Amélie C*", 28 ans
2. E. Augier n'a pas mal représenté ces prétentions, un peu bien répugnantes. Gabrielle vient d'avouer son amour à Stéphane et elle exige qu'il parte aussitôt.
C'est la preuve d'amour que de vous je réclame. Soyons fiers, soyons purs et que tout notre feu, Comme un encens sacré, puisse monter vers Dieu !
Gabrielle, II, 8.
parvenu beaucoup de lettres de rupture de ces unions commencées sous de pareils auspices ! Nous n'avons pu en trouver qu'une, malheureusement. Il est vrai qu'elle est précieuse et que, avec autant de netteté et plus d'àpreté que dans celle de Mlle Madeleine d'A***, on y verra exprimées les vérités nécessaires. On nous permettra de la citer presque intégralement, en en respectant le désordre, les répétitions, et en ne laissant tomber que les personnalités trop vives.
«... Tu ne m'aimes plus, tu me l'écris, tu as peur de venir me le dire toi-même, c'est bien. Le procédé n'est pas ce qu'on appelle un procédé de galant homme, ni même d'honnête homme; mais de toi qu'est-ce qui pourrait bien me surprendre maintenant ?... Donc, tu me laisses, je sais pour qui ; tu ne me le dis pas, mais je le sais. Ah ! qu'elle se tienne bien sur ses gardes, celle-là aussi, et crois-moi, dépêchez-vous de jouir l'un de l'autre, il pourrait se faire que vous n'en jouissiez pas longtemps... Tu me plantes là, comme un lâche, comme un... » — l'éducation deMme Marguerite X***, car nous ne savons même pas son nom, n'avait pas été soignée comme celle de Mlle Madeleine d'A***, et la colère lui fait employer des mots, fort expressifs à la vérité, mais d'une familiarité certainement excessive ; — « et à ta lâcheté, à ta... » — ici encore le même mot, substantif, cette fois, — « tu as l'aplomb de chercher des excuses ! C'est vrai, j'oubliais, Monsieur est si délicat, Monsieur est si bien élevé. Monsieur a toujours lu avec tant de soin les romans à la mode, pour savoir comment il fallait se conduire /» C'est nous qui soulignons, bien entendu. «... Mais vraiment, Monsieur, vous me croyez trop niaise, trop stupide !... On ne prend pas deux fois la même mouche avec le même miel... »
Et comme il n'est rien de tel que la douleur pour rendre
clairvoyant, elle va dire leur fait aux belles théories que justement on a fait autrefois miroiter devant elle, et qu'elle juge maintenant avec plus de sûreté, parce qu'elle les juge avec plus de désintéressement.
« Tenez, je ne voudrais pas vous le dire, mais vous m'y forcez, vous êtes répugnant,, et le dégoût profond que vous m'inspirez suffirait pour me guérir de votre perte, oh! bien insignifiante... Vous osez donc m'écrire qu'en me quittant, vous ne faites qu'obéir aux injonctions suprêmes de la Providence, c/ue c'est elle-même qui vous appelle ailleurs et que vous ne vous reconnaissez pas le droit de résister à cette impérieuse vocation. » — Souligné dans l'original. Ce sont d'ailleurs, ou à peu près, les expressions de Jacques. — « Ah! laissez-moi rire, ou plutôt laissez-moi refouler une nausée... » — Ici, un trait, véritablement superbe. — « Allez donc dire cQla à votre mère ! Voyons, osez le lui dire !... Mais vous n'oserez jamais, vous auriez bien trop peur de sa réponse... Hé bien, cette réponse qu'elle ne vous fera pas, je vais vous la faire, moi. C'est delà malpropreté, de mêler la Providence à de vilaines histoires, comme c'est de la malpropreté de se servir d'elle pour abandonner une femme... Oh ! je sais, je n'ai pas toujours dit cela, j'ai cru que l'amour venait de Dieu, parce que vous me l'aviez fait croire... Hé bien, j'ai eu tort, comme j'ai eu tort de croire en toi... J'aurais dû me douter que tout cela, ce n'était que des phrases '... des phrases, et maintenant des saletés... tu entends, oui, des saletés... Et toi, et tous ceux qui te res-
1. Que de phrases aussi dans George Sand ! que de rhétorique ! et quelle rhétorique ! « Hélas non ! ce n'était pas notre faute, nous suivions notre destinée, et nos caractères, plus âpres et plus violents que ceux des autres, nous empêchaient d'accepter la vie des amants ordinaires... Eh bien, qu'importe après tout? Nous avons passé par un rude sentier, mais nous sommes arrivés à la hauteur
semblent, et tous tes beaux écrivains qui écrivent ces balivernes, vous êtes tous des lâches et des... ! » Aladame Marguerite a tenu à être familière et énergique jusqu'au bout.
Son réquisitoire est mal composé, il est trivial, et la douleur et le dépit y ont introduit des violences inutiles : il n'est pas injuste, et il faut en remercier l'auteur inconnu d'avoir exprimé ce qui doit être l'opinion de tous les honnêtes gens.
Faut-il ajouter qu'il en a été du dogme de l'amour-vertu comme du dogme de l'origine divine de la passion? Pour en montrer la fausseté et les dangers terribles, il suffirait de rappeler ici deux de ses plus illustres victimes. George Sand et Alfred de Musset demandèrent à l'amour de les élever au-dessus de l'humanité et de leur conférer la noblesse, la générosité, toutes les vertus enfin dont ils prétendaient, dans leurs œuvres romantiques, qu'il était le générateur; et l'on sait quelle fut la suite lamentable de leur naïve et imprudente crédulité, et comment ils sortirent de leur triste aventure un peu moins nobles et un peu moins grands qu'ils n'y étaient entrés. Toute cette histoire est trop connue pour qu'il soit nécessaire d'y insister, et d'ailleurs elle n'intéresse qu'indirectement notre sujet '.
où nous devions nous reposer ensemble. » George Sand à Musset, 15 avril 1834. — « Tu as raison, notre embrassement était un inceste, mais nous ne le savions pas, nous nous jetions innocemment et sincèrement dans le sein l'un de l'autre. Eh bien ! aurons-nous un seul souvenir de ces étreintes qui ne soit chaste et saint ? » lb.
1. Dans notre Préface, p. xiv, nous avons dit pourquoi. — Il y a toute une littérature là-dessus : Paul Mariéton, Une Histoire d'amour : les Amants de Venise. — Charles Maurras, les Amants de Venise. — A. Lombroso, les Amants de Venise (in-folio, hors commerce). — E. Faguet, Amours d'hommes de lettres. — E. Caro, George Sand, dans la collection des Grands Ecrivains. — Arvède Barine, Alfred de Musset. — Taine, George Sand, dans les Derniers
Mais que d'autres exemples qui, pour avoir moins d'éclat, n'en ont pas moins d'éloquence ! Une jeune femme de trente ans écrit à M"10 B***, celle-là même dont nous publions le Journal un peu plus loin (cf. le chapitre : George Sand et le mariage) : « Gomme vous aviez raison, ma chère amie, et quels regrets qui ne finiront qu'avec ma vie, de ne pas vous avoir écoutée ! Dieu sait pourtant si vous m'avez mise en garde contre des choses que je trouvais alors, malheureusement, si séduisantes!... Vous avez raison, l'amour est menteur hors du mariage, et sont menteurs comme lui ceux et celles qui prétendent le contraire. Non, il n'est pas vrai qu'aimer illégitimement donne de la noblesse, agrandisse l'âme ; non, il n'est pas v'rai que cet amour-là soit une vertu... Regrets, remords, honte, sentiment de son avilissement et de sa misère, voilà ce qu'il laisse, et voilà le fruit de ma triste expérience... J'ai perdu le droit de m'estimer... Comme dans de certaines maladies, tout me paraît avoir un goût d amertume... Quelle punition, pour quelques instants de délire, je ne peux pas dire de bonheur ! . . . »
Et s'il était besoin de corroborer ces confidences de femme par des confidences d'homme, — peut-être plus significatives en l'espèce, — nous n'aurions encore ici que l'embarras du choix.
essais de critique et d'histoire. — - Docteur Cabanes, le Cabinet secret de r Histoire, II. — Il semble bien que ce soit M. Faguet qui ait eu le plus de perspicacité et qui ait parlé avec le plus de vérité de toute cette triste aventure. — Sainte-Beuve écrivait à Ampère, le 18 décembre 1834 : « Tout va son train, et les plus grands orages que je sache sont les ruptures de Lélia et de Rolla, qui ont passé tout ce dernier mois à se maudire, à se retrouver, à se déchirer, à souffrir. » C'est une sensation originale de relire aujourd'hui certains passages de Valentine : « O bienfaisante passion, qui, dès son irruption, se révèle par la lumière et le calme !... » quand on sait le commentaire qu'en a donné la réalité.
Le romantisme et les mœurs. 17
« ... J'avais tort, mon cher Adolphe, et je pensais en vrai jeune homme; mais c'est une crise qu'il est salutaire peutêtre d'avoir traversée... Le plus sûr néanmoins est encore de ne pas s'y engager... Sois romantique en littérature, tant que tu voudras, mais ne le sois pas dans la vie... Admire-les tous, mais garde-toi de pratiquer leurs livres autrement que par la lecture... Le romantisme, vois-tu, cela peut être très beau, mais ce n est pas la vérité... Surtout ne les fais pas maîtres de ton cœur... Aime simplement, et ne demande à l'amour que ce qu'il peut donner... Tout le reste est mensonge et folie. Experto crede Roherto l. »
Ce Robert D*** était un sage, et puisqu'il avait trentecinq ans, son expérience devait être faite d'une quantité respectable de déceptions et de souffrances, dont son romantisme l'avait gratifié.
Quel que soit d'ailleurs le ton des pauvres victimes, car il en est qui sont furieux, qui invectivent, qui déclament :
Vous en avez menti, l'amour n'est que misère-...
Fuis leurs conseils d'amour, fuis-les comme un serpent3...
Tu souffres, me dis-tu (l'auteur s'adresse à Musset); tant
[pis, tant pis pour toi Et moi je souffre aussi, pour être trop crédule ' ...
ils aboutissent tous aux mêmes constatations : « le romantisme, ce n'est pas la vérité » : nous n'y contredisons pas ;
1. Écrit en 1846. — C'est plus qu'un soulagement, c'est un véritable plaisir que de relire Paul Forestier et le Mariage d'Olympe, quand on a eu la cervelle longtemps barbouillée de toutes ces insanités et de toutes ces folies.