Louis B
4. « Prends garde seulement à la rêverie : c'est un vilain monstre qui attire et qui m'a déjà mangé bien des choses. C'est la sirène des âmes; elle chante, elle appelle; on y va et on n'en revient plus. » Flaubert à Maxime Du Camp, avril 1846. — La rêverie a fait alors
que les ouvrages contemporains, il n'avait jamais aperçu la vie et les choses qu'à travers les traductions qu'en donnaient alors les romanciers et les poètes. La passion lui avait toujours été étrangère. Il était donc mélancolique, désabusé de la vie avant même d'avoir vécu, et la littérature avait achevé en lui ce qu'avait commencé l'humeur native.
Il est insensible, ou à peu près, aux qualités d'imagination éclatantes et fortes ; l'enthousiasme, les élans lyriques, les «( envolées », rien de cela ne le touche guère : « c'en est trop pour ses pauvres yeux et pour son âme lasse ». Ce qu'il lui faut, exclusivement, « ce sont les cœurs qui s'épanchent dans les cœurs », les soupirs las, les plaintes découragées, tout l'attirail enfin du mal du siècle avec son ordinaire veulerie et sans rien de cette énergie dans la tristesse qui a sa grandeur. C'est un « pleurard », assez exactement placé entre Joseph Delorme et Obermann, sans la finesse pénétrante de l'un et la profondeur, au moins accidentelle, de l'autre. Est-il bien sûr d'ailleurs que les romantiques aient vu dans le héros de Sénancour autre chose que ce qu'y a découvert le mélancolique auteur du Journal d'un résigné?
C est d'abord une tristesse vague, imprécise, très douce et dangereuse par cette douceur même. Toutes circonstances la provoquent : un anniversaire, un voyage, une visite, ou simplement le temps qu'il fait chaque jour.
« 15 janvier [1835]. — La neige tombe, doucement, sans bruit, et elle enveloppe mon âme de mélancolie, comme elle enveloppe toutes choses sous son linceul mat de blan-
beaucoup de victimes. ■< J'ai rêvé à tout, je n'ai pensé à rien. J'ai rêvé que je pensais, que je travaillais, que j'aimais. Toute ma vie j'ai ressemblé à ces gens qui sommeillent encore et veulent se lever ; ils rêvent qu'ils sont debout et restent endormis. » Mémoires d'un suicidé, 267.
cheur immaculée. J'éprouve comme un frisson de plaisir à voir la nature se taire, agoniser, presque mourir. Aucun bruit. Tout est sourd. Ainsi la vie, en tombant tous les jours sur mon âme, l'étouffé, la fait lentement mourir. La belle méditation à écrire là-dessus, si j'étais poëte, comme Victor M*** ! Et l'exact, le pénétrant symbole ! »
Les vers qu'il cite sont-ils du poète Victor M*** ? Nous ne savons, mais le premier vers ressemble étrangement à un vers de Verlaine, et le quatrain d'ailleurs est parfaitement médiocre.
Il neige dans mon cœur, il neige sur la ville. La nature endormie est vide de frissons. Et mon âme s'endort, ma pauvre àme inutile, Où sont mortes, hélas ! toutes les passions.
Et il va comparant — en prose — la « lente et douce » tombée des flocons à la « morne et fatigante » tombée des jours. Même « monotonie », même « mélancolie », même « tristesse ». Mais la nature s'éveillera; « le vent d'ouest ou du sud fera fondre la neige », tandis que son âme « restera toujours ensevelie sous la couche » — il n'a pas dit de quoi — « de jour en jour plus épaisse qu'y dépose la vie ».
Voilà l'éternel refrain de l'éternelle jérémiade. Il est triste, il s'ennuie, il n'espère rien de la vie. rien ne l'intéresse — que la contemplation attendrie de sa tristesse et de son ennui, et que la lecture d'œuvres qui « s'harmonisent à la teinte de son âme ' ».
I. Car cette maladie de l'ennui, de la mélancolie, du mal du siècle, beaucoup se la sont donnée, il est à peine besoin d'en faire la remarque.
« La maladie d'un René, d'un Oberrnann qui ne savaient, plus vouloir, n'est pas naturelle aux Dauphinois. Par la suite, on verra que Berlioz en souffrira comme d'une maladie acquise, non native, qui s'use (ou plutôt qu'un homme vigoureux use) en quelques années de
« 17 mars [1835]. — Journée délicieuse, passée presque tout entière à relire Obermann. Ah ! le bon, le bon livre ! Je voudrais le savoir par cœur. Il sera pour moi ce qu'est l'Imitation pour ce candide T***. » Mêmes aveux le 3 mai, le 28 août, le 6 septembre. Visiblement Obermann l'obsède, à mesure justement que la lecture développe plus rapidement son penchant naturel à la mélancolie. Il en transcrit des pages entières, qu'il coupe de commentaires admiratifs et de comparaisons avec lui-même, celle-ci par exemple : «Je n'aime que le soir... » (Obermann, lettre XVII), et il ajoute : « On n'a jamais rien écrit de plus vrai et de plus profond. C'est admirable ! Quelle justesse et quelle pénétration ! »
Un autre jour, c'est la lettre XV qu'il copie : « Les premiers temps ne sont plus , je n'ai plus de larmes »;
et il ajoute : « Et moi aussi, je n'ai plus de larmes... Rien ne peut plus m'affliger, ni me distraire, ni me faire sourire. La mort, partout la mort ! Le désert, sans oasis ; le vide, le vide absolu... Néant, néant complet. »
jeunesse; à la fin, l'homme affaibli par l'âge, elle reviendra, impétueuse, par séniles accès; mais entre les deux extrêmes, durant sa vie toute d'action, Berlioz en souffrira comme d'une maladie qu'il se donne de temps en temps, pour se distraire, pour en jouir, pour étonner les autres et prendre un air fatal : une maladie qu'il se donne parce qu'il se sent solide. Jeu dangereux, car on peut arriver à de vraies crises.
« Chose certaine : dès 1820, l'adolescent avait déjà reçu le germe de cette maladie étrangère à sa race. Ce germe, à tout le moins avait produit un premier trouble apparent, à savoir : la florianesque mélodie que Berlioz replacera, vers 1830, dans la Fantastique. Oui, sous les paroles de Florian et dès 1820, l'adolescent, spontanément, par une nécessité intérieure, a déjà mis un peu l'âme du futur Lélio. Il a donc déjà, en germe, la maladie du siècle; il porte en lui, sans le savoir, les ferments mêmes du romantisme.
« Ces germes d'emprunt, tout vivants qu'ils sont, vont continuer quelques années encore leur vie obscure, assoupie, secrète : les accès, les crises, ne se manifesteront que plus tard, à l'appel des circonstances. » Ad. Boschot, la Jeunesse d'un romantique, 76.
D'autres fois, assez souvent même, c'est son modèle, son héros, qui parle par sa bouche, tant il s'est incorporé luimême à son auteur, tant il en est imprégné « jusque dans les moelles ».
« 10 septembre [1836J. — Je me demande pourquoi je vis et ce que je fais ici-bas. Les autres ont des passions qui les soutiennent, qui les excitent, qui les emportent ; moi, je n'ai rien, je n'espère rien, je n'aime rien, je ne désire rien. C'est comme une fatalité qui s'est appesantie sur moi et qui, je le sens, ne me quittera plus, ne me lâchera plus. » C'est une partie de la lettre XL VI àObermann : « Je me demande ce que je fais et pourquoi je me mets a vivre »r etc.
D'autres fois, simple citation, comme d'un texte qu'il se serait proposé de méditer. « 3 avril [1837]. — Et moi, voici ma vingt-septième année... » Lettre XXXVII.
Autour de lui on s'inquiète, puis on s'attriste et tinalement on se désole de le voir ainsi détaché de tout, revenu de tout ; et il s'en attriste, lui aussi, il en souiFre, car il a meilleur cœur qu'il ne voudrait croire, et malgré la constance de ses affirmations, tout n'est pas flétri chez lui, tout n'est pas mort.
« 2 février [1836]. — Mes sentiments affligent ma mère. Elle ne les comprend pas. Qu'il vaut bien mieux pour elle ! Elle serait trop désolée de voir l'affreux état du cœur de son enfant !... Ah! ne comprends jamais, pauvre femme, ne comprends jamais. Tu l'essaierais en vain d'ailleurs. Ces terribles complications ne sont pas faites pour toi, chère âme si simple et si pure, que je regrette tant de voir souffrir et que je suis au désespoir de ne pouvoir consoler. »
Elle voudrait le marier : il résiste, alléguant sa santé, ravi d'avoir ce prétexte à cacher les autres causes plus profondes, et à ses yeux plus honorables certainement.
« 4 mai [1837]. — Me marier! On me propose de me marier ! Eh ! suis-je capable de faire le bonheur d'une femme? Suis-je même capable d'aimer ?... Non, non. De vastes déserts de sable brûlant, où tout est aride et sec, où il n'y a ni fleur, ni végétation, ni verdure, voilà l'image de mon cœur. Il est bien desséché et pour toujours... Je n'aimerai jamais et je ne me marierai point. »
Il résiste en effet à toutes les attaques, déjoue toutes les démarches, fait échouer toutes les tentatives, avec des satisfactions d'orgueil mal dissimulées, et qui parfois même s'étalent avec la plus délicieuse candeur. Ce n'est pas qu il méprise les femmes : c'était évidemment une âme douce, trop faible pour mépriser quoi que ce soit, et à qui sa finesse native a épargné bien des ridicules alors à la mode. Dans un temps où le byronisme est fort bien porté, il n'est pas byronien pour une obole. Rien de violent et de forcené dans ses gestes. Il est simplement fatigué, ennuyé, sans ressort, incapable de réagir, de volonté nulle. Il n'habite pas la région des éclairs et des foudres. Ni attitude, ni pose. Une résignation douce, tranquille, avec des passages — plus fréquents et plus durables, à mesure qu'il avance en âge — avec des passages d'amertume.
(( 12 octobre [1838]. — Promenade le long de la S***. Les eaux, un peu basses, étaient d'une pureté, d'une limpidité de cristal. Je me suis arrêté, deux heures peut-être, sous un saule. Moment d'ineffable rêverie... Avant de quitter la rivière, je me suis amusé à lancer des cailloux. Leur chute provoquait des bulles, vite éclatées, et soulevait la vase. Image de la destinée humaine : une écume qui disparaît au moindre souffle d'air, et un fond troublé, fangeux, que la moindre secousse fait remonter. Vraiment, il n'y a pas de quoi vous emplir de fierté... Pourquoi donc exister, puisque l'existence est un tissu de choses mono-
tones, douloureuses, puisque nous ne devons pas laisser de traces, même celles de nos ennuis, oui, pourquoi?... Abîmes de mystère... »
« 3 avril [1839]. — Le printemps va venir. Toute la nature se prépare à l'allégresse... Et moi je me sens plus triste, plus seul que jamais... Ne devrait-il pas y avoir aussi du printemps et du renouveau pour les âmes?... Tout rajeunit autour de nous. Seuls, nous vieillissons, avec la conscience de la fuite éternelle de notre jeunesse, de ce que nous avons été et que nous ne serons plus... C'est cela qui est triste, le sentiment de l'irréparable de notre destinée... »
Comme il a l'humeur égale, le caractère facile, beaucoup de lecture et un certain talent de conversation, on le recherche, il a des amis sûrs — qu'il semble juger avec clairvoyance — et qui le prennent assez souvent pour confident et pour arbitre. Ils lui demandent volontiers des conseils, et il semble bien qu'il était capable d'en donner d'excellents, si du moins nous voulons en croire le Journal. A la rigueur donc, il aurait pu guérir; une bonne hygiène morale l'aurait sauvé ; tout n'était pas perverti et gâté dans sa faculté de juger et de sentir. Le régime qu'il a suivi ne pouvait que le perdre. Il s'est trop complu dans son mal, et il a fini par succomber *.
1. « Il reprit un logement dans son ancien quartier, et s'y confina plus étroitement que jamais, n'en sortant qu'à la nuit close. Là commença de propos délibéré, et se poursuivit sans relâche, son lent et profond suicide : rien que des défaillances et des frénésies, d'où s'échappaient de temps à autre des cris ou des soupirs; plus d'études suivies et sérieuses ; parfois, seulement, de ces lectures vives et courtes qui fondent l'âme ou la brûlent ; tous les romans de la famille de Werther et de Delphine : Le Peintre de Saltzbourg, Adolphe, René, Edouard, Adèle, Thérèse Aubert et Valérie; Sénancour, Lamartine et Ballanche ; Ossian, Cowper et Kirke White.
«A cette heure, la raison avait irrévocablement perdu tout empire sur l'àme du malheureux Joseph. Pour nous servir des propres
Il est grand dommage aussi que cette obstination, cet acharnement à se regarder, à se contempler, à s'analyser, ait empêché notre pauvre sensitif de regarder plus souvent autour de lui. Plus nombreuses et plus détaillées, ses observations auraient constitué une véritable étude, précise, de pathologie romantique. De quelques indications, brèves en général, éparpillées dans ces « mémoires d'un cœur » — comme il disait quelquefois — on peut inférer que le mal du siècle a été fort répandu et ses victimes plus abondantes peut-être qu'on ne croit.
Sans le vouloir d'ailleurs, et sans en éprouver ni fierté ni regrets, notre mélancolique jeune homme a exercé autour de lui une réelle influence. On le recherchait, avons-nous dit, et il n'est point malaisé d'imaginer le tour que devait fatalement prendre la conversation. Quelques lettres, épinglées çà et là dans le Journal, de familiers momentanément éloignés, en donnent la substance. C'est presque toujours du sous-Obermann, encore plus faible et plus délayé que celui du « maître », comme l'appelle un naïf et trop complaisant admirateur.
Lui cependant continue à cultiver soigneusement son ulcère, lisant et relisant Joseph Delorme et Ohermann, se repliant toujours un peu plus sur lui-même, s'analysant à. l'infini, << ne sortant jamais de son âme ». Les distractions
expressions de son journal, « le roc aride, auquel il s'était si longtemps cramponné, avait fui comme une eau sous sa prise, et l'avait laissé battu de la vague sur un sable mouvant ». Nul précepte de vie, nul principe de morale ne restait debout dans cette âme, hormis quelques débris épars çà et là qui achevaient de crouler à mesure qu'il y portait la main.
« La Raison morte rôdait autour de lui comme un fantôme et l'accompagnait à l'abîme qu'elle éclairait d'une lueur sombre. C'est ce qu'il appelait avec une effrayante énergie « se noyer la lanterne au cou ». Vie de Joseph Delorme, 24-2v>.
de quelques-uns de ses amis, qui lui étaient autrefois indifférentes, l'ennuient maintenant, le dégoûtent, l'irritent même. Ils sont légers, bruyants, tapageurs, comme on l'était alors si volontiers, et toute cette exubérante et folle gaîté déplaît à notre penseur austère, de plus en plus épris de silence, de recueillement méditatif. Il ne s'indigne pas, parce que l'indignation même est une vanité, mais il plaint <( ces jeunes et vides cervelles » et il les méprise un peu.
« 12 mai [1837]. — Je reçois une invitation pour la semaine qui vient. « Or çà, messire, seriez moult gracieux « si daigniez venir joyeulsement festoyer es cauponie du « Palefroi noir, avec ribauds bien dégourdis et gaillardes « ribaudes, ce 18e de mai. Le punch y flamboyera allègrece ment, Pasques-Dieu !... Et que Satanas vous tienne en sa « bonne et souefve garde ! » Quelle misère au fond que cet insatiable besoin de s'amuser, de s'étourdir ! Le 19 au matin, mes joyeux écervelés seront plus lugubres qu'une messe de requiem. C'est une chose bien étrange et bien affligeante, qu'il y ait si peu de gens à comprendre que la seule consolation est dans la méditation et dans la pensée... »
« L'orgie » a eu lieu, selon les rites romantiques. On a bu du punch devant une tête de mort couronnée de fleurs ; des femmes se sont évanouies ou ont crié « comme pucelles en la première nuictée de mariaige » ; on a chanté la Ballade à la Lune probablement, et enfin, après le vacarme obligatoire dans la rue pour ennuyer et scandaliser le bourgeois, on est venu donner une aubade moqueuse au « pauvre solitaire », qui avait naturellement refusé de prendre sa part de ces joyeux ébats.
Quelques heures après, le « solitaire » écrit, plus maussade que jamais : « Je pardonne à ces fous d'avoir si désagréablement interrompu mon sommeil ; mais ce que j'ai Le romantisme et les mœurs. 20
plus de peine à leur pardonner, c'est cette légèreté, cette insouciance... C'est à désespérer d'eux, vraiment. » Toute cette turbulente et folle jeunesse était moins malade assurément que son impitoyable et morose censeur ' .
Car la maladie fait chez lui des progrès rapides. C'est au point que le moindre effort lui coûte, lui est une cause de réelles souffrances. On rencontre dans le Journal des aveux comme celui-ci. « Il faut cependant que je me décide à aller chez mon tailleur. Quel ennui ! Se déshabiller, essayer !... On devrait bien s'accommoder de vêtements tout prêts. Et je m'en accommoderais bien pour ma part, mais ma mère ne serait pas contente. Piètres occupations de femme que tout cela !... »
Et ailleurs : « Recommencer éternellement les mêmes choses, tous les jours se lever, passer par les mêmes rues en faisant presque le même nombre de pas, revoir les mêmes figures qui me redemanderont les mêmes nouvelles, et recommencer le lendemain et tous les jours qui suivront, quelle misère ! Vaut-il la peine de vivre pour ce cycle de petitesses et de platitudes 2 !... »
1. « Rien n'est plus compliqué que de percevoir nettement la réalité présente, la réalité sociale surtout, qui est la plus récente dans l'ordre de l'évolution des êtres et que rend si complexe le jeu des forces intelligentes qui la modifient à toute heure. L'affaibli s'en détourne donc; il voudrait l'oublier, la nier, la détruire. Et parce que vivre, pour un homme, c'est surtout agir... en vue d'augmenter sa puissance sociale ou de l'affermir, ce qui s'en va d'abord avec l'activité raisonnée, c'est le sentiment de la vie et la joie de vivre. Une impression d'incomplétude, de solitude morale, et presque d'angoisse s'établit à demeure; l'existence paraît lointaine, dénuée d'intérêt, irréelle. On reconnaît à ces traits... le mal du siècle de la génération de 1830. » E. Seillière, le Mal romantique, vin.
2. Il faut lire, en regard, les Mémoires d'un fou, et les lettres inédites de Flaubert et de Le Poittevin, publiées par M. René Descharmes.
Littéralement, c'est à une lente agonie qu'on assiste, et le spectacle est pénible, d'autant qu'il y a parfois des réveils brusques et comme des sursauts de volonté '.
« 10 septembre [1837]. — J'ai tort, j'ai tort, j'ai tort. Je ne devrais pas me délecter à ce point de toutes ces lectures. Elles me feront du mal, je le sens, j'en suis sûr. J'irai à la folie ou au suicide. Halte-là, mon garçon, ce serait acheter un peu cher la délectation de quelques heures... »
« 12 septembre même année]. — « J'ai fermé mon livre (les Poésies de Joseph Delorme), j'ai été le long de la S***. J'y ai rêvé longuement. Rentré le soir à six heures, j'étais fatigué, mécontent, et fort en peine de savoir exactement les causes de mon malaise. Peut-être suis-je engagé dans une mauvaise voie. Tant pis ! nous verrons bien. »
« 15 février [1838]. — Ils m'ennuient à la fin, tous ces pleurnicheurs ! La vie a encore du bon, et je veux vivre... »
« 26 mai [1838]. — Au diable tous les livres et toutes les paperasses ! Vivre, je veux vivre, je le veux, je le veux... »
Mais c'était trop tard. La volonté était trop fortement atteinte ; et après ces nerveux essais de relèvement, les chutes n'en sont que plus profondes. Ce ne sont plus désormais que plaintes mornes, soupirs de découragement, mélancolie amère, tristesse navrée, résignation par faiblesse et impuissance. Tous les ressorts de la machine nerveuse sont détendus, usés. C'est une chose morte que ce jeune homme de trente-cinq ans '2.
1. Il y en a aussi dans Obermann. Il veut vivre pour « mesurer l'eau qui tombera pendant dix années » ! Il voudrait savoir « si l'on pénètre de nouveau dans l'intérieur de l'Afrique » ; mieux encore, il se figure volontiers « domptant les caïmans, traversant les fleuves à la nage, poursuivant le bouquetin sur les granits glacés », etc. Quand on fait des rêves, il est permis de les faires violents et désordonnés.
2. Ce type de mélancolique a été fort commun alors. On lit dans la Jeunesse d'un romantique, de M. Ad. Boschot, p. 272 : k Ce brave
Avec l'ennui perpétuel, un sentiment constant de fatigue écrasante, vient enfin le dégoût de vivre, et à sa suite, naturellement, le désir de la mort.
« Novembre [1838]. — A quoi bon? A quoi bon ?... A quoi bon la vie, toutes les choses qu'on dit être belles, douces, enviables, désirables? A quoi les fleurs, les parfums, l'amour, les femmes ?... Néant, vide que tout cela... A quoi bon tout? Rien ne sert de rien, rien n'est rien. Voilà la seule vérité. »
« Décembre [même année]. — Je ne lis plus... Je sais tout par cœur des livres que j'ai le plus aimés... Que m'apprendraient-ils que je ne sache déjà pour l'avoir maintes fois éprouvé ?... Les livres gais me font horreur, et les tristes n'égalent pas ma tristesse. Si désolés qu'ils soient, je le suis plus encore. Ils me font sourire. Que sont les chagrins d'Obermann et les douleurs de Delorme par comparaison avec ce que je souffre ? Des chagrins d'enfants, de petites filles à qui on a refusé des bonbons ou qu'on a privées de dessert... Je ne lis plus, je n'ai plus envie de lire... »
« Janvier [1839]. — Gustave est mort. Il est bien heureux. Quand mourrai-je à mon tour? Maintenant, le plus tôt serait encore le mieux... Je réfléchis ; j'examine, je pèse tout... Oui, le plus tôt serait le mieux, c'est incontestable. »
Sa santé s'altère. Des velléités de suicide le traversent brusquement.
Ferrand, voilà bien le René trop sincère, l'Obermann à qui le désir du talent ne donne même pas un semblant d'énerg-ie. Voilà bien le René pour qui la désespérance n'est plus seulement un thème à développer en phrases sonores. Pour lui, elle s'égmitte, poison stupéfiant, de la fiole irisée des rhéteurs; elle s'insinue dans les veines et jusqu'au plus profond de l'âme : René triste, terne, à plat, stagnant, un peu niais. »
« Mars [1839]. — Si j'osais !... Comme ce serait simple cependant!... Faible comme je suis, je ne souffrirais pas beaucoup... Oui, comme ce serait simple ! Une légère pression sur un petit morceau de fer recourbé, un peu de plomb dans la tête ou dans la poitrine, ou encore une légère glissade le long d'une berge de la S*** que je connais bien, et je serais éternellement tranquille... C'est curieux comme ce serait simple !... »
Mais il n'ose pas. Peur de tuer sa mère ? Crainte de l'opinion publique ? Aboulie de neurasthénique ? Peut-être pour toutes ces causes à la fois. Du moins il ne veut pas, « tout bien considéré, disparaître autrement que d'un coup de pistolet à la tempe ». Tout autre genre de mort lui répugne. « J'ai vu un pendu et deux noyés. C'est épouvantable, horrible... Je me le suis juré à moi-même, jamais je ne finirai de la sorte. »♦
Il mourut tout simplement d'une fluxion de poitrine, le ï novembre 1839 *.
Quelques jours avant sa mort, il avait reçu d'un de ses jeunes amis une longue lettre, accompagnée d'une poésie
1. Et que d'autres victimes du romantisme jusque parmi les gens qui émergèrent de la foule et eurent au moins une heure de notoriété ! « A. Fontaney fut le miroir fidèle d'une époque où la phraséologie religieuse, le sentiment chrétien lui-même, se mêlaient aux passions les plus fougueuses, les plus désordonnées, où le satanisme alternait dans le même homme avec l'ascétisme, où dans le roman et jusque dans la vie réelle on pouvait être à la fois Antony, René et Jocelyn, où enfin les héros poitrinaires étaient tout à fait à la mode, et où les amoureux n'étaient pas loin d'envier ces pâles et langoureux rivaux. Fontaney fut la réalisation complète de cet idéal, y compris la consomption, qu'il feignit peut-être d'abord, nous n'en jurerions pas, mais dont finalement il fut atteint pour tout de bon et mourut dans les circonstances les plus lamentables et les plus romanesques qui se puissent imaginer. Ajoutons à ces traits quelque teinte de dandysme, un léger travers d'anglomanie gâtant un peu une très réelle distinction. » Eug. Asse, Les petits romantiques, p. 7. — H y a eu alors plus d'un Fontaney.
qui lui était dédiée : « A mon maître en obermanisme ». Le tout avait été épingle au dernier feuillet du Journal. Inutile de transcrire la lettre. Voici la poésie.
Au jardin parfumé tout est grâce et murmure, Tout palpite et frissonne en l'air tiède et vermeil ; Et déjà Ton peut voir, sous l'éclair du soleil, Luire de beaux fruits d'or dans la sombre verdure.
Une mignonne enfant, blonde comme l'aurore, Lève vers les beaux fruits des regards de plaisir ; Mais sa petite main ne peut pas les saisir, Et la mère obéit à l'enfant qui l'implore.
Vers la fluette main la branche est abaissée, Un beau fruit est cueilli... Quel cri d'effroi soudain Vient de faire envoler les oiseaux du jardin ? Pourquoi la blonde enfant semble-t-elle offensée ?
Le beau fruit désiré que sa lèvre gourmande A mordu vivement était encor tout vert. Elle le jette alors et le fruit entr'ouvert Va bondir et rouler contre la plate-bande.
Ce beau fruit si trompeur représente la vie. Tout est sourire en elle et tout semble douceur ; Elle leurre toujours, et notre pauvre cœur D'y mordre à pleines dents (sic) ressent vite l'envie.
Mais au fatal désir gardez de condescendre,
Et que de vous toujours le fruit reste écarté ;
Ou vous reconnaîtrez qu'étant toujours gâté
Il ne vous laisse au cœur qu'un affreux goût de cendre.
Au-dessous de ces vers, la main défaillante du « maître » avait écrit ces simples mots : « Pour ma part, je suis convaincu que c'est certain. Mais ce pauvre Frédéric n'est pas sans talent ; il a de l'intelligence, il a de l'esprit. S'il continue, c'est mon sort qui l'attend. Peut-être serait-il charitable de l'avertir. »
C'eût été charitable en effet. Ce n'est ni dans Obermann ni dans Joseph Delorme qu'on apprend à vivre, ou si l'on aime mieux, à « supporter le fardeau de l'existence ». La discipline est mauvaise et le régime malsain '. La vie du mélancolique disciple de Sénancour et de Sainte-Beuve en est un assez bon témoignage. Et que d'autres exemples le démontreraient encore, si nous connaissions par le menu la vie morale d'alors et si toutes les victimes du romantisme avaient laissé leur Journal !
Mais, au fait, il existe, ce « journal intime » de toute une pauvre et malheureuse génération, et en double exemplaire encore : ce sont les Forces perdues et l'Education sentimentale. Et ce qui fait le malheur de Frédéric Moreau comme d'Horace Darglail, c'est bien de souffrir d'une maladie de la volonté — qu'ils doivent en g'rande partie l'un et l'autre à leur romantisme 2.
1. « C'est une belle chose, et très grande assurément, de se poser seul en face de la société, de raconter ses souffrances intérieures, etc. Mais, comme le disait Bacon, pour s'en tenir à la solitude, il faut être moins qu'homme et plus que Dieu. A se nourrir perpétuellement de la contemplation de soi-même, on voit bientôt se troubler la sérénité primitive de ses pensées; on ne se trouve plus si grand qu'à l'heure de la retraite; bon gré mal gré il faut revenir au monde et s'y renouveler. » G. Planche, les Royautés littéraires, Iievuedes Deux- Mondes, 1834, 1, ;>34-o35. — Bien longtemps auparavant, et avec plus de netteté, Aristote avait dit {Politique, I, n) : « Celui qui est impuissant à former société ou qui n'en a aucunement besoin, parce qu'il se suffit à lui-même, n'est pas partie de la cité : c'est un animal ou un dieu. »
2. On sait comment Sainte-Beuve et Du Camp s'en guérirent ou à peu près, et quels dérivatifs Flaubert trouva à son mal. (Cf. Paul Bourget, Discours de réception à l'Académie française.) — Barbier demandait un jour à Sainte-Beuve s'il ne reviendrait pas à la poésie, au roman, et le critique de répondre : « Que voulez-vous? J'éventre les morts pour guérir ma mélancolie. » Barbier ajoute : « Etait-ce encore un mot vrai ? Je le pense. » Souvenirs personnels, 317. — Dominique est encore l'étude d'une de ces guérisons.