‹ Le romantisme et les moeursChapitre 89 sur 122 · I, 70, h Pain des Forts. Cf. ibid · texte numérisé non relu

I, 70, h Pain des Forts. Cf. ibid

Terre, où va s'engloutir ma poussière fragile, Terre, qui t'entretiens de la cendre des morts, O ma mère, à ton fils daigne ouvrir un asile ; Heureux si dans ton sein doucement je m'endors. Sous la tombe du moins l'infortune est tranquille.

La vie est si triste en effet, si peu digne d'être vécue, que s'il fallait après la mort revenir à l'existence, toute condition serait encore préférable à la condition humaine.

« Nous touchons à la fin de la course, ô mon âme ! tu vas partir chargée de la dépouille de nos pénibles observations; mais une fois libre et sortie de ta terrestre demeure, garde-toi de revenir, pour reprendre tes liens et ta prison. Laisse pour jamais ces vieux vêtemens de la vie, humides de nos larmes et de nos sueurs. — Si la loi du monde inconnu te prescrivait absolument de retourner, sois du moins toute autre chose plutôt qu'un homme... ; demande à promener dans les forêts la majesté d'un lion indépendant. Règne aux solitudes : tu déchireras de tes ongles le fils du tyran qui viendra avec ses esclaves et ses limiers t'y troubler ! Ou bien, à la force et à la puissance préférant le bonheur, diligente abeille, cherche le suc de mille fleurs, et fais-toi de leur calice des lits de pourpre, d'or et d'azur, enrichis des cristaux de la rosée. — Tu chérissais les arts : cygne au port superbe, au chant mélodieux, cours légèrement le long des sinuosités d'un fleuve tranquille. — Mais au sein des forêts, au fond des eaux, dans l'espace des airs, souviens-toi que l'homme est le pire et le plus malheureux des êtres de la création ; fuis ces demeures, et plains-le de s'amuser au spectacle odieux qui nous a tant fatigués ' . «

Et la suite :

Mais plus heureux eucor qui tombe avant le temps, Moissonné dans sa fleur, aux jours de son printemps, etc.

1. I, 170, Mon âme. — Cette idée de la mort l'obsède au point qu'il la voit partout, qu'il la sent partout présente, comme la plus sournoise, la plus infatigable des forces, — et le plus sûr des dangers. « On boit la mort avec plaisir dans le vin dont on croit se désaltérer; elle se mange avec appétit dans les viandes dont on

Et si l'on objecte que le pauvre Rabbe avait des raisons trop personnelles — rapportées d'un voyage en Espagne et d'un commerce trop intime avec de belles espagnoles — de maudire la destinée, et que donc sa Philosophie du désespoir ne vaut que pour lui, il ne semble pas qu'on puisse faire la même observation à propos de Maxime Du Camp; c'est bien l'état d'âme d'une époque qui s'exprime dans ses Mémoires d'un suicidé : on va voir la place que tenait le suicide dans les préoccupations des contemporains.

L'idée en était familière même à l'enfance.

Jean-Marc — c'est le héros du livre — et quelques amis viennent de s'échapper du collège avec effraction. Il fait nuit, et nos jeunes étourdis se sont arrêtés au beau milieu du Pont-Neuf, fort embarrassés de leur personne et fort effrayés des suites possibles de leur escapade.

« Je ne sais lequel de nous rompit le silence, mais je sais qu il dit :

« — Pourquoi ne pas mourir ?

« Cette question répondait si bien à nos pensées, que nous sentîmes une sollicitation terrible se dresser en nous. Nous nous levâmes simultanément et nous restâmes debout au pied de ce parapet sur lequel nous nous étions assis et que nous mettions maintenant comme une sorte de barrière entre nous et la tentation.

« La conversation s'ouvrit ; elle fut grave, calme et sérieuse. Trois enfants, dont le plus âgé n'avait pas seize ans, discutèrent sur la vie et la mort, comme Socrate avec ses disciples avant de boire la ciguë. Cela fut solennel, je le jure ; chacun parlait à son tour et donnait ses raisons pour

pense faire sa nourriture. Elle est de bonne odeur quand on la sent imprudemment dans une fleur ou dans un parfum. » A. Rabbe, le Pain des Forts, I, 91. — Baudelaire devait reprendre cette pensée.

ou contre. Pendant une heure, on causa ainsi, et je dois le dire, si la Seine ne charria pas nos trois cadavres pendant cette nuit sans lune, c'est que nous sentîmes couler dans nos cœurs les larmes de ceux qui nous auraient pleures. »

A plus forte raison, la tentation reprendra-t-elle plus violemment Jean-Marc devenu jeune homme. « Je pris mon existence en aversion, ma maîtresse en haine ; je criai, comme toujours, à l'injustice d'un sort auquel je m'abandonnai lâchement sans lutte et sans combats ; je me demandai à quoi bon continuer cette route pénible indéfiniment ouverte devant moi, et je résolus de mourir... Je m'empoisonnai. J'avais pris une dose d'opium telle que mon estomac la rejeta. Je fus sauvé, puisque cela se nomme ainsi. »

Sauvé, mais non tméri1. L'idée de la mort le hante en effet : des images funèbres l'obsèdent. Il rencontre un jour un convoi, il le suit. « Le cimetière était proche. Une fosse, nouvellement creusée, bâillait et attendait sa proie. On y descendit le cercueil avec de grosses cordes qui grinçaient sourdement. On psalmodia des prières, les assistants répondaient en chœur. Je ne sais quelle joie amère j'éprouvai à contempler ce spectacle. Ce cadavre cloué entre ses six planches me faisait envie, et j'aurais voulu être à sa place.

1. Jean-Marc cherche à se démontrer qu'il a le droit de se tuer. « Lorsqu'un droit ne blesse personne, ne lèse aucun intérêt, ne détruit aucun bonheur, ne trouble en rien la marche de l'humanité, et que ce droit, du seul fait de son existence, est tacitement consenti par Dieu, il est permis de s'en servir lorsqu'on en a besoin. Je suis en cas de légitime défense contre ma propre vie, je la tue, et je fais bien. » Mémoires d'un suicidé, 48-49. — Les héroïnes de roman disent tout simplement : « Si c'est un crime que je commets en me tuant, Dieu m'absoudra, sans doute, puisqu'il ne m'a pas donné la force de supporter davantage ma vie. » Fr. Soulié, le Conseiller d'Étal, II, 331.

« Comme les autres, j'égouttai l'eau bénite sur le corps, et quand tout fut terminé, quand les fossoyeurs comblèrent ce trou qui recelait un homme qui avait vécu, aimé, souffert et prié, je me demandai, plein d'aspiration vers la dernière heure, quand viendrait enfin le jour où la terre tomberait aussi sur les planches sonores de mon cercueil '. »

Car la mort n'a rien d'effrayant, à l'encontre d'une opinion trop généralement répandue.

« 0 mort, je t'ai toujours aimée ! Ils ont fait de toi un fantôme hideux, squelette repoussant armé d'une faux et portant superbement ton linceul sur l'épaule. Dans l'orbite de tes yeux ils n'ont point mis de regard; sur ta bouche grimaçante ils ont fait un signe de menace ; ton bras est toujours levé, et tu galopes au travers des mondes sur un hippogriffe plus rapide que la lumière et qui broie sous ses pieds d'airain les générations pleines d'épouvantemeuts. 0 mort, tu n'es point ainsi !

« Si j'étais un grand sculpteur, je prendrais un bloc de marbre et j'y taillerais une statue. Ce serait une jeune

1. Un tableau que la lithographie popularisa est celui deDecamps, le .Suicide. Voici comment Jean-Marc le décrit Mémoires d'un suicidé, 207) : « Dans une mansarde étroite et désolée, sur un grabat maigre et sans drap, un jeune homme était étendu. Une couverture, dernier vêtement de jour et de nuit que lui a laissé la misère, enveloppe son corps ravagé par la souffrance ; une de ses mains pose sur sa poitrine, l'autre pend sans force et traîne jusque sur les carreaux froids et usés : sa tète, en retombant pour toujours, a rejeté en arrière ses longs cheveux souillés de sang ; à terre, près du lit, un pistolet encore chaud a été l'instrument de liberté dont s'est servi ce malheureux. Près de lui, contre la muraille, s'appuient les outils divins qui n'ont pu le faire vivre : un chevalet, une palette tachée de couleurs humides encore, car il a dû lutter jusqu'au dernier iour. Plus haut, sur une planche inégale et rugueuse, sont rangés quelques livres, une statuette en plaire et une tête de mort qui regarde avec ses grands trous celui qui vient d'échapper à la vie. Cela est sinistre et terrible. »

femme pâle et sérieuse; ses cheveux négligés, d'où s'échapperaient des violettes, côtoieraient ses joues amaigries et tomberaient sur ses frêles épaules; un sourire triste comme un adieu entrouvrirait ses lèvres décolorées; son regard voilé aurait d'irrésistibles attractions et serait doux comme un baiser. Vêtue d'une draperie transparente qui laisserait voir la beauté charmante de son corps, elle tiendrait d'une main une faucille d'or et tendrait l'autre vers ceux qui l'appellent et la prient ; elle poserait un* de ses pieds nus et minces sur des chaînes brisées ; auprès de l'autre germerait la verte fleur de l'espérance ».

Séduit tout le premier par une aussi charmante et gracieuse image, Jean-Marc se tue, après avoir composé son épitaphe — qu'il convient de citer.

Ici gît

la dépouille d'une âme

éternelle.

0 mort

que j'ai forcée à m'obéir,

déjà je t'ai vue souvent dans mes existences

antérieures,

et souvent je te reverrai dans mes existences

futures.

Choisis-moi de préférence

lorsque tu voudras

délivrer

un homme de l'enveloppe

qui embarrasse son âme

éternelle ;

fais que je sois ton élu

à toujours,

et conduis-moi

de transmigration en transmigration

jusqu'à Dieu,

afin que je puisse rentrer

à jamais

dans son essence infinie et éternelle !

Ainsi soit-il ' !

Or Jean-Marc est une victime du romantisme; et c'est tout l'objet des Mémoires d'un suicidé — objet trop apparent du reste — que d'en faire la démonstration.

1. Il serait à peine exagéré de dire qu"il y a eu toute une littérature sur le suicide; ci la Ciguë d'Augier n'est qu'une protestation coulrc cette littérature — et ses adeptes. On peut lire aussi, mai-, il y faut quelque courage, le Suicide, de S. de Sugny (1832), longue diatribe, et ridiculement insignifiante, contre la fâcheuse manie de l'époque. L'auteur du reste ne laisse pas ignorer que son but est d'opposer un roman français à Werther et à Jacopo Ortis. L'intention est excellente, mais il y aurait fallu un peu plus de talent.

El cependant, c'est chose si bizarre que la nature humaine, même des meilleurs de nos actes il peut sortir des conséquences si inattendues, que les Mémoires d'un suicidé ont, au moins une foi*, fortifié la volonté d'en finir avec la vie, bien loin de la réduire ou de la faire disparaître. C'est ce qui résulte d'une communication du commandant G***, à qui nous laissons la parole.

" Au printemps de 1877. je faisais partie d'un détachement de deux compagnies qui tenait garnison à Issoudun. A cette époque de l'année les exercices extérieurs étaient journaliers et, la manœuvre terminée, en regagnant la ville, les hommes chantaient des chansons de route. On remarquait parmi les chanteurs un grand jeune homme blond portant sur les manches les galons de fourrier, il se distinguait par son entrain et une bonne humeur inlassables. S'il (■lait d'un naturel yai et insouciant, rien ne devait contrarier l'effet de ces heureuses dispositions; plein de santé, servant sous les ordres d'un capitaine, ami de son père, qui veillait avec sollicitude sur son protégé, sa vie était facile et il avait vingt ans !

Un jour, surveillant une étude de gradés, je remarquai que le jeune fourrier, généralement peu appliqué, paraissait liés absorbé. J'eus la curiosité de regarder quelle lecture exerçait sur lui un al Irait assez puissant pour fixer ainsi son attention. Je lus : Mémoires d'un suicidé {œuvre posthume) , par Maxime Du Camp.

Le romantisme et les mœurs. 21

Rien de facile au surplus comme d'expliquer les Mémoires d'un suicidé par l'histoire privée de l'époque1.

Que les Jean-Marc aient alors pullulé, il y en a des témoignages de premier ordre. « La manie et la gageure de tous les René, de tous les Chatterton de notre temps, c'était d'être grand poète et de mourir. » C'est Sainte- Beuve lui-même qui l'affirme ; et Maxime Du Camp de reprendre quelques années plus tard le mot à son compte et de le présenter comme 1 « idéal » de sa génération. George Sand a souvent éprouvé « l'attrait du suicide » ~, et Flaubert plus encore, naturellement.

« A quelque temps de là. une détonation retentit dans la chambre du fourrier, on courut, il gisait inanimé au milieu d'une mare de

sang, le crâne fracassé, son fusil encore fumant dans sa main crispie. On se perdit en conjectures sur les causes du suicide, rien ne put l'expliquer.

(i Et cependant, au milieu d'une petite ville, dans \m détachement peu nombreux où l'existence est commune, la vie s'étale au grand jour el aucun acte privé ne peut rester ignoré, surtout lorsque l'attention publique a été attirée par un fait dramatique.

(( Peut-être, seul, ai-je surpris la secrète origine de celte attirance vers une fin tragique et voulue, lorsqueje trouvai legai sous-officier, penché sur sou livre, absorbé dans un rêve où il voyait se dérouler comme un affreux cauchemar, les scènes impressionnantes dont le dénouement était la Mort ! »

Les Mémoires d'un suicidé favorisant un suicide : l'étrange résultat ! et la mélancolique constatation!

1. Cf. Charpentier. le Mal du siècle; Mme Ancelol, Un salon sous la Restauration, dans Un salon de Paris, 34-3"» ; Barante, Souvenirs, I, 387-389; Ch. Monselet, Suicides dliommes de lettres et les Fous de mon temps, dans ses Petits mémoires littéraires; Jean Gigoux, Causeries, 30,59, et Max. Du Camp, Souvenirs littéraires, I, 120.

2. Cf. Lettres d'un voyageur, à Jules Néraud, sept. 1834; Histoire de ma vie, III, 332 ; et dans la Correspondance, I, 279, 282 ; II, 4, etc.

Que de passages de sa Correspondance pour le prouver! v Je ne regrette rien de ma jeunesse. Je m'ennuyais atrocement ! Je rêvais le suicide ' ! » « Nous étions, il y a quelques années, en province, an groupe de jeunes drôles qui vivions dans un étrange monde, je vous assure; nous tournions entre la folie et le suicide; il y en a qui se sont

tués un autre qui s'est étranglé avec sa cravate, plusieurs

qui se sont fait crever de débauche pour chasser l'ennui : c'était beau '-' ! »

Mais le témoignage le plus expressif, c'est encore à la préface écrite pour les Dernières (^/tansons de son ami Louis Bouilhet qu'il faut le demander. - Les pensums linis, la littérature commençait, et on se crevait les veux à lire au dortoir des romans; on portait un poignard dans sa poche comme Antony. On faisait plus : par dégoût de l'existence. Har*** se cassa la tète d'un coup de pistolet : And*** se pendit avec sa cravate. Nous méritions peu d éloges, certainement. Mais quelle haine de toute platitude ! Quels élans vers la grandeur ! Quel respect des maîtres ! Comme on admirait V. Hugo ! » Ce qui veut dire : « Comme on était romantique ! > Et, à ce qu'on peut voir, on l'était quelquefois jusqu'au bout .

C'est l'ambition et le rêve d'une foule de jeunes gens. La folie « était alors épidémique ». observe Ernest Havet [Notice sur Philothée O'Neddy, p. 14 ;« dans certains jours la plupart des têtes ne résistent pas à de certains ébranlements ; à côté de la contagion romantique, il y eut la contagion saint-simonienne... » Mais la première est autrement redoutable, et le nombre de ses victimes en est une preuve assez éloquente. Au portrait qu'en traçait, encore en 18i2. Charles Louandre. vous allez reconnaître

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