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CHAPITRE PREMIER

LA NEURASTHENIE ROMANTIQUE

« Il est — dit M. Paul Rourget ' — des conceptions de l'art et de la vie favorables au bonheur de ceux qui les inventent ou qui les subissent . D'autres ont pour essence même la souffrance. L'homme qui rêve à sa destinée un décor d'événements compliqués a toutes les chances de trouver les choses en désaccord avec son rêve... L'homme qui se veut une âme toujours frémissante, et qui se prépare à une abondance continue de sensations et de sentiments, a toutes les chances de manquer au programme qu'il s'est imposé à lui-même. « Nous n'avons dans le cœur ni de quoi toujours souffrir, ni « de quoi toujours aimer », a dit un observateur finement triste. A ne pas admettre cette vérité, on risque de se décevoir soi-même et de se mépriser quand on constate en soi les insuffisances de sensibilité qui sont notre lot à tous. C'est le second germe de douleur qu'enveloppe l'Idéal romantique. Non seulement il conduit l'homme à être en disproportion avec son milieu, mais il le met en disproportion forcée avec lui-même. Voilà l'explication de la banqueroute que le romantisme a faite à tous ses fidèles. Ceux qui avaient pris ses espérances à la lettre ont roulé dans des abîmes de désespoir ou d'ennui. Tous ont éprouvé que leur

1. Essais de psychologie contemporaine, article Gustave Flaubert.

jeunesse leur avait menti et qu'ils avaient trop demandé à la nature et à leur propre cœur. »

On ne saurait mieux dire, et toute étude sur le mal du siècle ou la neurasthénie romantique ne peut qu'être le commentaire de ces judicieuses et pénétrantes observations. Il est fatal, en effet, qu'un exercice excessif amène la fatigue et l'usure précoce. Surmenées qu'elles étaient par les habitudes romantiques, l'imagination et la sensibilité devaient en arriver très vite à l'épuisement et aux misères de toute sorte dont il est l'origine ; et c'est ainsi qu'à mettre naïvement trop de romantisme dans sa vie, on aboutit trop souvent à la mélancolie, à l'ennui, au dégoût de toutes choses, à la lente et sûre désorganisation de la volonté, et à l'appétit final de la mort. Nous n'allons en voir malheureusement que de trop éloquents et trop tristes exemples.

Il faut se hâter de le reconnaître cependant : ici encore, le romantisme n'est pas le seul coupable ; et s'il est vrai qu'il l'a encouragé, développé de toutes ses forces, il est vrai aussi que ce singulier et fâcheux état d'âme lui est préexistant. Que de causes en effet pour l'expliquer ! Il en est d'historiques, il en est de psychologiques, il en est de physiologiques, il en est même de littéraires ; et, c'est à peine exagéré de le dire, l'un quelconque de ces groupes pourrait, à la rigueur, suffire à l'explication.

On peut affirmer, semble-t-il, que jamais l'âme française n'a été bouleversée jusque dans ses plus intimes profondeurs comme à la fin du xvme siècle et au commencement du xixe. Des convulsions politiques furieuses, des cata-

strophes presque sans exemple et comme un ébranlement formidable de toutes choses ; tout un peuple, le plus généreux de la planète, se précipitant d'un élan irrésistible à la réalisation du plus beau rêve qu'ait jamais conçu l'humanité, et quand il a cru s'affranchir et affranchir le monde, se retrouvant sous le joug du despotisme le plus absolu et voyant ainsi son beau rêve s'évanouir au moment même où il vient de le former ; un géant qui passe et disparaît avec la rapidité d'un fulgurant météore, en laissant derrière lui l'éblouissant sillon d'une épopée dont le souvenir hantera les imaginations ; à la suite de triomphales promenades guerrières à travers l'Europe, quand la carrière a été ouverte aux ambitions les plus folles, aux espérances les plus insensées, l'écroulement brusque de toutes les espérances, l'arrêt brutal de toutes les ambitions, et pour ceux qui dès le berceau, pour ainsi dire, s'élançaient à la conquête du monde, la dure nécessité de vivre désormais confinés au plus étroit des horizons et de ronger douloureusement leur frein, avec le sentiment tous les jours plus exaspéré que tout ce qu'ils ont au cœur d'énergies et de forces vives devra rester éternellement inemployé : que de motifs à méditations douloureuses, à réflexions navrantes ! et quelle indicible mélancolie méditations et réflexions devaient laisser ! On en retrouvera l'écho dans cette page de la Vie de Joseph Delorme.

« Elevé au bruit des miracles de l'Empire, amoureux de la splendeur militaire, combien de longues heures il passait à l'écart, loin des jeux de son âge, le long d'un petit sentier, dans des monologues imaginaires, se créant à plaisir mille aventures périlleuses, séditions, batailles et sièges, dont il était le héros ! Au fond de la scène, après bien des prouesses, une idée vague de femme et de beauté se glissait quelquefois, et prenait à ses yeux un corps. Il lui semblait,

au milieu de ses triomphes, que sur un balcon pavoisé, derrière une jalousie entrouverte, quelque forme ravissante de jeune fille à demi voilée, quelque longue et gracieuse figure en blanc, se penchait d'en haut pour saluer le vainqueur au passage et pour lui sourire. »

C'est là le rêve. La réalité était plus humble, comme on sait. Tous ces « gladiateurs frottés d'huile » avaient beau l'implorer de tous leurs vœux, jamais plus l'occasion ne devait se présenter d'étaler la luxuriance de leurs forces, et leurs jours se sont consumés dans cette vaine et mélancolique attente. Ils avaient rêvé combats, triomphes, vie exaltante et enfiévrée de l'arène, et de toute part leur venait le conseil — ou l'injonction — d'avoir à suspendre aux murs de la palestre des armes désormais inutiles. On comprend que leur irritation soit quelquefois allée jusqu'à la révolte ou au désespoir.

Tant de commotions d'ailleurs et de bouleversements ont jeté l'âme française dans un état permanent d'inquiétude et de malaise vague. Incapable de se contenter désormais de ce qui pouvait autrefois la satisfaire, mécontente du présent parce qu'elle n'y trouve pas la réalisation de ses désirs, elle se jette à leur poursuite avec d'autant plus d'ardeur et avec une espèce d'obstination maladive. Mais les temps ne sont pas encore accomplis et l'idéal nouveau refuse de se laisser atteindre. De là ces hésitations et ces angoisses, des élans superbes suivis de chutes lamentables, et cette -mélancolique alternance de confiance et de désenchantement. A ce régime, et c'est fatal, la sensibilité s'énerve et s'irrite ; le découragement vient, et à sa suite la tristesse, si générale et si profonde qu'elle se fait sentir par anticipation, pour ainsi dire, et qu'on se déclare fatigué de vivre avant même d'avoir vécu1. « Je n'éprouve pas,

1. Cf. A. de Musset, la Confession d'un enfant du siècle ; Anatole

comme vous, — écrit Flaubert à George Sand, — le sentiment d'une vie qui commence, la stupéfaction de l'existence fraîche éclose. Il me semble, au contraire, que j'ai toujours existé, et je possède des souvenirs qui remontent aux Pharaons. » Qu'ils sont nombreux alors, ceux qui auraient pu tenir le même langage ! et qui se font à euxmêmes l'impression de revenir dans un monde déjà connu, dont ils auraient savouré toutes les joies, épuisé toutes les douleurs, ces dernières aussi nombreuses et durables que les autres sont brèves et en petit nombre !

Pourquoi revivre, hélas ! J'ai déjà tant vécu ! La liste de mes jours me paraît éternelle; Des choses que je vois pas une n'est nouvelle... Pourquoi revivre, hélas ! J'ai déjà tant vécu !

Pourquoi revivre, hélas ! J'ai déjà tant vécu ! Les douces voluptés et les douleurs amères, Dès avant le berceau, m'ont été familières... Pourquoi revivre, hélas! J'ai déjà tant vécu ' !

Une autre raison peut encore expliquer le désarroi moral d'alors. « C'est un malheur des générations placées entre celles qui ne savent rien et celles qui sauront assez : elles savent trop », observe George Sand dans Valentine ; et M. Paul Bourget de constater que « pour la première fois, les plébéiens arrivaient à la royauté du monde, s'emparant des jouissances et supportant les souffrances d'une civilisation très avancée, avec des âmes toutes neuves ». Or il

France, Sainte-Beuve poète, p. vu, en tète de l'édition complète des Œuvres de Sainte-Beuve; Charpentier, le Mal du siècle, et surtout Maurice Spronck, les Artistes littéraires, 44-49. On peut lire aussi un article de Montégut, dans la Revue des Deux-Mondes, du 15 août 1849, De la maladie morale au XIXe siècle. 1. Albert P"*, 28 ans, 1843.

en est des choses de la civilisation et de la sensibilité comme de celles de la fortune : tout le monde n'est pas capable de les subir impunément du premier coup ; il y faut des préparations, Une certaine initiation, des lenteurs. Tout cela fit alors défaut. Le résultat ne pouvait être que désastreux.

D'autant que des causes d'ordre physiologique achèvent de faire comprendre la faiblesse et le détraquement de toute cette génération. La race s'est appauvrie. Comme s'il ne suffisait pas qu'elle eût été décimée sans trêve, pendant plus de vingt ans, sur tous les champs de bataille, les plus étranges systèmes de thérapeutique achèvent de l'affaiblir. A supposer qu'on eût la chance de ne pas naître débile, on le devenait infailliblement avec l'hygiène à la mode. C'est du moins ce qu'affirme Maxime Du Camp, dans ses Souvenirs littéraires (I, 118). « Les peuples avaient été surmenés par les guerres de l'Empire, et les enfants avaient hérité de la faiblesse de leurs pères ; en outre, les méthodes thérapeutiques étaient déplorables. Broussais faisait école et les médecins ne marchaient que la lancette aux doigts ; au collège, pour une migraine, on nous tirait du sang; dans un cas de fièvre typhoïde, en une seule semaine, j'ai été saigné trois fois et l'on m'a appliqué soixante sangsues ; c'est miracle que j'aie résisté. Les doctrines des Diafoirus de Molière s'étaient prolongées jusqu'à notre temps et ont produit une anémie ambiante dont nous avons souffert. Pauvreté de sang, prédominance nerveuse ; l'homme tombe en tristesse et devient mélancolique. C'est le spleen, le tœdium vitae, c est le dégoût de la vie, c'est l'attitude théâtrale, c'est le désir de la mort l. »

l. « Sous l'Empire, la guerre laissait la société parisienne un peu dépourvue en emmenant les hommes d'énergie sur les champs de bataille, et peut-être, comme l'a dit un grand médecin, est-ce à ce

On peut penser inversement, il est vrai ', que la « surabondance de la sève physique, enrichie par les sélections de la guerre et fortifiée par la vie active » a produit à ce moment « une lignée de créatures vigoureuses » qui logeaient « des âmes toujours tendues, des âmes excessives, capables d'un renouvellement constant de leurs émotions » ; mais il était justement fatal pour elles d'être rapidement harassées à ce continuel et déprimant exercice. Car enfin ni le héros de Volupté, malgré son « inépuisable effusion mystique », ni celui de Mademoiselle de Maupin, en dépit de son « infatigable élan vers le Beau », ne sont des modèles de santé morale, et l'on sait de reste où son « intarissable jet de volonté » conduit en définitive Julien Sorel. Quelque explication d'ailleurs que l'on préfère, que les jeunes hommes d'alors aient été frappés de misère physiologique congénitale par épuisement momentané de la race, ou au contraire que, pour avoir été conçus entre deux victoires, ils aient senti bouillonner en eux les folles ardeurs de leurs pères et que la conscience de leur vitalité puissante, de leur force héroïque, ne leur ait fait rêver qu'action incessante, déploiement furieux d'énergie, il n'importe : excès ou défaut, débile ou surabondante, languissante ou effrénée, malade d'une faiblesse de la volonté ou malade de ne pouvoir accorder à sa volonté de suffisantes satisfactions, c'est toujours d'une rupture d'équilibre qu'a souffert la génération qui a eu ses vingt ans en 1830 ; et ce désaccord prédispose si bien au mal du siècle qu'à lui seul il en constitue l'essence.

Jusqu'à la littérature enfin qui a contribué pour sa part à

fait qu'est due la mollesse de la génération qui occupe le milieu du xixe siècle. » Balzac, les Petits employés [Œuvres complètes, XI, 347 > 1. Avec M. Paul Bourget, Essais de psychologie contemporaine, article Gustave Flaubert.

l'œuvre néfaste ! Et l'on entend bien que nous ne voulons point parler ici de l'influence qu'elle a exercée alors, puisque c'est justement l'objet de ce long travail. Mais, en même temps que nos frontières, notre ancienne esthétique était allée aussi s'élargissant. Aux noms et aux modèles qu'avait consacrés une admiration presque trois fois séculaire, on opposait avec la plus superbe intransigeance et d'un ton qui n'admettait pas de réplique d'autres modèles et d'autres noms. De toute part, du Nord surtout, il surgissait de nouveaux dieux. D'ingrats et de fougueux iconoclastes renversaient les vieilles idoles, ridiculisaient leurs fidèles et leur culte. Sans doute les jeunes audacieux ne possédaient pas toute la vérité, en dépit de leur magnifique et fanatique intolérance ; mais enfin s'il était vrai qu'il y eût plusieurs types de beauté ; que le beau littéraire ne fût que relatif, comme ils disaient dans leur jargon de barbares, et qu'à l'égal de Racine Shakespeare méritât des autels ? Comme on comprend l'angoisse qui dut étreindre certaines poitrines ! Alors, il en était de l'art comme de tout le reste ? Des efforts de plus de deux siècles n'avaient pas réussi à en assurer les fondements?... On s'explique sans peine que des âmes d'écrivains en aient été atteintes d'une mélancolie profonde, — et quelques lecteurs avec elles.

Ainsi de tous côtés, dans ces temps orageux et incertains, des sujets variés d'inquiétude; partout le désordre, la rupture de l'ancienne harmonie, d'un mot tout ce qui pouvait préparer l'avènement d'une neurasthénie durable.

Survient alors le romantisme, et la maladie de prendre aussitôt de nouvelles forces. On sait en effet les conseils

qu'il donna, avec quel empressement ils furent suivis : les inconvénients du régime ne tardèrent pas à se manifester1.

A un palais blasé une nourriture ordinaire ne saurait plus paraître qu'insipide. De même tout régime intensif de sensibilité et d'imagination ne peut que faire prendre en aversion et en pitié le régime commun et rendre complètement inapte aux sensations et aux émotions simples. La remarque n'est pas neuve. « Les hommes, gâtés jusque dans la moelle des os par l'ébranlement et les enchantements des plaisirs violents et raffinés, ne trouvent plus qu'une douceur fade dans les consolations d'une vie innocente. » Et s'il était nécessaire de corroborer l'observation du moraliste chrétien par la constatation, autrement éloquente en la conjoncture, d'un romantique qui connaissait les graves inconvénients du régime intensif pour l'avoir abondamment pratiqué, nous rappellerions ce que dit George Sand elle-même de « cet effroyable châtiment infligé à ceux qui ont abusé des forces de la jeunesse, et qui consiste à les rendre incapables de goûter la douceur d'une vie harmonieuse et logique » [Elle et Lui, chap. v). Et les

1. Un passage du roman d'Amédée Kermel, Une âme en peine (chap. xin, 203), indique à sa manière les résultats ordinaires du régime. « Les âmes ainsi façonnées sont appelées à subir malgré elles l'épreuve des vicissitudes les plus dissolvantes. Chez elles, chasser une émotion par une émotion, n'est point un système de contrepoids à une sensibilité excessive, c'est une condition de leur nature qu'elles acceptent forcément, et de laquelle relève une répugnance insurmontable à entrer dans les limites étroites du possible, une aversion cachée pour le monde pris à nu, le monde sans fiction, sans illusion ; de là, le marasme du cœur, le désespoir et le suicide, — dégradation raisonnée du désenchantement. » — Sur les émotions et les sensations excessives que donne l'hypertrophie de la sensibilité, cf. le Commentaire des œuvres de Lamartine par luimême.

aveux de Musset ne seraient pas pour contredire les aveux de son amie.

Un autre inconvénient, c'est l'usure précoce, et le sentiment de tristesse dont il s'accompagne fatalement. C'est une loi générale, et dont les applications sont particulièrement rigoureuses en psychologie, qu'à toute action trop vive corresponde une réaction et que tout excès doive s'expier. Or quelle organisation serait assez riche et assez forte pour résister longtemps au surmenage que lui imposent ces romantiques habitudes ? Des dépressions terribles devaient donc suivre ces orgies de sensibilité et d'imagination, celles-là d'autant plus écrasantes que celles-ci avaient été plus fiévreuses et plus désordonnées. « Loger un désir, c'est préparer une chambre à la douleur», a dit un sage1. A ce compte, c'est une véritable hôtellerie qu'a tenue le romantisme; mais quoiqu'elle fût, ou plutôt précisément parce qu'elle était fort bien achalandée, l'hôtellerie ne pouvait manquer de faire rapidement faillite. Et en effet, torpeur mélancolique, hébétude, langueur morne, ennui profond, émiettement d'abord, puis ruine totale de la volonté, détresse morale enfin qui peut aller jusqu'au dégoût de la vie, aucune de ces navrantes rançons de leurs excès ne fut épargnée aux malheureux. Si le mal du siècle n'eût existé déjà, le romantisme à lui seul était capable de l'inventer 2.

1. N'est-ce pas Deleyre, l'admirateur enthousiaste de J.-J. Rousseau, qui a dit : « A la fin de toutes les jouissances est le rendezvous de toutes les douleurs? »

2. « Il ne faut pas s'y tromper... Malgré le grand optimisme ingénu de Victor Hugo, la mélancolie romantique n'est pas autre chose que misanthropie et pessimisme... Le tempérament neurasthénique des romantiques est l'âme même, intime et profonde, du romantisme ; et si Vigny est considéré à présent, plus que tout autre, comme le représentant du romantisme, c'est que du roman-

Qu'elles sont tristes, les preuves que nous en pourrions fournir ! aussi tristes qu'abondantes. Comme la désillusion arrive vite, une fois passées les premières allégresses! et pour quelques minutes d exaltation et de volcanisme, quels longs, quels interminables abattements! Ecoutez la plainte d'un de ces adeptes trop convaincus et dites si la mélancolie n'en est pas singulièrement pénétrante.

« D'où te vient ta tristesse, ô mon âme, et pourquoi prends-tu donc chaque jour davantage l'habitude de soupirer ? Que faudrait-il pour ramener les frémissements de volupté que tu connus autrefois et ces ravissements d'enthousiasme qui te faisaient défaillir? La fortune t'a bien traitée cependant; tu n'es enchaînée à aucune œuvre servile; tu peux satisfaire beaucoup de tes caprices. Quête manque-t-il donc, ô mon âme, pour redevenir joyeuse comme par le passé?... Je t entends, pauvre âme plaintive et gémissante ; tu as bu trop avidement à la coupe d'or que te présentait la vie ; tu as ajouté foi trop facilement aux conseils des poètes dont les chants te charmaient. Sur leurs indications mensongères, tu as jeté à tous les vents du ciel les trésors de ta jeunesse et de tes forces ; et comme

tisme il a exprimé plus fortement que personne l'esprit même. » Faguet, Propos littéraires, III, 256. — Le doux et mélancolique auteur de l'Imitation avait depuis longtemps signalé les inconvénients et les tristes résultats de toute cette hypertrophie. « L'œil n'est pas rassasié de ce qu'il voit, ni l'oreille remplie de ce qu'elle entend. » — « Dès que l'homme commence à désirer quelque chose désordonnément, aussitôt il devient inquiet en lui-même. » — « Si vous cherchez ceci ou cela, si vous voulez être ici ou là, sans autre objet que de vous satisfaire et de vivre plus selon votre gré, vous n'aurez jamais de repos, et jamais vous ne serez libre d'inquiétude, parce qu'en tout vous trouverez quelque chose qui vous blesse et partout quelqu'un qui vous contrarie. » — On fera bien de lire, dans VAvenir de l'Intelligence, 234, de M. Ch. Maurras, une page admirable de netteté brillante et de pénétration sur les conséquences inévitables du régime romantique.

l'imprudent voyageur qui, oubliant que la route est longue, n'a point songé dès l'abord à ménager son viatique : il souffre de la faim et de la soif, et si personne ne vient à son secours, il va tomber épuisé sur le bord du chemin ; de même la source de tes énergies est tarie; mais, hélas! il n'est personne pour renouveler tes forces, et tu vas te traîner jusqu'à la tombe, toujours plus languissante et désolée, à tout jamais insensible aux joies vulgaires, les seules réelles cependant, parce qu elles savent durer *■... »

Tous ces dégoûtés et ces affaiblis n'ont pas d'autre langage.

Et c'est trop souvent de la même cause que procèdent toutes ces langueurs et toutes ces misères : on a trop docilement écouté les fallacieuses suggestions des romanciers et des poètes, trop usé de la vie, trop « cultivé les passions ».

L'arbre de ma jeunesse a senti de sa force Au feu des passions les éléments tarir; Sous la menteuse ampleur de son altière écorce Bien peu de sève encor se meut pour la nourrir.

Vainement l'esprit lutte, en vain l'âme s'efforce De tout reprendre en moi, de tout reconquérir; Mon être, hélas! contient cet absolu divorce : Une âme qui veut vivre, un corps qui veut mourir.

d. Raoul de J***, 32 ans, 1842. — Ballanche avait admirablement mis en lumière, et d'avance, ce qu'il y a toujours eu de livresque dans des affections comme le mal du siècle. « Mon fils — écrit-il dans le Vieillard et. le Jeune Homme — vous portez dans votre sein une secrète inquiétude qui vous dévore... Les livres seuls vous ont tout appris... Les plus hautes conceptions des sages qui pour y parvenir ont eu besoin de vivre de longs jours sont devenues le lait des enfants. »

Que demande cette âme à ce corps qui décline? Va-t-elle pas chez lui préparé la ruine? N a-t-elle pas été son incessant bourreau?

La voilà bientôt veule et seule, la superbe ! Il est certain, selon le moderne proverbe, Que la lame a fini par user le fourreau '.

Le réveil est terrible chez quelques-uns, et la colère leur fait monter tout de suite aux lèvres la malédiction et l'insulte.

Analhème sur vous, ô poëtes menteurs! Vous seuls m'avez ravi la candeur de mon âme. Maudits, soyez maudits, ô vils entremetteurs! Car vous êtes mauvais, et votre œuvre est infâme 2.

D'autres, de tempérament plus calme, exhalent doucement leurs plaintes, sans vocifération ni fracas ; et leurs lamentations n'en sont que plus touchantes.

1. Ph. O'Neddy, vers inédits cités par E. Havet, Notice, 57. Cf. encore, du même poète, le premier quatrain de la pièce intitulée Pathologie.

2. Joseph T***, 28 ans, 1839. — Sainte-Beuve écrivait de son côté : <( Tel est l'effet curieux à étudier et désormais manifeste du génie lyrique dont on a abusé, de cette inspiration de pure fantaisie et de jeunesse où l'on avait tout mis, de cette lacune morale sous des airs de sentiment, de cette vie épicurienne et de plaisir sous un vernis de mysticisme et de religiosité. Là est le mal sérieux, le point à dénoncer. Jamais dans les vrais siècles de grandes et vertueuses œuvres, on n'a songé ainsi à étaler cette plainte secrète ; on travaillait, on mûrissait, et se sentir mûrir console des fleurs qu'on n'a plus : on croyait à ce perfectionnement intérieur qui va à l'envers des grâces riantes et qui, en définitive, sait s'en passer.

Si le soleil les a fanées, Elles refleuriront ailleurs!

« Notre jeune siècle poétique et lyrique, par cela même qu'il ne sait pas vieillir et qu'il étale à ce degré devant tous sa misérable faiblesse, trahit son point vulnérable, l'inspiration morale positive et la foi qui lui ont trop fait défaut. » Chroniques parisiennes, LVIII, 4 juin 184i.

Ils l'avaient dit pourtant, les poëtes divins : Rien n'égale ici-bas la passion sacrée.

De cet espoir charmant j'avais l'âme enivrée... Hélas! ils ont menti. Tous leurs dires sont vains...

Mon cœur s'est grand ouvert aux passions divines,

J'ai fait appel à tout, voluptés et plaisirs,

J'ai toujours contenté mes plus légers désirs,

Et ne suis maintenant plus que cendres et ruines (sic).

Le dégoût et l'ennui chez moi sont à demeure,

Je ne sais rien goûter de ce qui charme autrui ;

L'amour et l'amitié, loin de moi tout a fui.

Mon cœur est vide et sec, il est temps que je meure '.

Et pour mettre un terme à nos citations, qu'on laisse encore un amateur de « vie frénétique » déposer contre un régime « plus funeste que la mort ».

Quand du soleil d'été les ardeurs implacables Roulent sur les jardins la houle de leurs feux, De l'éclat de ses fleurs justement soucieux, Le jardinier leur fait des abris délectables.

I. Adolphe L***, 29 ans, 1841. — Dans une lettre à Ernest Chevalier, du 15 avril 1839, Flaubert raillait ces prétentions et ces ridicules. « Sais-tu que la jeune génération des écoles est fièrement bête? Autrefois elle avait plus d'esprit ; elle s'occupait de femmes, de coups d'épée, d'orgies ; maintenant elle se drape sur Byron, rêve de désespoir et se cadenasse le cœur à plaisir. C'est à qui aura le visage le plus pâle et dira le mieux, je suis blasé, blasé ! quelle pitié ! blasé à dix-huit ans. Est-ce qu'il n'y a plus d'amour, de gloire, de travaux ? Est-ce que tout est éteint? Plus de nature, plus de fleurs pour le jeune homme ? Laissons donc cela. » En effet c'était peut-être un peu bien tard, en 1839, pour faire entendre ces protestations, surtout quand on avait pour sa part abondamment offert les mêmes ridicules et pâti du même mal. L'essentiel pour nous, au surplus, est qu'il y ait du romantisme dans l'origine de la « fière bêtise ».

Malheur à celle qui, trompant sa vigilance, Ne reçoit point de lui les secours protecteurs ! C'est pour elle la mort, tandis que de ses sœurs L'orgueilleuse beauté, vivace, se balance.

C'est ainsi que mon cœur, mon pauvre cœur fragile Se dessèche et languit, brûlé des passions, Et je meurs lentement, infecté des poisons Des funestes conseils auxquels je fus docile.

« Ouvre ton cœur tout grand, élargis tout ton être, Aime les passions » : ainsi disaient les voix. J'ai suivi leurs conseils, mon âme est aux abois, Et dans mon cœur flétri rien ne peut plus renaître '.

« Spleen », « mélancolie », « lassitude », « ennui », pas de mots qui, à l'époque, reviennent plus souvent sous toutes les plumes 2. Ce ne sont partout que regrets, gémis-

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