Challamel, Souvenirs d'un hugolâtre
A le considérer ainsi comme la cause unique du bonheur et une source abondante de Vertus, rien n'était, on le conçoit, plus désirable que l'amour '. On arriva très vite en effet à le désirer pour lui-même, indépendamment de tout objet précis auquel il pût s'appliquer. C'était préparer le temple, sans savoir exactement quelle idole on y adorerait, ni même s'il y aurait jamais d'idole. On prépara toujours le temple, afin d'être sûr de pouvoir célébrer le culte. On enleva à l'antique Eros son bandeau. Bien loin de le redouter, on lui adressa les vœux les plus ardents, et l'on s'offrit en cible à ses flèches divines, avec l'angoisse et la terreur secrètes de n'en être pas atteint. « Levez- vous, orages désirés... » Ce souhait de René a été celui de tous les romantiques.
« Dans tout le temps de ma belle jeunes.se, j'ai toujours été ne désirant, n'appelant rien tant de mes vœux, n'adorant que la Passion sacrée 2, » C'est l'aveu de Joseph Delorme, et voici les ardentes invocations de son propre père intellectuel.
1. Il faut lire la Conclusion, si fine et si profonde, du livre de M. Ch. Maurras, les Amants de Venise.
2. Poésies de Joseph Delorme, I, 246 (éd. Lemerre), Invocation, en note du dernier vers. Sainte-Beuve ajoute : « C'a été le cri des enfants du siècle. Poésie et morale régulière ne vont guère ensemble. Il y a longtemps que Montaigne a dit : « Et moi je suis de ceux qui tiennent que la poésie ne rit point ailleurs comme elle fait en un sujet folâtre et déréglé. » Mais il le disait gaiement, et nos enfants du siècle, ces neveux de René, l'ont dit au sérieux et sans rire, avec une sorte d'acharnement. » — Cf. Charles Maurras, l'Avenir de l'intelligence, 171.
Amour, où donc es-tu? descends, vautour sublime ;
J'étalerai mon cœur pour qu'il soit ta victime;
Je t'ouvrirai ma veine et mon flanc tout fumant ;
Docile à ton essor, comme un crédule amant,
J'irai, j'irai partout où montera ton aile ;
Je chérirai sans fin ta morsure éternelle...
Jamais guerriers mourants dont la plaine est jonchée
N'ont plus avidement bu la pluie épanchée
Que moi, rôdant, la nuit, aux lieux les plus déserts,
Je ne boirai mes pleurs cuisants, mes pleurs amers.
Douleurs, tortures, désespoir, on acceptera tout, on subira tout avec une allégresse reconnaissante, pourvu qu'on ait l'amour, pourvu qu'on puisse lui offrir son âme tout entière en holocauste.
Oui, même sans bonheur, même sans espérance, Quelque passion folle, abîme de souffrance, Quelque amour désastreux, fléau de tout devoir; Oui, pourvu qu'il déchaîne en moi tout son pouvoir, Pourvu que- bien avant dans ma chair il se plonge, Qu'il aiguise mes jours et sans pitié me ronge; Qu'importe? je l'accepte et je m'attache à lui. Plus de fade langueur, de vague et mol ennui; La tempête, en soufflant dans une âme élargie, Des hautes facultés rallume l'énergie; La foudre éclate en nous, et si l'homme est vaincu, Avant de succomber, du moins il a vécu '.
Avec le talent de Joseph Delorme, tous les jeunes g-ens auraiant pu écrire ces vers, comme toutes les jeunes filles
1. Sainte-Beuve, Livre d'amour, Invocation. Cf. aussi, dans la même pièce, le mouvement :
Enfant, relève-toi, ton heure sonnera !
Je les crois et j'attends la tempête et la flamme.
ou les jeunes femmes auraient pu dire, à l'imitation de Fernande, dans Jacques : « Quand j'étais assise à mon métier auprès de la fenêtre, et que je voyais le ciel si bleu, les arbres si verts, toute la nature si belle et moi si jeune ! oh! alors, il m'était impossible de croire que j'étais destinée à la captivité ou à la solitude '. » A la lettre, on bâilla après l'amour.
Etrange état d'âme, qui porte moins à la compassion qu'au sourire et qu'on a d'ailleurs quelque peine à se figurer. « Il faut se préparer à l'amour, car on ne l'évite point. Mais il ne faut point le chercher, à moins qu'à la passion noble et profonde on ne préfère la comédie de l'amour 2. » Gomme on goûte cette réflexion fine et judicieuse d'un des plus délicats parmi nos jeunes contemporains, quand on a passé quelque temps au milieu de la frénésie romantique ! Qu'une femmelette qui a ses vapeurs et qui est toute mélancolique de sentir, au moins pour l'heure, son pauvre cher cœur inoccupé, et qui voudrait bien en combler le vide affreux, éprouve l'amour de l'amour et l'appelle de toutes les énergies de sa petite âme frivole, le souhait est excusable. Mais il ne semble pas qu'il puisse et doive sortir d'une poitrine vraiment virile et forte. Ce fut cependant un des thèmes préférés des adeptes du romantisme.
« Dieu du désir, éternel Amour, toujours jeune et toujours beau, toi dont on dit que les blessures sont si délicieuses quelles font défaillir, au plus profond de mon âme tout entière vouée à ton culte, je t'ai dès longtemps, je t'ai de toujours consacré un autel. Oh ! daigne enfin le visiter, viens. Pour te recevoir, toutes choses sont prêtes, jeune dieu souriant. Vois, j'ai paré ton sanctuaire des fleurs