Georges C"*, 28 ans
mal du siècle. De la première de ces formes, nous parlerons en détail quand il sera question de Y « antonisme ». Quant à la seconde, elle s'est manifestée de bonne heure avec une fréquence et une intensité qui par instants furent même inquiétantes.
Que le suicide ait sévi pendant la période romantique avec une violence toute particulière, le phénomène n'a rien que de naturel : on sait aujourd'hui quelles étroites affinités il existe entre le suicide et la neurasthénie, et comment l'un est trop souvent la conséquence malheureuse de l'autre. Le romantisme n'a fait qu'en donner pour sa part une abondante démonstration.
Non qu'il soit juste de lui imputer la plupart des morts volontaires qu'on a enregistrées alors. Le dégoût de la vie est entré dans le monde avec la vie elle-même. Puis, ce dégoût, nous l'avons dit aussi, trop de raisons, où la littérature n'était pour rien, l'ont propagé à cette époque. Il a fallu même que la mode s'en mêlât : le suicide a été un instant pratiqué comme un sport des plus élégants. Mais ces réserves une fois indiquées, il n'en reste pas moins qu'à partir de 1830 il y a eu recrudescence de suicides, et qu'il faut faire au romantisme sa part dans la formation et le développement de la lamentable épidémie1.
Il ne s'est pas contenté, en effet, pour les raisons que nous avons déjà vues, de détacher peu à peu de l'existence, il a encore nettement conseillé de s'en affranchir.
i. Cf. sur le suicide en général, E. Faguet, Propos littéraires, Quatrième série.
Cette secrète et froide maladie, Misérable cancer d'un monde qui s'en va, Ce facile mépris de l'homme et de la vie ',
il en a été intoxiqué, littéralement. « La pensée de la mort est la doyenne de mes pensées2 », déclare Petrus Borel. C'est celle au moins qui lui a inspiré quelques vers simples et touchants au milieu de lepilep tique tintamarre que font les autres.
Il n'est de bonheur vrai, de repos qu'en la fosse ; Sur la terre on est mal, sous la terre on est bien; Là, nul plaisir rongeur; là, nulle amitié fausse.
Alors, pourquoi s'obstiner à vivre? La lâcheté seule peut empêcher de chercher dans la mort la consolation suprême et le suprême oubli.
Et moi, plus qu'un enfant, capon, flasque, gavache,
De ce fer acéré Je ne déchire pas avec ce bras trop lâche
Mon poitrail ulcéré!...
Qui me rend donc si veu'e et m'enchaîne à la vie?
Pauvre Job au fumier!...
Qu'ai-je à faire ici-bas ? Traîner dans l'infortune...
Lâche, rompons nos fers.
Etes-vous malheureux en amour ou incompris, et sans génie pour vous en consoler ? Osez demander à la mort la guérison radicale de toutes ces misères.
Va, que la mort soit ton refuge !
A l'exemple du Rédempteur.
Ose à la fois être le juge, La victime et l'exécuteur.
{. A. de Musset, le Saule. 2. Testament.
Qu'importe si des fanatiques Interdisent les saints portiques A ton cadavre abandonné ?
Qu'importe si, de mille outrages, Par l'éloquence des faux sages, Ton nom vulgaire est couronné?
Au moins rien ne vient-il troubler le silence et le calme éternels delà tombe.
Certes, l'on est heureux dans les villas des morts ( !
— Mais ce sont peut-être là simples fantaisies poétiques?
— Ouvrez alors les Œuvres posthumes d'Alphonse Rabbe ; lisez dans le premier volume Philosophie du désespoir, Du Suicide, Entre la vie et la mort, le Pain des forts, et vous y verrez froidement analysées les raisons qui peuvent faire souhaiter une sortie prématurée du pauvre et triste « banquet de la vie ».
« Après tout, il n'y a pas une si grande différence entre la misère et l'inanité de nos agitations et le sommeil du tombeau; un peu plus tôt, un peu plus tard, le résultat est le même : ce que nous anticipons sur une lente caducité est autant de dérobé aux infirmités, aux douleurs, à l'abandon peut-être, et autant de gagné pour le repos2. »
1. Philothée O'Neddy, Nuit quatrième, Nécropolis. — Il est inutile dénommer les œuvres où il y a suicide ou bien où il est question de suicide : l'énumération comprendrait presque toute la littérature d'alors.