Louis B
2. Jules R***, 1840. — Cf. le cas de Lucien Leuweu, dans le roman du même nom, de Stendhal, et comment il est habile à souffrir des passions amoureuses. — « Il voulait entreprendre l'impossible, qui est de prétendre greffer le bonheur sur le désespoir. » Elle et Lui, chap. xn.
Car, il est à peine besoin de le démontrer, de quelque brillants dehors qu'elle s'affuble, de quelque prestigieuses formes qu'il lui plaise de se parer, cette conception de l'amour, en son fond véritable, n'est que la passion du « moi » portée k son paroxysme, l'idolâtrie superstitieuse de la personnalité réduite à ce qu'elle a de plus mesquin et parfois déplus grossier, l'appétit de la jouissance, la forme aiguë, exaspérée, exacerbée, si l'on aime mieux, de l'éternel individualisme. De droits et de plaisirs, il est abondamment, il est exclusivement question ; de devoirs et d'obligations, avec leur cortège habituel de privations ou même de sacrifices, pas de nouvelles. Jamais ou presque jamais un mot de l'altruisme, sinon chez les maîtres, au moins chez les disciples ; en revanche, un égoïsme maladif, qui s'étale à tout propos et de toute part, avec une impudence qu'on ne prend même pas la peine de dissimuler et une inconscience qui désarme ; sous prétexte de l'exalter, de l'ennoblir, de le diviniser, le plus beau, le plus généreux des sentiments réduit à n'être qu'un prétexte à émotions, une source de frissons toujours plus forts, toujours nouveaux, et dont on changera en effet dès qu'elle commencera à s'épuiser ; le mépris le plus complet de la personnalité humaine et de ses droits imprescriptibles, sous apparence de respecter les seconds et d'adorer la première ; toujours et partout, les autres considérés comme des moyens, et le moi d'un chacun réclamant impérieusement satisfaction et assouvissement, de quelque manière, à quelque prix que ce soit, et au mépris d'ailleurs de tout le reste : voilà ce que n'arrivent pas à dissimuler tant de brillantes déclamations ou de séduisante poésie '.
1. Caro (George Sand, p. 81) a parfaitement montré ce qu'il y a
d' « idéalité sensuelle » au fond de toutes ces belles théories romantiques: et pour être paré de toutes les délicatesses, le sensua-
(( Je t'en supplie, — écrivait en 18i7 une femme de trente-cinq ans à une femme de vingt-trois, — si tu ne peux pas mettre un frein à ton appétit de lecture, sois assez raisonnable pour ne demander aux livres d'aujourd'hui que de te distraire un instant ; sitôt le livre fermé, ne pense plus à ce que tu viens d'y voir... Crois-moi, ma mignonne, tu t'en trouveras bien... Depuis plus de vingt ans, nous respirons une atmosphère malsaine. On dirait, entre les écrivains, à qui sera le plus invraisemblable, à qui dénaturera le plus habilement les choses et trompera le mieux sur la vérité. Toute cette littérature, vois-tu, mon enfant, ce n'est pas la vie. » Et ici un mot qui pourrait bien être profond. « Elle flatte trop (cette littérature) ce qui malheureusement n'a pas besoin en nous d'être flatté... Nous avons toujours besoin de chaînes ; les écrivains d'aujourd'hui voudraient les briser toutes ; c'est de la charité mal comprise ; ils ont tort, ils peuvent faire du mal, beaucoup de mal... » Sainte-Beuve ne pensait pas autrement, et il est difficile de ne pas penser comme cette conseillère si raisonnable, et comme Sainte-Beuve. On l'a déjà pressenti, tout cet étalage, tout cet abus de sensibilité ne peuvent qu'être funestes à l'individu en l'engageant aux plus épuisants
lisme n'en reste pas moins et toujours le sensualisme. « Quand je croyais pouvoir succomber et t'entraîner avec moi, je ne te connaissais pas », écrit Octave à Fernande. « Je te prenais pour une femme comme les autres, et tu es unedivinité qu'aucune souillure humaine ne peut atteindre... Ah ! je saurai m'élever jusqu'à toi, et planer du même vol au-dessus des orages des passions terrestres, dans un ciel tou|ours radieux, toujours pur. » Jacques, 227 . — Des mots, des mots, des mots, comme disait Shakespeare. Il est possible, après tout, que tous ces insupportables phraseurs s'élèvent très haut, — à en juger par la profondeur de leur chute. — Bien avant 1840, le dandysme avait tué l'amour : lions et lionnes ne veulent plus connaître et ne connaissent plus la passion. Cf. O. Uzanne, La femme et la mode, 170-171; et A. Houssaye, les Confessions, I, 402.
excès. Mal du siècle ou neurasthénie, c'en est en effet la suite nécessaire, le résultat inévitable, quand on n'en arrive pas à la folie ou au suicide 1 : la doctrine ne se recommande certainement ni par ses suites, ni par ses résultats.
1. « Aujourd'hui l'on nous crie que vivre, c'est aimer, et l'on nous montre de l'amour un portrait qui fait battre les cœurs d'espérance. Ce sont des extases inûnies, des ravissements divins, des inondations de poésie ; c'est le paradis. A quoi servent ces belles paroles?... Elles nous dégoûtent du réel, et elles nous jettent à la poursuite de chimères que nous n'atteindrons jamais. Alors on se tue ou l'on devient fou.
«En France surtout où l'on prend au sérieux les rêves de la pensée, et où les créations de la fantaisie veulent passer dans le monde de l'action, ces niaiseries allemandes sont des poisons funestes. » Perrière, Romans et mariage, I, 125. L'auteur avait déjà dit, deux pages plus haut : « Ceux qui mettent toute la vie dans l'amour condamnent au suicide les neuf dixièmes de l'humanité. »