‹ Le romantisme et les moeursChapitre 72 sur 122 · Mélanie G***, 28 ans · texte numérisé non relu

Mélanie G***, 28 ans

LE ROMANTISME El I. AMOUR 233

rait un crime '. Le nouveau culte eut beaucoup de fidèles : le contraire eût été pour étonner.

A elle seule en effet, la nouveauté de la doctrine aurait suffi pour en assurer le succès 2. Les anciens — qui avaient sur beaucoup de choses plus d'expérience fine ou profonde que ne le croyaient les romantiques — avaient représenté l'Amour, comme on sait, un bandeau sur les yeux, exprimant ainsi que la passion est aveugle aux imperfections de l'objet qui la provoque, mais aussi et sans doute qu'elle est fatale et qu'elle s'abat sur ses victimes sans qu'elles aient jamais rien fait pour mériter si cruelle distinction. Ce qui est certain du moins, c'est qu'à leur jugement l'amour est quelque chose de particulièrement redoutable et terrible, un fléau, une maladie sacrée, dont il faut ardemment demander aux dieux d'être garanti. On remarquera que c'est la conception même de Racine et que, dans son théâtre, l'amour n'est jamais représenté que comme une cause assurée, une source régulière de désespoir, de honte, de folie et de crime. Et là-dessus la société moderne ne pense sans doute pas autrement, puisqu'elle prend contre la passion les précautions les plus minutieuses, et que par des prescriptions, des prohibitions de toute sorte, elle l'emmaillotte, la ligotte, la met en état de nuire le moins possible. Sur ce sujet en tout cas, l'opinion ferme d'un honnête homme doit être celle de Racine. S'il est tant soit peu soucieux de son bonheur, il adressera aux dieux la prière des anciens. Il est vrai que les dieux bienveillants y ont pourvu et que, — la

1. On sait qu'il y a à peu près les mêmes idées dans Fourier.

2. « Elle et Lui, un roman dont le sujet n'a rien de réel, mais dont le fond est profondément vrai, et porte avec soi son enseignement utile pour tous : l'historique de certains états de l'âme, au siècle où j'ai vécu. «George Sand à Emile Aucante, 10 mars 1864. En tète de la Correspondance publiée par la Revue de Paris, 1er novembre 1896.

remarque est de M. Brunetière, et elle est admirable de vérité, — ils dispensent aux humbles mortels la passion, la véritable, la grande passion, à peu près aussi généreusement qu'ils leur dispensent le génie, dont on ne peut pas dire qu'il soit dans leurs habitudes d'être prodigues *. « Partout où l'amour passe », entendez l'amour qui prétend ne dépendre que de lui-même, ne- reconnaître d'autre loi que celle de ses volontés et de ses caprices, « partout où l'amour passe, il laisse un grand désordre », est-il dit dans la Loi de l'homme. Quel dommage seulement que M. Hervieu, dans cette pièce et ailleurs, ne s'en soit pas montré pour sa part plus convaincu - !

Les romantiques l'étaient bien moins encore. Ils étaient même convaincus du contraire et ils l'étaient éperdument.

1. « Les grandes passions sont rares comme les chefs-d'œuvre », avait déjà dit Balzac, Histoire des Treize (Œuvres complètes, VIII, 16).

2. « Aimer bien », ce n'est pas la même chose qu'« aimer » tout court. Les jeunes gens dont tu parles aiment avec des garanties sérieuses et un minimum de risques. Cette même jeune fille qu'ils épousent, ils n'eussent jamais songé à elle, si elle n'avait eu que ses vingt ans, sa grâce et son esprit. Une autre, pourvue de charmes égaux et d'une dot convenable, l'eût aisément remplacée... Tandis qu'on ne remplace pas une femme vraiment aimée. L'amour, c'est la préférence, le choix exclusif... « Celle-là, et pas une autre ! Et au diable la position ! »... L'amour qui préside aux mariages bourgeois, c'est un personnage mi-sentimental, mi-pratique. Il ne trouble pas les familles; il ne brise pas les carrières; il sait entendre raison et cède à la nécessité. Il n'a jamais ruiné ni tué personne. Aussi on l'estime, on lui sourit. Il est le bienvenu partout. Tandis que son grand cousin, l'Amour, le vrai, c'est un anarchiste dangereux, un brouillon mal élevé qui ne respecte rien et qui n'est pas reçu dans le monde.

— Je ne l'ai jamais aperçu, dit mon amie. Et elle ajouta, en soupirant :

— J'aime mieux croire qu'il n'existe pas... Autrement, je serais trop triste... Pourtant... »

D'un article du Temps, du 24 juillet 1906, de Mme Marcelle Tinayre, intitulé Prudence, dans la série des Feuilles volantes.

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On n'a sans doute pas oublié les propos, si caractéristiques, d'Octave dans Jacques. « La vraie force est-elle d'étouffer ses passions ou de les satisfaire? Dieu nous les a-t-il données pour les abjurer ? et celui qui les éprouve assez vivement pour braver tous les devoirs, tous les malheurs, tous les remords, tous les dangers, n'est-il pas plus hardi et plus fort que celui dont la prudence et la raison arrêtent et gouvernent tous les élans ? » Très exactement, c'était prendre le contre-pied des anciennes disciplines. Il s'agissait bien de faiblesse, de maladie et de danger ! La passion était signe de « force » : qui n'aurait voulu se montrer fort ? La laisser se développer était une preuve de « hardiesse » : qui n'eût voulu se montrer hardi? On fut passionné avec frénésie, on le fut surtout avec délices.

Il n'y a désormais dans la vie qu'une affaire sérieuse et vraiment importante : l'amour. Il est plus encore que la raison de l'existence, il est l'existence même. « Avant d'avoir aimé, on ne vivait pas ; quand on n'aime plus ou qu'on n'est plus aimé, à peine a-t-on le droit de vivre encore1. » C'est la formule même du jeune premier romantique. Xe cherchez en lui ni le fils, ni le frère, ni enfin l'homme social : amoureux il est dès l'origine, amoureux il reste jusqu'au bout et exclusivement. Sa « fonction sociale est d'aimer » : il s'acquitte de la fonction avec une rectitude, une probité, une conscience scrupuleuses, inflexibles, admirables. La fonction accomplie, il n'a plus qu'à disparaître. Quand il est bien sur de n'être plus aimé de Fernande, le

1. Caro, George Sand, 72. — « L'amour, c'est la vertu de la femme ; c'est pour lui qu'elle se fait une gloire de ses fautes ; c'est de lui qu'elle reçoit l'héroïsme de braver ses remords. Plus le crime lui coûte à commettre, plus elle aura mérité de celui qu'elle aime. C'est le fanatisme qui met le poignard aux mains du religieux. » Indiana, 265.

héros de Jacques doit mourir; il meurt en effet; et la plupart des héros romantiques se conduisent comme Jacques.

A moins qu'ils ne ressemblent à la plupart des autres personnages de l'indulgente romancière, et que, un premier amour épuisé, ils ne se hâtent d'en avoir un autre, toute une série d'autres. C'est en effet ce qu'il y a d'admirable et d'avantageux dans le système : la sincérité justifie tout. Dès l'instant que vous êtes sûr de la force et de la profondeur de votre passion, vous pouvez vous y livrer sans crainte : elle est légitimée de par sa vérité même. Autre avantage appréciable aussi : vos passions successives profitent de l'expérience que vous avez nécessairement acquise peu à peu. La plus récente sera toujours la plus forte et la plus douce. C'est une espèce d'entraînement. Il ne faut pas le dédaigner.

Et il n'est pas craindre qu'on le dédaigne, si l'on est bien pénétré de la doctrine et si l'on ne considère l'amour que comme une occasion de satisfactions égoïstes: car l'égoïsme est l'essence du système, et la démonstration en est sans doute superflue. « Oh ! jamais je n'ai été si heureux ! — écrit Jacques à Sylvia. — Jamais je n'ai tant aimé ! Ne me rappelle plus que j'en ai dit autant chaque fois que je me suis senti amoureux. Qu'importe? On sent réellement ce qu'on s'imagine sentir. Et d'ailleurs je croirais assez à une gradation de force dans les affections successives d'une âme qui se livre ingénument comme la mienne. » Jacques,

Cela est d'une belle tenue et ne manque jamais de produire, dans le roman ou au théâtre, un très bel effet : c'est peut-être moins raisonnable dans la pratique quotidienne, et la réalité ne s'accommode guère d'une conception de la vie si étonnamment simpliste, — et si commode. Justement, c'était un attrait de plus pour les disciples du romantisme.

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Désir maladif do penser au rebours du « bourgeois », haine et mépris des normes ordinaires, individualisme intransigeant : leurs principes et leurs goûts essentiels y trouvaient pleine satisfaction ; mieux encore, tout cela était Légitimé, exalté, glorifié ! Le succès en fut considérable, et la pratique ressembla au succès.

A parcourir les correspondances privées du temps, — quelques correspondances, naturellement; car en vérité qu'est-ce que les documents que nous avons pu connaître, en comparaison de ceux que nous ne connaissons pas et que nous ne connaîtrons jamais ? — on se sent pénétré, envahi d'une mélancolie profonde, qui finit par devenir une véritable souffrance. Hé quoi ! ce sont des hommes raisonnables qui ont pu penser, sentir, écrire des choses qui le sont si peu! Ce sont des jeunes filles, des femmes, des mères de famille françaises, qui ont pu oublier un instant — pour quelques-unes 1 instant fut bien long- — leur intelligence et leur finesse natives au profit de misérables sophismes, dont on se demande avec stupeur comment ils ont jamais pu être dangereux, tant la fausseté en est insolente '? Quelle pitié et quelle misère ! En faveur de ces malheureuses et de ces naïfs, on voudrait pouvoir plaider les circonstances atténuantes, alléguer qu'ils étaient d'esprit médiocre, que leur éducation morale avait été négligée, qu'ils étaient enfin les

1. A propos do George Sanrî, Barbier écrivait dans ses Souvenirs personnels (324; : « Je crois que cette influence a été mauvaise. Fille de Rousseau pour le style, elle a été, comme son père, une bohémienne de pensée et de sentiment. Fécondée tour à tour par les puissants esprits faux qu'elle fréquenta, elle en a été le reflet malsain... Quant à ses œuvres de passion, elles ne sont jamais, sous différentes formes, que les aspirations de son moi égoïste et sensuel. Ce sont presque toujours des thèses en faveur de la liberté du cœur et du corps et, par conséquent, la rupture à volonté de tout lien amoureux. »

victimes d'un coup de folie passager. Mais la plupart de ces infortunés sont d'une situation sociale et d'une intelligence fort honorables ; quelques-uns appartiennent à des professions libérales ; ils ont de l'esprit, du jugement ; ils sont même d'excellent conseil, — tout comme George Sand quand il n'était pas question d'elle-même et de ses fantaisies sentimentales; — il est visible enfin qu'il ne s'agit point pour eux d'une brève éclipse de leur raison. Non, c'est bien cette raison elle-même qui, sur un point particulier, a été faussée ; c'est leur intelligence qui a été pervertie. Ils se sont enivrés des beaux sophismes, et à la première occasion, le diable aidant, ils les ont appliqués.

Une jeune femme, — quelque « âme méconnue » probablement, — s'épanche dans le cœur d'une amie. Elle est malheureuse ; elle a droit cependant au bonheur, — encore un refrain romantique ; nous verrons plus tard l'usage qu'on en a fait, — et puisque le mariage ne le lui a pas donné, elle le cherchera hors du mariage. Dix ans de ménage et trois maternités n'ont pas calmé ce cœur impétueux et exigeant, et l'ardeur de ses énergies sentimentales n'en a été qu'avivée de plus belle. Elle déborde de tendresse, elle se sent toute prête pour quelque grande passion, elle frissonne déjà des ivresses futures... Or « Dieu m'aurait-il mis au cœur ce besoin d'aimer, de me dévouer au bonheur d'un autre », — remarquez ce dernier trait, il est caractéristique, — ■ « si c'avait été pour m'enjoindre aussitôt de ne pas le satisfaire ? Ai-je le droit de couper la végétation folle que sa main bienveillante y fait pousser ? Le désert, est-ce la vie?... Ah ! elles me font sourire, celles qui ont toujours à la bouche le mot de devoirs ! Leur devoir à elles, c'est la stérilité, l'incapacité de frémir, c'est l'impuissance... Si elles se sentaient au cœur le divin frisson, elles diraient comme moi : Mon devoir, c'est d'aimer ; mon

devoir, c'est de cultiver les forces et les ardeurs que la nature a mises dans mon âme ; mon devoir, c'est de ne pas laisser s'éteindre la flamme sacrée, ni se détruire les dons précieux que j'ai reçus du ciel », etc.

Certes, cette abondance, cette netteté vigoureuse ne sont pas d'une femme médiocre. Celle qui a écrit ces lignes était la fille d'un officier distingué et la femme d'un médecin fort apprécié ; elle a d'ailleurs gardé dans son style quelque chose de la précision scientifique qu'on peut supposer à la conversation de son père et de son mari. Mais elle avait trop lu les romantiques, trop médité sur Jacques, trop cru en Lclia. Le docteur aurait pu la soigner particulièrement : c'était assurément une des plus malades de son élégante et aristocratique clientèle '.

Et les malades de cette espèce, c'est par centaines qu'on a dû alors les compter. Comme on voit fort bien d'ailleurs l'origine de la maladie, on en voit avec la même netteté l'incubation, l'éclosion et le développement final. On est fatigué de sa femme ou de sa maîtresse, ou inversement de son amant ou de son mari, on a du vague à sa pauvre âme oisive pour l'heure et inoccupée, on s'ennuie. Il vous vient

1. Valérie B"*, 29 ans, 1840. — Personne peut-être n'a mis en pratique les théories de G. Sand comme une de ses amies, Horlense Allart de Méritens. « Si je rencontrais sur mon chemin — écritelle à Sainte-Beuve — une fille délicate, spirituelle et forte, je lui dirais de faire comme j'ai fait, de suivre noblement la nature. Il vaut mieux combattre au sein des passions que de combattre les passions, car la fdle qui a un amant, même inférieur, vit, existe, respire, est dans la vérité, verse des larmes, en jouit, cède à la loi divine. Mais la fille qui combat la nature ne connaît que des tourments. Affreuse, ténébreuse, toute sa machine se détraque, c'est un ébranlement universel et il vaut mieux mourir. » Cf. aussi une lettre à Sainte-Beuve, encore plus explicite, et que cite M. Léon Séché, dans la Revue de Paris du 1er juillet 1907, p. 57-58. Et sur le mariage, ib., 61.

au cœur un caprice, et comme on est familier avec les idées de George Sand, on décore aussitôt du beau nom d'énergie cette nouvelle faiblesse ; au lieu d'en éprouver une honte secrète, on s'en glorifie, et on voit un progrès et un perfectionnement où il n'y a en réalité que régression et déchéance. On tressaille d'allégresse, on exulte, on devient lyrique, quand c'est une élégie ou un lamento qull faudrait faire entendre.

En voici un par exemple qui commence son chant de triomphe par une parodie, et qui le continue par une assimilation d'assez mauvais goût, mais si naturelle dans l'imagination d'un « George-sandiste », comme s'appelait un autre. « Joie ! joie ! pleurs de joie ! » Ce sont, on le sait, les cris mêmes de Pascal ayant retrouvé son Dieu, et entrant enfin dans la certitude et le repos. « Je me croyais faible, misérable, exténué : je me découvre riche, fort et robuste; je me croyais cadavre, et voilà que tout d'un coup je viens de sentir la vie de nouveau couler dans ma poitrine à flots tumultueux ! »

— Et la cause de cet enthousiasme débordant, de cette lyrique allégresse ? — C'est qu'il vient de tromper sa femme avec une de ses amies, tout simplement. Il n'y a peut-être pas de quoi être si fier. Ecoutez-le cependant.

« On dirait que mon âme monte et plane dans la lumière. Je me sens renaître... Mon cœur est plein, il déborde du sentiment de son bonheur et de sa force... Oh ! je vis, je suis fort, comme je ne l'avais jamais été... Dans quelques jours, les fidèles vont chanter l'alleluia de la Résurrection : moi, dans l'ivresse de mon âme, je chanterai le renouveau de mon cœur, et ma résurrection d'amour... Alléluia ! mon cœur revit, mon cœur est fort! alléluia ! Il est vraiment ressuscité, alléluia ! alléluia !... »

A ce degré d'exaltation, la prose ne suffit plus : il y faut la poésie ; elle arrive en effet.

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Alléluia, mon âme, alléluia !

Aux jours mauvais tu connus la tristesse, Et la douleur trop souvent t'ennuya.

Voici venir les beaux jours d'allégresse. Alléluia, mon âme, alléluia !

Alléluia, mon âme, allelui'a!

Celui-là seul est fort qui toujours aime, Et qui toujours sur l'amour s'appuya; C'est d'amour que vient la force suprême, Alléluia, mon âme, alléluia' !

C'est la reprise, en mauvais vers, du thème que George Sand avait développé en excellente prose. Et le thème a eu des milliers de reprises et de variations. Nous en avons un certain nombre sous les yeux ; inutile de les citer : à quelques détails près, toutes se ressemblent.

On voit difficilement en effet comment elles pourraient bien se distinguer. Ce qui met de la variété dans l'expression d'un sentiment comme l'amour, réserve toujours faite de la valeur personnelle de celui qui l'exprime, c'est le degré de résistance que lui oppose L'âme avant de le subir; ce sont les discussions avec la conscience, les fausses raisons et les sophismes dont la passion se colore, les concessions timides, les demi-défaites, les relèvements brusques suivis de défaillances plus profondes, enfin toutes ces indécisions et toutes ces luttes entre l'égoïsme et l'instinct qui sollicitent, et la raison et le sentiment du devoir qui refusent de consentir : spectacle toujours intéressant, souvent pathétique, un des plus beaux qu'il soit donné à l'homme de contempler. Or quelle place peut-il y avoir pour cette fine ou forte psychologie dans une doctrine morale qui se hâte de proclamer la résistance à la passion comme toujours mala-

i. Antoine H***, ingénieur, 3a ans, i842.

Le romantisme el les mœurs. 16

droite et la lutte contre elle comme complètement inutile? Un duel, un vrai duel a toujours de la grandeur, et du pathétique, et de l'originalité : une exécution capitale n'est guère que répugnante, avec son dénoûment prévu et sa victime à laquelle on n'a pas toujours le droit de témoigner une trop vive pitié. Il n'y a pas de duel dans la psychologie romantique, au moins dans la partie qui nous occupe pour l'instant, et tous les personnages de toutes ces aventures courent au dénoûment comme des victimes qui se précipiteraient à l'échafaud. D'hésitation, de résistance, pas même l'ombre1. La réflexion elle-même et la pensée n'ont ici d'autre rôle que de hâter la défaite en la montrant inévitable, et en la rattachant — excusez du peu ! — à une philosophie générale de l'univers. « Dieu a jeté la terre au milieu de l'air et de même l'homme au milieu de la destinée. La destinée l'enveloppe et l'emporte vers un but toujours voilé'2. »

Et les belles raisons pour céder toujours , pour jouer éternellement le rôle d'épave ! « La Providence n'avait-elle pas son but en me créant ? Ai-je le droit de me raidir contre elle pour réformer la nature ? Est-ce à moi de démentir Dieu 3 ? » Ce serait par trop sacrilège en effet ! Et la seule idée d'un pareil crime

1. << Il est possible que ces désirs (que vous inspire une femme) demeurent long-temps calmes, lorsqu'on a, comme Antoni, relégué sa passion dans un rêve d'amour frénétique. Amour singulier qui dédaigne les longs combats, les chastes retenues du cœur et veut que l'àme, pour être grande au sens de cette nouvelle poétique, procède comme la féroce lubricité des courtisanes, et crie à une autre âme : Tu me veux... me voilà. » Frédéric Soulié, le Conseiller d'État, I, 293.

2. Vigny, car ces paroles sont de lui, était mieux inspiré quand il écrivait dans V Avant-propos de la Maréchale d'Ancre : « Un regard sûr peut entrevoir la destinée contre laquelle nous luttons toujours, mais qui l'emporte sur nous, dès que le caractère s'affaiblit ou s'altère. »

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