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Correspondance, II. 58 septembre

les malheureux qui ont été atteints de préférence par le terrible fléau : et ce sont les adeptes des rites ordinaires du romantisme. « Ils sont tout à la fois mystiques, blasés, rêveurs et mauvais sujets. Ils boivent l'orgie, broient les femmes, débitent de longues tirades au clair de lune et finissent ordinairement par le cloître ou le suicide. » La Mort est leur « grande inspiratrice », leur « grande consolatrice », comme ils disent. Avant de les goûter pleinement en réalité, ils en célèbrent les bienfaits en vers ou en prose, en vers de préférence, car on est toujours artiste, même au seuil du tombeau.

En voici un, par exemple, Marcel V***, qui se vante d'avoir « tout goûté, tout épuisé » delà vie, conformément aux meilleurs principes romantiques. Il n'a donc plus rien à faire ici-bas ; son cœur est « plein à la fois et desséché ». Il relit Obermann, René, Joseph Delorme ; et avant de se tuer, juge original de chanter un « hymne à la Mort ».

Salut à toi, Mort bienfaisante, Mère de l'éternel repos !

A mes appels sois complaisante, Comme à ta voix je suis dispos.

Toi seule es douce au malheureux ; Seule tu guéris et consoles, Bien mieux que les vaines paroles Et les conseils malencontreux.

On te maudit et je t'adore.

Tu me délivres de tout mal.

Sois désormais ma seule aurore, Sois désormais mon seul fanal.

Mes pauvres et tremblantes mains, 0 Mort, vers toi je les élève.

Cette vie, hélas ! n'est point brève ; Abrège ses mornes chemins.

LE ROMANTISME r:T LE SUICIDE 325

Oh ! que ta voix, ta voix si douce M'appelle à ton ciel radieux !

(x)ue je m'endorme sous la mousse Dans le calme éternel des dieux!

S'endormir pour l'éternité, Sans souci des heures amères, Sans plus connaître de misères, L'enivrante félicité !

Verse en mon cœur 1 oubli des peines, Affranchis-moi de tout souci ; Fais que mes heures soient sereines.

Mon âme te criera : Merci !

Et que par toi l'esprit vainqueur, Comme au sortir d'un vilain songe, Débarrassé de tout mensonge, S'abîme en l'éternel bonheur!

Et que d'hymnes de ce genre ont été alors « chantés ■ ! Car on veut bien partir le plus vite possible de « cette terre immonde », mais on veut que l'univers entier soit informé de votre départ. De tous ces adieux plus ou moins prétentieux et plus ou moins mélancoliques, nous ne mettrons qu'un sous les yeux du lecteur, le plus expressif, nous a-t-il semblé. Il a été épingle dans le Journal d'un résigné, envoyé a l'auteur du Journal par un de ses nombreux disciples. Une simple suscription l'accompagne : « Une des plus pénétrantes mélopées de deuil intime que je connaisse; écrite par Louis C*** lavant-veille de sa mort, k vingt-trois ans. » La « mélopée » est longue. Il faut la lire. De ces mornes strophes perpétuellement encadrées du lugubre refrain, il se dégage en effet une impression singulièrement pénible de lassitude horrible, de détresse morale navrante. Évidemment, il n'y a pas

trace de « pose » ici, et c'est bien du plus profond d'une âme fatiguée de la vie et avide du néant que s'exhale le chant de deuil.

Je suis las de la vie et j'en voudrais sortir. Car tout ce que je vois et m'offusque et me blesse. Aussi mou cœur navré dit et redit sans cesse : Je suis las de la vie et j'en voudrais sortir.

Je suis las de la vie et j'en voudrais sortir. J'ai déjà trop vécu, je connais toute chose. Je n'ai jamais trouvé de parfum à la rose. Je suis las delà vie et j'en voudrais sortir.

Je suis las de la vie et j'en voudrais sortir. Tout est mesquin ici, tout est plat et vulgaire. Et l'âme délicate est toujours solitaire. Je suis las delà vie et j'en voudrais sortir.

Je suis las de la vie et j'en voudrais sortir. L'homme ne se repaît que d'absurdes chimères: Toujours au fond de tout sont des larmes amères. Je suis las de la vie et j'en voudrais sortir.

Je suis las de la vie et j'en voudrais sortir. L'amour ne fut pour moi que le leurre suprême; Chaque bouche mentait qui me disait : « Je t'aime ». Je suis las de la vie et j'en voudrais sortir.

Je suis las de la vie et j'en voudrais sortir. D'eux-mêmes mes pas vont vers le noir cimetière Où tout ce qui fut vie est maintenant poussière. Je suis las de la vie et j'en voudrais sortir.

Je suis las de la vie et j'en voudrais sortir. Mes arbres préférés sont les cyprès funèbres; J'aime avec passion leurs lugubres ténèbres. Je suis las de la vie et j'en voudrais sortir.

Je suis las de la vie et j'en voudrais sortir. Par-delà les tombeaux que de voix qui m'appellent !

Et leurs sombres appels m'enivrent, m'ensorcellent. Je suis las de la vie et j'en voudrais sortir.

Je suis las de la vie et j'en voudrais sortir. Qui me retient ici ? Que fais-je sur la terre ? Pourquoi donc prolonger ma lugubre misère? Je suis las de la vie et j'en voudrais sortir.

Je suis las delà vie et j'en voudrais sortir. Mon cœur est desséché; mon cœur sans espérance Au monde ne connaît que la morne souffrance. Je suis las de la vie et j'en voudrais sortir.

Je suis las de la vie et j'en voudrais sortir. < ) Mort ! Mort ! viens, accours à la voix qui t'implore ; Viens exaucer les vœux d'un mortel qui t'adore. Je suis las de la vie et j'en voudrais sortir.

Je suis las de la vie et j'en voudrais sortir. Quand l'hiver va venir, la feuille glisse et tombe. Mon hiver est venu, j'incline vers la tombe. Je suis las de la vie et je vais en sortir.

Ce glas, d'une si lugubre monotonie, finit par devenir singulièrement poignant. Trop d'àmes se sont alors complu ù le faire tinter.

Car la mode s'en mêle, avons-nous dit, et d'assez bonne heure encore. C'est à qui paraîtra triste,, amer, désespéré. Tout le monde parle de mourir, et en esquisse au moins le geste, quand il ne l'achève pas.

Gérard de Nerval. — qui l'acheva, comme on sait, — se

promène un soir avec Alexandre Weill sur les bords du Danube, et de lui dire sans autre préambule :« Voyez donc, cher ami, voyez donc comme cet endroit serait bien fait pour nous aider à sortir proprement de la vie. Le cœur vous en dit-il ' ? » « J'ai entendu raconter à Ulric Guttingucr », écrit Maxime Du Camp, dans ses Souvenirs littéraires (I, 117), « qu'ayant mené x\lfred de Musset, alors âgé de vingt ans, à sa propriété du Chalet située au milieu de la foret de Trouville et d'où la vue s'étend sur l'estuaire de la Seine, sur la mer et jusqu'aux falaises de la Hève, le chantre des Contes d'Espagne et a Italie s'écria : << Ah ! le bel endroit pour se tuer ! »

Elisa Mercœur essaie de se suicider par désir d'immortaliser son nom, et, au témoignage de M'111' Trollope (Paris et les Parisiens en J835, II, 9i), beaucoup de jeunes français se tuent << sans autre motif que l'espoir de faire parler d'eux après leur mort » et de fournir un « fait divers » au Constitutionnel.

« Récemment, deux tout jeunes gens entrent chez un restaurateur, commandent un dîner d'un grand prix, le consomment joyeusement, avec force rires. Quand le garçon apporte la carte, ils demandent le maître de l'établissement. L'aîné lui dit alors que son dîner était excellent, fort heureusement : car c'est infailliblement leur dernier dîner; qu'ils n'ont pas un sou pour payer; qu'ils ont résolu d'en finir avec les peines d'un monde indigne d'eux; qu'enfin ils ont voulu quitter la vie sur un bon repas; et qu'ils avaient mêlé du poison à leur café. — Ils laissent leur adresse au restaurateur furieux. Le lendemain, celui-ci apprend, dans la maison qu'ils avaient louée récemment, qu'on les a en effet trouvés morts. — Sur une petite table dans la chambre, il

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