‹ Le romantisme et les moeursChapitre 76 sur 122 · Chant des vaincus, pièce Ore felici, janvier · texte numérisé non relu

Chant des vaincus, pièce Ore felici, janvier

2. Livre d'amour, XI, Stances. — Cf. ib. à la date du 9 août 1831 :

Pour qu'en tous nos soucis et parmi nos orages La pureté se voie écrite à nos visages.

« Comment te prouver mon amour ? » demandait la Guiccioli à Byron. Et Byron de répondre : « En ne m'aceordant jamais ce que ma fureur te demande sans cesse, afin que notre amour reste éternellement beau et au-dessus de l'humanité. »

plus de portée. Bien loin de reculer devant elles, on les exposa délibérément. .

C'est par permission spéciale ou plutôt avec bienveillant encouragement de la divinité que se forment les liaisons les plus illégitimes, et il ne répugne nullement à l'auteur de Valentine d'investir la Providence d'une fonction qu il serait indécent de vouloir seulement qualifier avec exactitude. C'est elle qui « préside au rapprochement » des élus de la passion. Que ces « élus » aient déjà contracté d'autres obligations, soient liés par d'autres devoirs, cela importe-t-il beaucoup en vérité ? Bénédict était nécessaire à Valentine « pour lui faire connaître ces émotions sans lesquelles la vie est incomplète », Valentine à Bénédict « pour apporter le repos et la consolation dans une vie orageuse et tourmentée », il suffît : en dépit des hommes et de la société qui les ont séparés, ils seront heureux l'un par l'autre, — par décret nominatif de l'Eternel, comme disait Renan. Encore Valentine a-t-elle l'excuse d'avoir un mari à peu près abominable. Mais Fernande ? Peut-elle raisonnablement alléguer le même motif? La conduite de Jacques envers elle n'est-elle point parfaite ? Avec une candeur délicieuse cependant, elle offre à une autre affection l'hospitalité de son cœur : tout ne vient-il pas de Dieu seul? Elle écrit à son amant : « J'aime mon mari, ma sœur Sylvia et mes enfants plus que jamais ; et pour toi, Octave, je ressens une affection à laquelle je ne chercherai point de nom », — c'est prudence en effet, il y a des chances pour que le « nom » fût parfaitement désobligeant, — « mais que Dieu m'inspire et que Dieu bénit ». C'était mêler la Providence à de bien singulières affaires [.

i. La littérature avait quelquefois exprimé ces idées, mais c'était dans la tragédie. M. Lanson [Nivelle de la Chaussée, 91) dit à propos de la Médée de Longepierre : Jason « est le séducteur bien connu

Voilà qui ne laisse pas d'être exquis. Il y a mieux encore, et c'est toujours de la volonté divine que ne craindront pas de se réclamer l'inconstance et l'abandon. « Quand j'ai senti l'amour s'éteindre, je l'ai dit sans honte et sans remords » : — comme s'il pouvait y avoir ici la moindre place pour ces antiques et surannées conceptions ! — « et j'ai obéi à la Providence qui m'attirait ailleurs ». Ce Jacques n'est point trop malavisé, vraiment ; et quand pour ses pires caprices ou même ses lâchetés il a besoin de justifications et d'excuses, c'est assez haut qu'il sait les découvrir.

Qu il se soit rencontré un écrivain pour soutenir sans sourciller des étrangetés de cette force et un public pour les accepter avec un empressement avide, c'est un signe des temps singulièrement caractéristique. Cette mentalité et ces états d'âme font pis que nous échapper : ils causent un vrai malaise, ils répugnent. Les tenants du romantisme s'affligent encore aujourd'hui des prétendues sévérités qu'on témoigne à l'objet de leur culte : mais en vérité, pour ne parler que de George Sand, quel réquisitoire pourrait se flatter d'égaler jamais une simple analyse, exacte et fidèle, de ses romans de la première manière? Quel romancier, dans la candeur absolue de son âme, poussa le mépris de la vérité ou même de la vraisemblance plus loin que l'au-

du roman et du théâtre, l'homme qui va d'amour en amour, conquérant et abandonnant, toujours fertile en sophismes pour justifier sa conduite, être lâche et sot, qui se croit généreux et habile. Il regrette d'abandonner Médée, il la plaint ; mais qu y faire "? « Il aime ailleurs. » L'amour justifie tout, et le divorce est permis. Sa nouvelle passion, Creuse, a des scrupules, l'ingénue ! Jason lui montre l'ordre du ciel, qui réprouve son union avec Médée. » Il n'est pas besoin de dire que ces idées deviennent terriblement dangereuses, à passer du domaine idéal delà tragédie dans celui du roman, toujours plus terre à terre, et qui paraît plus voisin de la réalité, même quand il s'en écarte outrageusement.

tèur de Valentine, de Jacques et dllndianàu Qui s'enivra et enivra ses lecteurs plus continûment, plus obstinément, du romanesque le plus insensé, le plus malsain, le plus dangereux ' ? Certes il serait exagéré de rendre « la bonne dame de Nohant » — qu'elle n'était d'ailleurs pas encore — responsable de toutes les vilenies d'admirateurs et d'imitateurs sans scrupules, trop heureux d'avoir pour leurs ordinaires principes de conduite un si illustre garant. Mais n'est-ce pas trop que toute une catégorie de lecteurs ait trouvé dans ces œuvres la justification de leurs pires appétits, des excuses pour les méfaits qu'ils avaient déjà commis et un encouragement à en commettre encore ? Au moins ne s'en sont-ils pas fait faute, comme bien l'on peut penser. Le dogme de la divinisation de l'amour était encore plus commode que celui de la fatalité de la passion. Il avait surtout quelque chose de plus attirant pour des âmes délicates, toujours soucieuses de témoigner à la divinité une soumission scrupuleuse, absolue. Le premier excusait tout au plus ; le second exhortait, enjoignait même. En suivant l'un, on ne faisait guère qu'obéir à la nature ; en suivant l'autre, c'est à Dieu lui-même qu'on obéissait. Jamais la Providence n'eut fidèles plus diligents, ni plus zélés collaborateurs.

George Sand, et pour cause, a toutes les habitudes et elle fait tous les gestes de ses filles intellectuelles. Elle est devenue la maîtresse d'Alfred de Musset, et voici comment elle en informe Sainte-Beuve — qui jouait quelquefois le rôle délicat de la Providence dans les affaires de cœur de son illustre amie. La lettre est du 2o août 1833. « Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement. d'Alfred de

l. Cf. surtout Indiana. 60, 65, 121, 138,159,198; et Jacques, \i. iv. Le chapitre est inouï d'invraisemblance.

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Musset. Ceci n'est plus un caprice ; c'est un attachement senti, et dont je vous parlerai avec détail dans une autre lettre... Je me suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir fait. » C'est tant mieux pour elle, et nous n'avons qu'à lui donner acte de son ravissement. Mais une romantique ne saurait se contenter de ces aveux, déjà assez étranges, et de toute nécessité il faut à sa passion un accompagnement de métaphysique. « Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. » Imaginez l'oraison jaculatoire de Sainte-Beuve.

Et que d'imitateurs et d'imitatrices de George Sand ! C'est par centaines qu'on a dû alors les compter.

«... Non, mon cher amour, non, tu ne commets pas un crime en me donnant ton cœur... Tu accomplis le vœu de la nature, tu suis la voix de Dieu. Car c'est Dieu lui-même qui a mis dans notre âme cet immense, cet inépuisable besoin d'amour. C'est Dieu qui frémit en toi, quand tes lèvres appellent mes baisers, c'est lui qui te prescrit de m'ouvrir tes bras, et qui me dit, à moi, de t'ouvrir les mieus, c'est lui... » Force est d'arrêter ici la citation décidément trop lyrique et trop indiscrète. Quand il dérangeait la Providence pour ses affaires de cœur, — en l'espèce, pour mieux séduire Mme V***, la femme d'un capitaine, — Gustave B*** ne la dérangeait pas pour rien, et il entendait qu'elle jouât son rôle jusqu'au bout, — comme dans les romans de George Sand.

\ Nous savons déjà que les femmes de médecins usaient des mêmes arguments pour se justifier d'être infidèles à leurs maris. Les femmes de professeurs avaient recours au même système, et voici ce que l'une d'elles écrivait à un fringant saint-cyrien, dont la jeunesse et l'uniforme l'avaient séduite.

«... Oui, mon ami, vous avez raison et je me rends. Jai bien réfléchi à ce que vous m'avez dit hier, — souligné

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dans l'original, — j'ai relu, très-lentement, votre dernière missive, et je pense comme vous qu'il serait monstrueux que la Providence nous eût mis au cœur des sentiments uniquement pour nous les faire trouver criminels. La Providence est douce, elle est bonne, elle veut notre bonheur, et qu'elle sait bien, oh ! oui, qu elle sait bien qu'il n'y a pas de plus grand bonheur sur cette terre que de s'aimer !... Aimons-nous donc, mon ami, aimons-nous. Ecoutons la voix divine... Croirez-vous que depuis hier je n'ai fait que lire et relire les vers que vous m'avez glissés? Je les sais par cœur. Qu'ils sont beaux ! qu'ils sont vrais !

Aimer, c'est se mêler aux divins chœurs des anges, Aimer, c'est s'enrôler aux célestes phalanges, Aimer, c'est adorer le Dieu juste, éternel, Aimer, c'est écouter la voix même du Ciel * ! »

On l'écouta beaucoup alors, et l'on « s'enrôla », au cri de « Dieu le veut ! » dans des « phalanges » qui n'avaient rien de « céleste », malgré l'affirmation de notre saintcyrien — qui mêlait si bien le langage de son métier à celui de l'amour "2. Nous pourrions en mettre sous les yeux du lecteur un assez grand nombre d'exemples. Il suffit sans doute de ceux-là pour avoir le droit de conclure que ce n'est pas dans le désert qu'a été prêché le dogme de l'origine divine de la passion.

Et qu'on le verrait donc mieux encore, s'il nous était

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