations », et c'est un point sur lequel les Correspondances amoureuses de l'époque, si nous les connaissions, seraient parfaitement édifiantes: la chose pour nous ne soulfre pas de doute. Onques ne vit-on pareil étalage, plus ridicule encore que terrifiant, de violences et de menaces, et de coups de pistolet, et de coups de dague et de coups de poignard.
Un couple d'amoureux romantiques traverse la saynète dont nous avons parlé plus haut. Le couple va faire un voyage — en Italie, naturellement.
« As-tu tes pistolets ? » demande la jeune femme. — On remarquera, en passant, que c'est le mot d'Emma Bovary à Rodolphe, un soir quelle se croit en danger d'être surprise avec son amant.
— Des pistolets ? et pourquoi ? » répond le jeune mari avec une ironie tranquille. « Aurais-tu peur de rencontrer des brigands ? »
— C'est pour brûler la cervelle aux femmes qui oseraient
te regarder, ou pour te brûler la tienne, si fantaisie te prenait de répondre à leurs œillades !... »
Le mari aura bien fait de ne pas avoir de distractions en route.
Un amant écrit à sa maîtresse — une femme mariée, séparée momentanément de lui — pour lui conter « une prouesse d'amour ». Un mari jaloux vient de surprendre sa femme en conversation intime avec un jeune homme. Le jeune homme a fait feu le premier sur le malencontreux intrus. Le mari n'a pas été atteint ; mais devant un accueil si énergique, il a été pris d'une épouvante si soudaine et si forte qu'il s'est enfui « en hurlant, et en laissant sa femme aux bras du bien-aimé » ! Et cette aventure, à dénouement plutôt comique, d'exalter l'imagination de notre amoureux ; la lettre, commencée en prose, finit sur une explosion de lyrisme et par une déclaration de principe dont l'expression n'est pas très nette, encore que le sens en soit fort clair.
Du sang-, toujours du sang ! C'est le parfait amour ! L'amour de l'homme fort, l'amour du romantique. Enivrons-nous de sang, ô ma belle Amadour, Car c'est le sang qui fait la folie extatique '.
Ou peut-être plus simplement la folie, sans autre épithète.
Mais il est un autre piment, plus délicieux encore que l'adultère et les violences de toute sorte, bien plus romantique en tout cas, et c'est de ne point séparer l'amour de la double idée de fatalité et de malédiction.
« La tendresse, la passion, la beauté même ne suffisaient pas pour faire un amoureux accompli, il fallait encore une certaine fierté dédaigneuse, un mystère à la façon de Lara et du giaour, en un mot, une fatalité byronienne ;
i. Fernand L***, étudiant en médecine, 25 ans, 1837.
derrière l'amant on devait sentir un homme inconnu en butte aux injustices du sort et plus grand que son destin1. » Cela, c'est le frisson rare, le frisson suprême, le frisson unique. Imagine-t-on en effet « délices plus affolantes que de goûter les ivresses paradisiaques tout en se sentant damné », et une femme pourrait-elle accomplir œuvre d'amour plus sublime que de donner quelques instants de bonheur à un malheureux maudit ? La mixture est bizarre à coup sûr, et elle doit être d'une saveur singulièrement acre et irritante'2. Ce sont les amours d'Eloa et de l'ange déchu. Eloa eut alors beaucoup de sœurs.
De tout temps les femmes ont été particulièrement accessibles à la pitié. Il leur a toujours plu d'être maternelles, et déjouer à la sœur de charité. Elles se penchent volontiers sur les plaies ; elles aiment soigner et guérir. Plus encore que « des anges de douceur », elles sont ravies d'être « des anges de consolation », comme disait un roman-
1, Théophile Gautier, Histoire du romantisme, 169.
2. Dans toute la littérature romantique il n'y a rien, en tout cas, de plus ridicule et de plus prétentieux, soit comme sentiment, soit comme expression. « Car nos amours ont été affreuses, car mon amour est fatal, car je suis funeste comme un gibet. » P. Borel, Champavert, I, Testament. — « Dût-elle être maudite dans l'éternité, elle en serait assez dédommagée, — pense Indiana, — si elle embellissait la vie de son amant. » Indiana, 20'.). — Dans les Mémoires d'un suicidé, le héros fuit quand le mari de Suzanne a tout appris. « Hélas! me disais-je pendant que la pluie d'écume soulevée par les palettes mouillait mon visage; hélas ! dois-je donc ainsi porter malheur ta tous ceux qui m'aiment? La solitude doit-elle se faire à mon approche? Tout ce que je construis doit-il s'écrouler, et tout ce que j'aime mourir ? Mon cœur sera-t-il toujours forcé de soulever des tombes ou de se glisser à travers des infortunes pour trouver pâture à des besoins d'amour ? Pourquoi n'êtes-vous pas là, afin de me consoler, ô ma mère que j'ai tant aimée ! » 147. — 11 est vrai aussi que les choses tournent quelquefois au tragique, et l'on peut voir dans Legouvé, Soixante ans de souvenirs (II, chap. v, Histoire vraie) un bel exemple d'amour fatal, avec double suicide au bout.
LE ROMANTISME ET l' AMOUR 229
tique. Faut-il dire que le romantisme exploita cette délicieuse, cette divine faiblesse? Au moins s'en est-il donné les apparences.
« Votre mission sur la terre est de consoler les infortunés », dit Octave à Fernande dans la première lettre qu'il lui écrit. « «Tirai vous attendre ce soir sous le grand ormeau des quatre sentiers... Si vous ne venez pas, je déposerai votre bracelet sous la pierre ; vous l'y ferez prendre; mais il sera teint du sang' d'Octave. » C'est ce qui s'appelle une mise en demeure, et qui manque peut-être de délicatesse.
Naturellement Fernande va au rendez-vous. Elle y va même d'un pas allègre : ne s'agit-il pas d'« assurer le bonheur de leur vie entière » ? Ne s'agit-il pas surtout de « consoler un amant infortuné » ? De cette œuvre de charité elle reçoit d'ailleurs et tout de suite la récompense : elle se sent « le cœur heureux et attendri ». Et n'est-ce pas la meilleure preuve de l'excellence irréprochable de sa conduite ?
Au reste c'est là-dessus que roulent leurs premières conversations d'amour. « Oh ! celle-ci est ma sœur, me disais-je en vous écoutant... Son cœur est un refuge que je veux implorer; là, du moins, je trouverai de la compassion, et si elle peut me secourir, elle me plaindra, sa pitié descendra du ciel comme la manne et je la recevrai à genoux. » Et Fernande de répondre en parfait unisson : « Vous avez raison de m'appeler votre sœur. Nous sommes frères d'infortune, et nos destinées ont été mêlées dans la même coupe de fiel et de larmes... Donnons-nous la main et marchons ensemble dans là vallée de larmes. » Jacques, 186-
On vit ainsi beaucoup de couples traverser la vallée de larmes, la main dans la main ; et c'était lui en général
le désolé, et c'était elle « l'ange de consolation ». Du côté du « maudit », le manège n'était pas sans doute de la plus scrupuleuse probité ; au moins ne manquait-il pas d'adresse : il abrégeait les préliminaires de la conquête. Et elle, ses faiblesses n'étaient-elles pas toutes excusées d'avance par leur caractère de sublime charité ? Les beaux temps du romantisme abondèrent en spectacles de cette sorte, fort ridicules et un peu mélancoliques.
« ...Tu ne me gronderas pas, ma douce chérie... Je suis sûre au contraire que tu vas me féliciter, m'encourager... Il était si malheureux ! si désespéré !... Oh ! si tu avais entendu comme moi ses ricanements incessants, si tu avais vu son sourire amer, son front pâle et soucieux, toujours chargé d'orages et semblable à une plage éternellement balayée par la tempête, ainsi qu'il dit lui-même, je te le jure, toi aussi tu te serais laissée attendrir, et tu m'aurais ravi le mérite de cette œuvre de divine charité .. Est-ce une destinée, dis-moi, d'être ainsi la victime d'une fatalité maudite, de voir tout se dessécher et se flétrir à votre approche et sous vos regards?... Il refusait d'abord de se laisser plaindre, il ne voulait pas être consolé... « Merci de votre affection, me disait-il ; elle est douce à mon âme cependant, douce comme la rosée aux campagnes consumées de chaleur, douce comme l'eau pure et fraîche au gosier du voyageur altéré... Mais, de grâce, écartez-vous de moi, et que ma triste destinée s'accomplisse !... Il y a des créatures maudites, à qui il est à jamais interdit de connaître le bonheur... Je suis une de ces créatures... Maudit, je suis maudit ! » Et il grinçait des dents, il se tordait les mains de désespoir... Gomme moi, tu en aurais pleuré... » Et, toujours comme elle sans doute, elle l'eût consolé. « Dieu lui-même ne nous ordonne-t-il pas de secourir les malheureux ? et quelle détresse pouvait se comparer à la sienne ?... »
Leurs destinées donc se sont accomplies. « Un rayon du ciel a lui dans la profondeur de ses infernales ténèbres » ; il a goûté enfin à *< l'enivrante coupe du bonheur ». Quelles joies ! et quels remerciements ! Elle est « un ange », « un chérubin » ; « ses mains sont pleines de baume, et de ses yeux coule le dictame... » Le danger n'a pas disparu cependant, il n'est que conjuré. « Oh ! qu'elle l'aime, encore et toujours, pour que ne reviennent plus les jours de désespoir, les jours maudits ! » Car « le sombre génie du mal » pourrait bien avoir contre lui des retours offensifs. Mais elle le protégera, « sa douce influence prévaudra contre toute puissance obscure », etc., etc. '. C'est toujours assez vilaine chose qu'une œuvre de séduction : n'est-elle pas plus particulièrement répugnante sous cette forme et avec ce langage ?
Forme et langage furent très employés un moment. Antony surtout avait donné le modèle : on imita Antony. Il y eut un damné sous chaque habit ou même sous chaque pourpoint à la vénitienne. Ce ne furent plus qu'attitudes farouches, regards sombres, fronts fatals, rires sarcastiques, sanglots convulsifs, poings montrés au ciel, blasphèmes et malédictions. Les femmes s'abandonnaient, frissonnantes, quelques-unes — tout est possible — avec l'espoir de ramener à de meilleurs sentiments les « maudits », en leur prouvant qu'ils ne l'étaient pas au moins du monde entier; les autres, celles qui se perdaient à bon escient, ravies de se perdre avec accompagnement d'émotions inédites, et se délectant parfois à l'idée d'être si criminelles.
« Je le sais, je le sens, tu es un démon, tu es mon mau-
1. Louise D***, 1830. — Il est question de fatalité, bien entendu, dans les Lettres inédites d'Alexandre Dumas à Mélanie W"*. Cf. Parigot, Le Drame d'Alexandre Dumas, p. 305.
vais génie, je me perds avec toi... Mais que m'importe, puisque je t'aime, puisque tes baisers me consument, puisque tout me paraît mort et glacé au prix de toi ?... Oh ! viens, mon bel archange, mon beau Satan, emporte-moi sur tes ailes de feu... Nous serons damnés, je le sais... Au moins nous souffrirons ensemble, et avec toi la souffrance elle-même est une volupté 1... » Voilà le couple romantique dans sa splendeur... On en vit d'assez bons spécimens pendant une dizaine d'années. Il est heureux que le nombre n'en ait jamais été bien considérable, et surtout que l'espèce s'en soit assez rapidement perdue.
Pour expliquer 1 importance, de premier ordre, et le rôle, capital, que le romantisme a donné à l'amour dans la vie ordinaire, il ne suffît pas d'invoquer la romantique hypertrophie de la sensibilité, ou plutôt cette hypertrophie, dans l'espèce, a elle-même ses raisons particulières, ses excuses, si l'on veut. Les hommes sont ainsi faits qu'ils veulent obstinément paraître logiques dans les moments mêmes où ils le sont le moins, et c'est quand leur conduite semble tout à fait extraordinaire et bizarre qu'ils sont le plus vivement tourmentés du désir de la justifier. Les romantiques donc, pour se mettre en règle avec leur conscience, décrétèrent : l'amour est une force, et cette force est tellement irrésistible qu'il serait puéril et vain d'essayer même de lui résister ; cette résistance d'ailleurs ne serait pas simplement imprudence et maladresse : elle constitue-