‹ Le romantisme et les moeursChapitre 75 sur 122 · Victorine M*", femme d'industriel, 29 ans · texte numérisé non relu

Victorine M*", femme d'industriel, 29 ans

tue sur votre cœur, si un autre souvenir en avait violemment chassé mon souvenir, auriez-vous essayé l'impossible? La pauvre fauvette est-elle en état de se débattre contre le redoutable épervier ? Non, n'est-ce pas ? Et vous auriez bien fait, vous aussi, de céder à la terrible tourmente... Et moi je vous aurais donné mes regrets et mes plaintes ; je vous aurais dit : « Va, pauvre petite créature, où te pousse la destinée. Tu n'es pas coupable ; tu n'es qu'une victime, une victime dont beaucoup envieraient le sort... La flamme est-elle coupable de dévorer tout ce qu'elle rencontre, quand elle est attisée par l'ouragan... ? », etc. Toute rhétorique devient rapidement insupportable : y aurait-il sévérité excessive à dire que celle-ci a quelque chose de plus particulièrement répugnant et odieux ?

En léguant à la cousine de son fiancé, avec défense de s'en séparer jamais, cette lettre abominable, vrai chefd'œuvre de romantisme, la pauvre enfant avait ajouté en tête ces simples mots : « Dites-lui, plus tard, que j'ai bien souffert de le voir descendre du cher et beau piédestal où lavait élevé mon amour, mais que je suis morte en lui pardonnant. »

Le romantisme a sûrement brisé pas mal de « chers piédestaux » ; mais toutes celles qui les avaient élevés n'avaient pas la douceur miséricordieuse de la pauvre fiancée, et quelques-unes ne se contentaient pas de se lamenter sur leurs ruines.

«... Vous me rendez votre parole et vous m'invitez à reprendre ma liberté. Je regrette seulement pour vous les explications dont vous avez cru bon, peut-être habile, de faire suivre cet acte d'élémentaire probité... La passion vous entraîne... Vous êtes le jouet de la fatalité... Vraiment, Monsieur, j'avais mieux auguré de votre volonté et de votre intelligence... C'est encore une forme du courage que

d'avouer loyalement une lâcheté. Vous ne lavez même pas ; je l'aurai donc pour vous, et je suis, avec un parfait mépris, dont vous ne devez accuser que vous-même, Votre très-humble servante,

Madeleine d'A*". »

La charité est sainte, et le pardon peut être sublime. Mais il est des circonstances où c'est un véritable soulagement d'entendre appeler les choses par leur vrai nom. Il faut remercier Mlle Madeleine d'A*** de nous avoir donné ce vif plaisir, et regretter que ses contemporaines n'aient pas suivi en plus grand nombre un si bel exemple.

Afin de justifier par la plus haute autorité les pires désordres, et pour achever de fausser ainsi les idées de toute une époque, il ne restait plus au romantisme qu'à faire de l'amour une vertu et une source de vertus, et à proclamer le caractère sacré et l'origine divine de la passion : il n'eut garde d'y manquer.

Rendons-lui cette justice cependant qu'il laissa à une femme le soin d'aussi surprenantes affirmations. Mais cela même n'est-il pas extraordinairement significatif, qu'il ait été réservé a un génie féminin de tirer des théories romantiques leurs conséquences extrêmes ? et serait-il possible de mieux mettre en lumière la prépondérance que, dans l'école de 1830, l'imagination et la sensibilité eurent toujours et indûment sur l'intelligence et la raison?

Donc, pour George Sand, c'est en Dieu lui-même qu'est l'origine de l'amour, c'est de Dieu qu'il vient, c'est Dieu qui le fait descendre dans les poitrines humaines. « Ce qui fait l'immense supériorité de ce sentiment sur tous les autres, ce

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qui prouve son essence divine, c'est qu'il ne naît point de l'homme même ; c'est que le cœur humain le reçoit d'en haut, sans doute pour le reporter sur la créature choisie entre toutes dans les desseins du Ciel '. » L'amour n'est donc pas seulement irrésistible, fatal. Il doit encore participer de toutes les qualités de sa céleste origine : il sera pur, noble, généreux, sublime, et source de pureté, de noblesse, de générosité, source enfin de toutes vertus.

1. « Dans George Sa ad — observe avec malice un vénérable philosophe, M. Pierre Laffitte (Lettre à M. Anatole France en tête de l'édition de la Princesse de Clèves, Paris, Conquet, 1889), — quand les dames veulent doucement céder, Dieu est toujours là pour faciliter l'affaire. » — Cette bonne pièce de Louise Colet avait écrit par allusion directe aux livres de Madame Sand : « Si les héroïnes des romans modernes sont si ennuyeuses et, à mon avis, si immorales, c'est qu'à propos d'amour elles parlent de Dieu ou de maternité. « Cité par Ch. Maurras, les Amants de Venise, 15. — Emma Bovary dit à Rodolphe : « Je suis sûre que là-haut, ensemble, elles (nos mères) approuvent notre amour. » Ce n'est pas simplement du sens du ridicule que les disciples du romantisme ont souvent manqué. — Une âme nouvellement arrivée aux demeures célestes soupire et pleure et demande à revenir sur la terre. Le Seigneur lui offre tout ce qu'il juge capable de la séduire et de la décider à rester près de lui. Obstinément l'âme refuse : c'est qu'elle veut aller consoler sa bien-aimée restée là-bas. Et le Seigneur n'insiste plus.

Eh bien ! dit Jéhovah, j'exauce ta demande.

Je te bénis, mon flls. Lorsque l'amour commande,

Tout doit obéir, tout... jusques à l'Eternel.

Un cœur qui sait aimer est la plus riche offrande

Dont on puisse jamais décorer mon autel.

Philothée O'Neddy, Fragment second.

Ce serait un joli diptyque que cet Éternel et le Dieu des bonnes gens. — Est-il besoin de dire que toutes ces belles choses viennent de Jean-Jacques en droite ligne ? Saint-Preux et Julie étaient familiarisés avec ces idées : « Connaissez-le enfin, ma Julie : un éternel arrêt du ciel nous destina l'un pour l'autre : c'est la première loi qu'il faut écouter », etc.

2i8 LE ROMANTISME ET LES MŒURS

Aimons donc, aimons donc, l'amour ennoblit l'être, Aimer, c'est ici-bas tout sentir, tout connaître,

C'est aspirer plus haut.

Combien peu, rencontrant ce bonheur sur la terre, Ont compris ton vrai sens, ineffable mystère,

Enigme ou Divin mot !

C'est Louise Colet qui l'assure 4; et, venant de sa part, l'affirmation n'a pas autrement d'importance. Mais que penser de ce qui suit ?

Nous sommes, mon Amie, aussi pleins d'innocence Qu'en s'aimant tendrement le peuvent deux mortels; Ne t'accuse de rien ! Tes vœux purs dans l'absence Pourraient se suspendre aux autels.

Te vient-il du passé quelque voix trop sévère, Redis-toi tout le bien qu'en m'aimant tu me fis, Que par toi je suis doux et chaste, et que ma mère Me sent pour elle meilleur fils 2.

Il serait désobligeant d'insister, le délire de la passion et l'exagération naturelle à l'amour, surtout à l'amour romantique, ayant toujours inspiré bien des sottises. La meilleure preuve n'en est-elle pas que ce soit Sainte-Beuve lui-même qui ait écrit ces vers ?

Mais les théories, si délibérément exposées et soutenues par George Sand devaient avoir d'autres conséquences, de

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