‹ Le romantisme et les moeursChapitre 80 sur 122 · Léon Barry, Amicitiae Sacrum, Paris · texte numérisé non relu

Léon Barry, Amicitiae Sacrum, Paris

les plus rares et les plus exquises. Tout ce que je peux avoir d'intelligence, tout ce que je me connais de sentiment, tout, je te donne, je te soumets tout. Comme autrefois l'esclave fanatique ne demandait qu'à mourir pour son maître, ainsi je ne demande qu'à mourir pour toi. J'ai foi en toi, comme le martyr avait foi en son Dieu, et pour toi, je voudrais m'offrir en holocauste, bel enfant divin. Comme la fleur qu'ont flétrie les ardeurs d'un soleil dévorant soupire après la rosée de la nuit, je soupire après toi. Mon cœur t'appelle, viens... », etc. '.

Voit-on la passion s'abattre à côté de vous, sur un de vos amis ? On le jalouse, on l'envie ; son rare et inestimable bonheur est comme un vol qu'il aurait commis à votre préjudice. «... Vous connaissez J***. Il est né coiffé... On ne comptait plus ses bonnes fortunes, avantages bien insignifiants du reste. Cette fois, le voilà décidément embarqué dans une grande passion... Il a tous les bonheurs, cet animal-là!... Il n'y a pas à s'y tromper, c'est bien l'Amour, le terrible, l'invincible Amour, tyran des hommes et des dieux... On ne le voit plus » — pas 1 Amour, mais son « élu », J***. — « Ils passent leur vie aux genoux l'un de l'autre... L'insolence et l'immensité de ce bonheur nous font envie à tous... Heureux J*** ! A force de chercher, il a fini par trouver... Souhaitez-moi de lui ressembler, comme je vous souhaite passionnément de lui ressembler aussi... Cherchons, cherchons avec ardeur... Mais je serais disposé à croire, pour ma part, que l'Amour est comme la foudre : il frappe rarement aux mêmes endroits. Vous auriez alors des chances d'être plus favorisé2... », etc.

1. Jacques D***, 28 ans, 1842. — Cf. George Sand, Elle et Lui, chap. iv.

2. Cf. Lucien Leuwen, dans le roman du même nom, de Stendhal. — « Le romantisme dans son exaltation systématique des forces

Voilà certes des préoccupations assez étranges. Les disciples du romantisme en eurent de bien plus étranges encore.

Dune personne aimée tout paraît aimable, même les défauts, surtout les défauts. On poussa si loin le culte de L'amour qu'on en aima les douleurs et les tortures '. Par une perversion de la sensibilité exaspérée, qui n'est pas pour surprendre, on affecta même de les rechercher.

Après avoir souffert, il faut souffrir encore.

D'exhortations semblables, l'œuvre de Musset en est pleine. Du premier jour il a ambitionné la palme de ce genre de martyre. Il jalouse ceux qui l'ont déjà conquise ; il leur demande des conseils pour les imiter plus sûrement. Ulric Guttinguer lui en impose, parce qu'il est un « front pâli sous des baisers de femme », et il envie « sa blessure et ses maux ». On sait du reste s'il réussit, hélas! lui aussi, à se blesser et à se faire du mal. D'autres, qui n'avaient pas son génie pour excuse, y réussirent également. Et ce fut alors un surprenant spectacle. On vit, tels des malades qui entretiendraient soigneusement leurs plaies et goûteraient une volupté morbide à les aviver encore, on vit des hommes et des femmes, des hommes surtout, désirer la passion pour le plaisir malsain d'en souffrir.

J'ai besoin de douleur et je cherche un bourreau,

écrivait une de ces victimes volontaires -.

mauvaises, en a fait uu héros (de don Juan'. » Gendarme de Bévotte, la Légende de don Juan. Et M. de Bévotte ajoute avec raison que don Juan, en son fond, est le type même de l'égoïsme, et qu'il est odieux.

1. Dans son étude sur Musset (Dix-neuvième siècle), M. Faguet a nettement indiqué ce qu'il y a de raffiné et de « malsain » en toute cette affaire.

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