‹ Le romantisme et les moeursChapitre 78 sur 122 · Léon V***, étudiant en droit · texte numérisé non relu

Léon V***, étudiant en droit

<( et la pratique en est dangereuse » : nous n'avons entrepris cette longue étude que pour essayer de l'établir 1.

Une fois engagé dans l'extravagance, il est rare qu'on s'arrête à mi-chemin : les romantiques continuèrent bravement et ils dévalèrent jusqu'au bout de la pente. Dès lors que l'amour avait toutes les vertus, il devait avoir aussi celle de faire des miracles. Pour racheter tout un passé de désordres, pour redevenir pure comme avant sa première faute, Marion Delorme... Eh bien, elle n'a qu'à aimer son Didier d'un amour pur. Qu'on ne parle plus de regrets cuisants, de larmes amères, de longs repentirs, ni de rien de cette douloureuse expiation par laquelle s'opère lentement la rédemption d'une âme. La réhabilitation est à bien meilleur compte, en vérité. Du premier coup, et de par la seule vertu de son pouvoir souverain, de son pouvoir magique, l'amour peut refaire à la plus éhontée courtisane une virginité. Ainsi le décréta le romantisme. C'était d'une logique hardie, mais c'était logique 2.

1. On lira avec autant de plaisir que de profit un excellent article de M. H. Bordeaux, La vie et l influence de George Snnd, dans le Correspondant du 10 juin 1904. — Cf. aussi du même auteur, les Yeux qui s'ouvrent, passim.

2. <( Camille lui parut (à Antoni) un de ces anges tombés qui se relèvent plus purs; et. appliquant à Camille un des vers dramatiques et inédits d'un poëme de son école, il pensa que l'amour allait... refaire à son âme une virginité. » (Souligné dans le texte.) Fréd. Soulié, le Conseiller d'État, I, 282. — Les femmes ne sont pas seules d'ailleurs à bénéficier d'un aussi extraordinaire privilège : des hommes en peuvent être honorés. Elie Mariaker s'est jeté dans la débauche pour oublier des chagrins de cœur, quand il rencontre une jeune femme, qu'il croit libre, et qu'il « épouse d'amour, dans toute

Les conséquences sociales de l'audacieux décret, nous essaierons de les dire dans une autre partie de ce livre. Bornons-nous pour l'instant à constater qu'on le mit en pratique, comme tout le reste, et qu'on nous permette d'extraire de nos documents inédits une simple anecdote'.

Joseph N*** était ce qu'on appelle un excellent jeune homme. D'humeur douce, timide, d'imagination assez vive, mais irrésolu, rougissant d'ailleurs facilement, surtout devant les femmes, c'était une proie toute désignée pour la première « aventurière » qui voudrait se donner la peine de le cueillir. Elle se présenta sous les espèces, fort agréables du reste, à ce qu'il paraît, de Léonie H***, que ses amis, fort nombreux, avaient surnommée Dolorida, à cause sans doute de ses affectations de mélancolie et d'une déplorable facilité de larmes. « Dolorida » est, comme on sait, le titre d'un poème de Vigny : on mettait partout du romantisme.

Notre jouvenceau plut immédiatement au « beau nuage » ; c'était un autre surnom de la belle. Il ne la rudoyait pas, surtout il ne se moquait pas d'elle, mais il était au contraire plein d'indulgence et de miséricorde, la comparant sans cesse à Marie-Madeleine pour

L'opulente beauté de ses cheveux royaux,

et répandant devant elle toute son âme ingénue en lyriques effusions sentimentales. « Marie-Madeleine » fut prise à

la sincérité d'une âme forte ». Et voici le singulier phénomène qui se produit alors. « Chose bizarre ! Etrange sort ! il redevint pur en trouvant l'amour d'une femme mariée. » — Vers 1834, Barbey d'Aurevilly composait Amaïdée ; c'était l'histoire d'une femme déchue que le philosophe Altaï (Barbey d'Aurevilly lui-même) essayait de réhabiliter. — Sur toutes ces questions, cf. Balzac (Œuvres complètes, III, 321, 448 et surtout 385); il y a là des pages pénétrantes qui expliquent bien des choses.

1. Il est essentiel de relire Paul Forestier, le Mariage d'Olympe

son tour, ravie par la candeur absolue et la nouveauté de cette affection ; et l'œuvre de rédemption se prépara.

Dolorida commença par signifier à ses amis d'autrefois, et la troupe ne laissait pas d'en être imposante, que leurs assiduités lui seraient importunes et la blesseraient

Comme un propos d'amour fait rougir une vierge ;

quelle entendait ne plus appartenir qu'à « son petit Benjamin », et que, dût-elle garder les troupeaux,

Et de ses fines mains filer la laine blanche,

elle ne voulait plus désormais

ramasser dans la fange L'argent impur, maudit, de la corruption.

C'était « son Benjamin » qui lui rimait ces gentillesses et qui vraisemblablement lui prêtait ces délicatesses poétiques.

D'autant plus convaincu du désintéressement de son « bel archange » qu'il en était en grande partie le naïf auteur, notre romantique amoureux parla un jour mariage. Quand on sut de quelle fiancée il était question, ce fut dans sa famille un beau tumulte.

Ils me traitent de fou : ce sont eux les barbares !

Ils empêchent « un ange de remonter au ciel », etc., etc. On se moque encore plus de lui. Il résiste. On menace. Il s'obstine, avec l'invincible entêtement des doux et des timides. Il n'entend rien, il a réponse à tout. Une fiancée ordinaire n'a pas de volonté ; ses parents choisissent pour

et V Aventurière d'Augier. Ou y verra comment ces idées s'étaient peu à peu infiltrées dans l'esprit public, au point de constituer un véritable danger.

elle ; que cela est donc flatteur pour « l'élu » ! La sienne au contraire a de l'expérience :

C'est moi qu'elle aime mieux, puisqu'elle m'a choisi.

On incrimine son passé. C'est au contraire une garantie de plus : elle est fort instruite, et

Pour elle le mensonge est dépourvu d'atlraits. Autre raison de tranquillité :

Elle a jeté sa flamme et j'aurai le repos.

Au surplus, l'amour l'a rendue l'égale des autres femmes,

Car chez elle tout est lumière, pureté, Et l'amour lui redonne une virginité.

Enfin y a-t-il ici-bas rien de beau comme le rachat dune àme ?

L'enter l'avait conquise et je la rends à Dieu.

Sa famille ayant eu la cruauté de ne pas se laisser toucher par de si beaux arguments, il passa outre. Six mois après, on le plantait là, et il put tout à son aise réfléchir aux inconvénients de se faire « rédempteur de filles perdues ». Ce fut la toquade de l'époque, au dire de Challamel l. Nous pouvons affirmer que la turlutaine n'en est pas encore complètement passée de mode, et à l'appui de leurs beaux gestes, les modernes « rédempteurs » allèguent toujours les mêmes romantiques raisons.

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