‹ Le romantisme et les moeursChapitre 91 sur 122 · Ph. Audebrand, Lauriers et cyprès · texte numérisé non relu

Ph. Audebrand, Lauriers et cyprès

v avait plusieurs papiers eouverts d'éeritures : c'était partout l'expression du désir il arriver à la renommée sans peine ni travaux, celle d'un parlait mépris pour tous ceux qui consentaient à gagner leur vie à la sueur de leur front, plusieurs citations de Victor Hugo, et la prière de publier dans les journaux leurs noms et le genre de leur trépas. »

Il paraîtrait même, toujours d'après la même pénétrante observatrice, que des signes infaillibles accusent ce « mépris gladiatoral de la mort » : œil hardi, égaré, audace soutenue d'indifférence. Ce qui est sûr en tout cas, c'est que tous ces « oisifs » sont adeptes de « l'école décousue », lisez : romantique. Affirmation assez hasardeuse peut-être, et dont il convient de laisser à l'étrangère toute la responsabilité.

Toujours est-il qu'on pense volontiers au genre de mort qu'on se donnera.

Si jamais la rigueur de mon sorl me décide A chercher un refuge aux bras du suicide. Mon exaltation d'artiste choisira Pour le lieu de ma mort l'italique Opéra. Je m'enfermerai seul dans une loge à grilles ; lu quand les violons, les hautbois et les trilles, Au grand contentement de maint dilettante. Accompagneront l'air du basso-cantante, L'oeil levé hardiment vers les sonores voûtes, D'un sublime opium j'avalerai cent gouttes; Puis je m'endormirai sous les enivremens, Sous les mille baisers, les mille attouchemens Dont la Musique, aimé sic voluptueuse et chaste. Sur ma belle agonie épanchera le faste.

Philothée O'Neddy, Nuit septième. Dandysme.

Avec ou sans musique, on met dans son suicide le plus qu'on peut de cabotinage et d'ostentation. A la tin du Conseiller d'Etat II. 349 , Camille va se tuer ; mais avant de

mourir elle recommande à son amie Alicia de faire exécuter divers tableaux. « Le huitième sera le moment où on ouvrira ma porte et où je serai étendue morte sur le parquet... Je vais t'en donner une idée... Je mettrai le réchaud au milieu de la pièce. Mon mouchoir, où j'ai enveloppé le charbon, est dans un coin. J'ai une robe de soie grise... Mes lettres seront sur la cheminée, il n'y a que la tienne que je garderai à la main... Tu vois cela... n'oublie rien, ni les plumes, ni l'encre par terre ! enfin, que ce soit bien et vrai, tu comprends ?

« Quand tu auras fait ces tableaux, tu les mettras en loterie... à un aussi haut prix que possible. Tu feras beaucoup, beaucoup de billets... tout ce que tu pourras... et puis tu donneras tout cet argent à Charles Launay et à sa femme, à qui je dois beaucoup... Je donne ce que je peux... ma vie et ma mort à peindre... Si ma vie à vivre eût valu ce prix, je l'aurais gardée pour m'acquitter... N'est-ce pas, que ce n'est point une idée trop folle... Alicia ?... »

Folle ou non, l'idée a dû certainement venir à beaucoup dv contemporains.

Une jeune femme villégiature (1839j sur les bords du lac de Genève avec son mari et ses enfants. Un ami du mari s'arrête quelques jours près d'eux. Il a le mal à la mode. Mien ne l'intéresse, rien ne le distrait. Il ne parle que de Jean- Jacques Rousseau, que le lac lui rappelle, de Byron, d'Obermann. dont il cherche la trace en Suisse; et toutes ses journées se passent à « regarder mélancoliquement le ciel et à soupirer ». On organise pour lui des promenades sur le lac, des excursions en montagne. Au cours d'une de ces « sorties alpestres », fort délicatement, il choisit un moment où son ami est allé avec ses enfants cueillir des edelweiss, pour se laisser aller devant la jeune femme à des propos et à des gestes romantiques. « Voyez comme d'ici la

nature est belle ! Quelle splendeur sombre dans ces forêts ! Quelle aspiration éperdue de toutes ces crêtes vers le ciel! Elles montent, montent dans l'azur lumineux et froid, elles fuient les souillures, la misère et les petitesses des vallées... Et mon âme aussi a besoin de pureté et de lumière... » Gomme ils sont au bord d'un petit précipice, il y jette son chapeau et fait mine de le suivre. La jeune femme le retient avec un horrible cri de détresse et en appelant au secours. Le mari arrive. Notre héros s'est déjà éclipsé. On ne le revoit plus à l'hospitalière villa. Et la jeune femme, encore frissonnante de peur, s'empresse de conter à une amie 1 épisode, — qu'elle trouve d'assez mauvais goût : elle n'avait peut-être pas tout à fait tort.

Cabotinage ou dégoût sincère de la vie, les suicides se multiplient régulièrement1. De 1830 à 1850, le nombre en

I. Ce cabotinage prend quelquefois des allures de désintéressement scientifique, comme en font foi ces lignes que le tourneur Déal traçait avant de mourir.

<( J'ai pensé qu'il serait utile de faire connaitre dans l'intérêt de la science, quels étaient les effets du charbon sur l'homme. Je suppose aussi que c'est une expérience qui n'a pas encore été faite. D'ailleurs je veux prouver que ma mort est un acte de ma propre volonté, exécuté de sang-froid et non dans un moment de folie. »

Un peu plus loin, il poursuit ainsi son journal :

« J'ai été dérangé plusieurs fois. Au diable les importuns, ils ne peuvent pas même laisser mourir les gens tranquillement. C'est égal, j'allume mes fourneaux, je place sur ma table ma lampe et ma chandelle, ainsi que ma montre, et je commence aussitôt la cérémonie. Il est dix heures quinze minutes. Les charbons s'allument difficilement ; j'ai cependant mis sur chacun des fourneaux un tuyau qui doit aider l'action du feu.

« A dix heures vingt minutes. — Les tuyaux tombent. Je les relève : cela ne va pas à mon idée. Ils retombent encore : je les replace de nouveau : cela va mieux. Le pouls est calme et ne bat pas plus vite qu'à l'ordinaire.

Dix heures trente minutes. — Une vapeur épaisse se répand peu à peu dans la chambre. Ma chandelle paraît prête à s'éteindre ; la lampe va mieux. Je commence à avoir un violent mal de tète, mes

est double de ce qu'il était auparavant. C'est « la plaie dévorante » de 1 époque, écrit Nigon de Berty dans la Gazette des Tribunaux du 16 décembre 1838. On en relevait 1.542 en 1827; depuis lors, il y a eu progression croissante. En 1828, 1.754; en 1829, 1.904; 2.084 et 2.156 pour 1831 et 1832 ; et en 1834 et 1835, 2.078 et 2.305. Le Compte général de l'administration de la justice fait, en 1839, les mêmes constatations. « Le nombre des suicides s'accroît chaque année ; il s'est élevé, en 1839, à 2.747 ; c'est 161 de plus qu'en 1838, 304 de plus qu'en 1837, 407 de plus qu'en 1836... » Et parmi les causes de cette progression ininterrompue, on n'hésite pas à ranger « l'impétuosité des passions qu'aucun frein ne contient plus ».

Le suicide est si fréquent, il est si bien en train de passer dans les mœurs qu'il prête à des effets de plaidoirie et qu'on l'invoque parfois comme une excuse à des crimes, réels cependant. Lne femme enceinte a été jetée à la Seine par son amant. « Et cet homme — fait observer l'avocat général —

yeux se remplissent de larmes. Je ressens un malaise général, j'éprouve quelque soulagement à me boucher le nez avec un mouchoir. Le pouls est agité.

« Dix heures quarante minutes. — Ma chandelle est éteinte; la lampe brûle. Les tempes me battent comme si les veines voulaient se rompre. J'ai envie de dormir. Je souffre horriblement de l'estomac. Le pouls donne quatre-vingt pulsations à la minute.

« Dix heures cinquante minutes. — J'étouffe. Des idées étranges se présentent à mon esprit. Je puis à peine respirer. Je n'irai pas Loin. J'ai des symptômes de folie. Ici. il confond l'heure avec les minutes.)

« Dix heures soixante minutes. — Je ne puis presque plus écrire; ma vue se trouble. Ma lampe s'éteint. Je ne croyais pas qu'on dût autant souffrir pour mourir.

Dix heures soixante-deux minutes... Ici sont quelques caractères illisibles que Déal avait essayé de tracer, et il est probable qu'au moment où disparaissait la dernière lueur qu'a jetée sa lampe, la vie de cet infortuné s'éteignait également. » Cité par M. Ch. Simone!. Paris de 1800 à 1900, II, 117.

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cet homme viendra dire ensuite : « Nous vivons dans un temps de suicide ; cette femme, elle s'est donné la mort1. »

Un moment, les colonnes du Constitutionnel sont pleines du récit de suicides plus ou moins dramatiques 2; et pendant trois ans au moins, de 1833 à 1836, presque chaque matin. « en prenant son café bien chaud, ou en découpant sa côtelette3 », le lecteur peut s'en donner, avec un petit frisson, l'émotion délicieuse. Naturellement les causes les plus diverses expliquent ces accidents : amours malheureuses, revers de fortune, maladies incurables, ou même échec à la députation. Mais on cite aussi la mélancolie, le spleen, le dégoût de la vie.

Il faut reconnaître pourtant le rôle prépondérant de la vanité. On se tue pour faire parler de soi après sa mort. Comme dit Barbier, le suicide devient

Une affaire souvent de luxe et de théâtre. Une froide parade1.

1. Gazette-des Tribunaux, L6 septembre 1S37. — Cf. encore ibid, 16 septembre 18.38.

2. Voir lé Constitutionnel des 14 janvier, 7 février, 23 avril, 14 mai, 10 juin, 1 1 juin 1833 ; 16 janvier. 23 mars. 4 juin, 9, 17. 19 juillet, 3. 8, 17, 24 août, 5, 28 septembre, 6, 7, 23 octobre 1834 ; 7. Il, 14, 10, 22, 2i, 2S janvier. 2. 10 février. 16 mars. 27 avril, 12. 13, 27, 29 mai, 4,9, 13 juin, 8 juillet, 4, 9 août. 3, 12 septembre, 8 octobre, 15, 2i novembre, 24 décembre 1833, etc. — On peut lire aussi dans A. Carrel ; Œuvres, V, 303-316 quelques lignes fortes et émouvantes sur le suicide de Sautelet, gérant du Xational. Pourquoi donc Mme de Staël affirmait-elle (De /.:; littérature, l''e partie, xvn que « l'exemple du suicide ne peut jamais être contagieux » ?

3. Sugny, le Suicidé, Préface, xi. — Cf. aussi les Entretiens sur le suicide, par l'abbé Guidon, et l'article que le livre inspira à Balzac, dans la Renie de Paris. L'article a été recueilli dans les Œuvres complètes, XXII. 243-248.

t. Barbier, ïambes, l'Amour de la mort. — Cf. Education senliixenlale : Il Frédéric Moreau) cita en preuve les suicides qu'on voit dans les journaux », 243. — « Le suicide régnait alors à Paris. » Balzac Une fille d'Eve Œuvres, II, 398i.

que Louis Reybaud ne manque pas de railler a son tour.

<( Malvina », dit Jérôme Paturot à son amie, « un suicide pose un homme. On n'est rien debout; mort on devient un héros... Tous les suicides ont du succès; les journaux s'en emparent ; l'émotion s'y attache. Décidément il faut que je fasse mes préparatifs. » La bonne aubaine surtout, s'il pouvait décider Malvina à mourir avec lui ! « Nous serions deux pigeons pattus qui, fatigués des orages de la vie, vont s'abriter sous l'aile du désespoir et meurent en confondant leurs âmes. Nous serions le lierre et le chêne que le même carreau foudroie. Que ne serions-nous pas, Malvina ? »

L'essentiel pourtant est encore d'occuper la presse, en laissant « un lumineux sillon que les journaux du lendemain puissent reproduire dans leurs colonnes » ; et tandis que Malvina, dans un billet d'une invraisemblable orthographe1, une orthographe de rébus, prévient le commissaire de police de leur funèbre, mais héroïque résolution, Jérôme Paturot, nouveau Gilbert, écrit ces stances :

Au banquet du pouvoir, infortuné convive,

Je m'assis et me résignai ; Mais quand on me traita d'une façon trop vive,

Tranquillement je m'esbignai, etc.

La manie du suicide est si générale que la raillerie s'en empare bientôt. On en fait des plaisanteries macabres. « Je désirerais ardemment que vous me guillotinassiez », dit à Sanson le Passereau de Petrus Borel. « Je jure par toutes

1. Jérôme Paturot. à la recherche d'une position sociale, première partie, chap. xv :

« A mon scieur le komi ser clepeau lisse du Karr tir.

« Kon na ku se paire saune deu ma maure : jeu meurre avé queu Geai rhum veau long terre man. Lavi haie un dais air; nou/.t; aile hon chaire chaire mie œufs ksa.

Veau tre sairre ventre, Malvina. »

vos œsophagotorjnies que j'ai nies saines et entières facultés. » Et le même Passereau d'adresser aux députés une pétition bien étrange.

Puisque le suicide est « inoculé à nos mœurs », qu'il est « devenu d'un usage général, très à la mode, presque aussi à la mode qu'au troisième siècle de l'ère chrétienne », il serait digne de la sollicitude des pouvoirs publics d'en faciliter l'exécution. On pourrait établir « une vaste usine ou machine, mue par l'eau ou la vapeur, pour tuer, avec un doux et agréable procédé, à l'instar de la guillotine, les gens las de la vie ». A cette œuvre de haute philanthropie le gouvernement trouverait d'ailleurs son compte. « 11 se suicide régulièrement, calculs faits et compensés, l'un dans l'autre, dix personnes par jour dans chaque département, ce qui fait 3.(350 par an, et 3.660 pour les années bissextiles : somme totale, pour la France, année commune, 302.980 et 303.780 pour les autres. » En mettant le suicide au prix moyen de cent francs, ce serait pour le budget une somme assurée de 30.295.000 francs, « certes, rapport très alléchant et très potelé, qui soulagerait moult le trésor public », sans parler d'autres avantages particuliers, que Petrus Borel énumère avec assez de verve1.

On en fait aussi, ce qui est préférable, des plaisanteries gaies.

Le poète Berthaud, qui eut son heure de popularité, tourna à l'Antony littéraire. « Il n'y a qu'un moyen d'en finir: je me tuerai », disait-il à tout propos. « Depuis le suicide

1. M. Faguet (Propos littéraires, I, 123) parle d'un journal paru dans sa jeunesse, « qui s'intitulait Y Urne, organe officiel de la crémation, et qui, à ce qu'assurait Albéric Second, donnait en prime à ses abonnés d'un an une corde de deux mètres ou un décalitre de charbon, selon qu'ils préféraient s'asphyxier ou qu'ils aimaient mieux se pendre ».

de Victor Escousse et d'Auguste Lebras, c'était un peu la mode du temps », observe Philibert Audebrand, à qui nous empruntons ces détails '. Notre Berthaud était donc obsédé du désir d'en finir avec l'existence. « Voilà qui est bien décidé : je me tuerai demain » : c'était son refrain, au foyer du Vaudeville qu'il fréquentait assidûment; et Mllc Fargueil de riposter chaque fois : « Eh bien, c'est çà, n'oubliez pas de remettre toujours la chose à demain. » De concert avec un ami commun, Calvimont, elle résolut pourtant de s'égayer aux dépens du candidat perpétuel au suicide.

« Fatiguée de l'entendre toujours murmurer la même élégie, elle imagina de prendre un autre ton. « Eh bien! après tout », lui dit-elle un soir que l'autre recommençait son éternelle lamentation, « il est très concevable, Berthaud, que vous en finissiez. Qu'est-ce que la vie ? Une interminable série de mystifications. Et puis, comme il faut qu'elle finisse un jour ou l'autre, le plus tôt est encore le mieux. Tuez-vous donc. Seulement, un homme tel que vous ne doit pas avoir une fin vulgaire. Il est bon que l'événement marque et fasse du bruit. A votre place, moi, je me tuerais ici même, dans ce foyer et ce soir même.

«. — Oui, réplique le pauvre diable, voilà qui est bien dit : ce soir même. Seulement, où trouver un pistolet ? >

Albert de Calvimont avait le mot. — « Un pistolet ! Comme je rentre toujours tard chez moi, j'en ai toujours un dans ma poche. »

Berthaud demande l'arme. Refus de Calvimont. Instances de l'actrice. « Voyons, mon cher comte, puisque c'est inévitable ! Laissez-vous toucher. » Calvimont ouvre sa redingote d'un geste théâtral, prend le pistolet, et détournant la tête : « C'est vous qui m'y forcez », dit-il au poète. « Aussi-

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