CHAPITRE II
A trop répéter que la vie est insignifiante, quelle est mesquine, qu'elle est mauvaise, on finit par la faire prendre en aversion et par en inspirer le dégoût. Les tempéraments vigoureux, énergiques, se révoltent alors, protestant de toutes leurs forces contre « tant de platitude et de vulgarité », et « vomissant des torrents de blasphèmes contre l'injustice et la cruauté du ciel 1 ». Leur colère éclate en invectives passionnées, en explosions furieuses, en imprécations du plus amer et du plus sombre désespoir. D'autres, moins fortement trempés, après quelques essais de résistance ou même sans avoir résisté du tout, se soumettent et abdiquent. « Pourquoi s'obstiner à rester à table quand, au lieu du festin qu'on vous avait promis, on n'a qu'une cuisine ignoble et fade à vous faire lever le cœur ? » Le mieux n'est-il pas de partir de suite et de marquer ainsi à son hôte « en quel souverain mépris on tient sa maigre pitance 2 »? Et ce sont en effet les deux formes qu'a encore affectées le mal du siècle : la révolte frénétique, pleine d'ironie et de sarcasmes, à la Byron, et le suicide, avec ou sans accompagnement de rhétorique. Le baudelairisme, avons-nous vu, est le terme naturel où doivent conduire l'exaspération de la sensibilité et la recherche exclusive de la sensation ; le désespoir et la mort volontaire sont aussi les conséquences logiques du