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Philothée O'Neddy, Feu et flamme. Spleen

2. Il n'est que juste de l'aire ici la part des imprudentes générosités de la jeunesse. « A vingt ans, on est aisément pour les doctrines ardentes qui promettent le bouleversement du présent et la remise en question de l'avenir, de même qu'à cinquante ans, établi, rassis, ayant épuisé les passions, et raisonnant plus ou moins à son aise sur les vicissitudes diverses, on est naturellement pour un statu quo plus saur, i) Sainte-Beuve, Causeries du lundi, IV, 58.

De cette vogue de Dumas et du culte que lui voua un instant la jeunesse, les Mémoires d'un suicidé (73) offrent un témoignage assez curieux. Jean-Marc et ses amis, après s'être échappés du collège, errent par les rues de Paris. « Sous les arcades Castiglione, nous eûmes une idée tellement incroyable que j'ose à peine la raconter. Nous savions qu'Alexandre Dumas demeurait, à cette époque, rue de Rivoli, 2(i, et nous décidâmes à l'unanimité qu'on irait lui faire une visite : 1" pour lui porter les témoignages de notre sympathie ; 2° pour lui présenter trois auteurs en herbe, mais pleins d'avenir; 3° pour lui expliquer notre position et réclamer son appui auprès du gouvernement; i° pour lui emprunter de l'argent. »

.'i. A. de Musset, la Coupe et /es lèvres, I, I.

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On écrit tout uniment, comme dans la Préface d'Anyelo, que « le t'ait social est absurde », et l'on affirme avec Stello que <( l'homme a rarement tort, et Tordre social toujours ». Et pour en faire miroiter aux yeux éblouis une aveuglante démonstration, on met en parallèle l'homme social et l'autre.

Est presque toujours méprisable et vil quiconque a une place dans les cadres réguliers de la société ; et, généralement aussi, l'abjection du personnage est en raison directe de son importance sociale. Tigres, chacals, loups, hyènes, dogues, porcs, monstres, bourreaux, voleurs : il serait long de citer la kyrielle des qualificatifs dont on atfuble les représentants de cette société maudite. « L'un était moins qu'un loup, — dit sans façon Petrus Borel dans Monsieur de l Argentière , — c était un accusateur public. L'autre plus qu'un porc, c était un préfet. » Voilà le ton ordinaire. Médiocrité, bassesse native, indélicatesse, stupidité, cruauté, tyrannie, c'est l'uniforme obligé de l'autorité, rois, magistrats ou maris. Inutile d'en administrer les preuves, elles sont dans toutes les mémoires.

A la rigueur cependant, tout cela est négligeable. Il a toujours été de mode en France de « blaguer » le pouvoir sous toutes ses formes, et quoique la « blague » romantique manque de légèreté, peut-être est-il séant de ne pas lui donner plus d'importance qu'il ne convient. Mais voici qui est sans .doute plus grave.

A côté de ce qu'il est juste de haïr, ce qu'il faut aimer ; ce qui doit être objet d'admiration, en regard de ce qui est foncièrement détestable. Diptyque nécessaire et touchant. Le tableau connu laisse deviner le tableau qui correspond et s'oppose. Avait tous les défauts, ce qui représentait la société et ses abominables institutions ; aura donc nécessairement toutes les qualités, ce qui vit en dehors ou en

marge d'elle, — tout en sachant en profiter, — ce dont elle s'écarte et se méfie : paresseux, déclassés, ratés, révoltés, « déracinés » de toute espèce et de tout calibre. Le héros romantique, de par la vertu de son individualisme souverain, est libéré à tout jamais de la nécessité honteuse d'obéir, de plier, de se soumettre ; et en effet il n'obéit pas, il ne plie pas, il ne se soumet pas. Il n'ignore pas seulement la loi, il la juge, et l'ayant jugée, il la méprise ; il se met au-dessus d'elle, il lui est supérieur. Ne demandez pas en vertu de quels droits, ni pourquoi, étant en réalité Didier ou Antony, c'est-à-dire un assez piètre personnage en somme, il s'institue Roland ou Eviradnus : ce sont là choses pleines de ténèbres et de mystère, comme le personnage lui-même, son origine et sa destinée Manfred le savait peut-être et Lara, car toute cette fantastique psychologie dérive Ae Byron en droite ligne, et M. Edmond Estève l'a fort bien montré dans son beau livre, Byron et le romantisme français. Mais de cette psychologie et de sa genèse et de sa fantaisie puérile, il n'est pas question pour l'instant. Ce qu'il importe simplement de constater ici, c'est l'étrange, la désobligeante obstination du romantisme à faire de ce mystérieux, de cet inexpliqué et inexplicable personnage le modèle de toutes les délicatesses, un idéal de générosité et de grandeur, le parangon enfin de toutes les vertus. Du seul fait d'être irrégulier, en révolte contre les pratiques ordinaires de l'institution sociale, on acquiert des droits incontestables au respect et à l'estime de tous, presque à leur vénération ; on est un grand homme, un héros, nous allions dire un saint ; on est Leone Leoni, Claude Gueux, Rolla, Vautrin, Robert Macaire, Trenmor ou Antony ; on traîne enfin derrière soi toutes les admirations et tous les cœurs ' .

1. Cf. A. Nettement, le Roman- feuilleton ; A. de Pontmartin, Sou-

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Citoyens, chapeaux bas devant l'homme qui passe !

avons-nous pu lire dans une nouvelle, inédite, de I83t). — Et le mérite de ce héros obscur ? — lia mis à mal deux agents de la force publique : n'avaient-ils pas eu le mauvais goût de l'interrompre au beau milieu d'un acte qui le conduisait tout droit en cour d'assises ?

Que ce soit bien là pour l'instant le type aimé du public, la meilleure preuve en est incontestablement — avec l'éclatant succès qu'ont remporté les œuvres de Byron — la fureur d'enthousiasme que déchaîne alors Antony . Antony représente admirablement pour la foule ce que nous avons dit que symbolisait Chatterton pour une élite. « Il est à lui seul Hamlet, Fiesque, Franz, Werther, Lara, le giaour », et, ce qui ne gâte rien, il est tout cela « à la bonne franquette ». « Il porte à la force du poignet tout un musée de grands hommes. De ces âmes sonores, il est un écho populaire. La jeune France, volcanique et incandescente, échauffée des mêmes réminiscences, en pensa délirer l. » La jeune

venirs d'un vieux critique, II, la Littérature et le crime; Baudelaire, Curiosités esthélù/ues. Salon de 1846, De l'héroïsme de la vie moderne, p. 198, éd. C.-Lévv ; II. Parigot, le Drame d'Alexandre Dumas, p. 262 et 238 ; Scipio Sighele, Littérature et criminalité. — Le compte rendu d'une aiîaire de cour d'assises, jugée à Rennes (Gazette des Tribunaux, 17 août 183o), mérite d'être cité ici. « Qui ne connaît Trenmor, ce héros du roman de Lélia, ce joueur sublime, ce forçat à rame noble et grande ?... Voici sur le banc des assises un autre Trenmor, plus jeune, aussi beau, plein de force et d'énergie ; il ne fait que débuter dans la glorieuse carrière et déjà quatre condamnations judiciaires sont venues le frapper! Quel héros! La dernière est de trois années d'emprisonnement pour coups et blessures à une Lélia de carrefour : quelle force d'âme ! » Cette ironie n'est-elle pas significative ?

1. H. Parigot, le Drame d'Alexandre Dumas. — Sur le succès d\l;ilony, cf. dans la Revue des Deux-Mondes (1831, I— II, 627), A. de Vigny, Lettre sur le théâtre à propos (/'Antony ; Théophile Gautier, Histoire du Romantisme, la Reprise c/'Antony ; Champfleury, les

France se contemplait dans la peinture avec délices ; et comme elle s'y reconnaissait quelque peu, elle mit toute sa gloire à parfaire la ressemblance avec l'original.

Un procédé, commode et sûr, pour se mettre au-dessus des lois et se dispenser par conséquent de leur obéir, c'est de se proclamer une créature délite, faite pour une destinée extraordinaire, un être de ténèbres, de mystère et de fatalité. Il n'est pas donné à tout le monde d'attirer sur

Vignettes romantiques, p. 113 ; l'ouvrage de M. II. Parigot déjà cité, et surtout le Drame historique et passionnel et le Théâtre et les mœurs de J.-J. Weiss. « Ce paroxysme de révolte sociale, exprimé par le double paroxysme de la bâtardise et de la passion naturelle, excita une frénésie d'admiration au lendemain de 1830. C'était le temps où l'insurrection quotidienne formait la loi et la coutume du pavé de Paris; où de jeunes Brutus, brandissant le poignard aux Vendanges de Bourgogne, vouaient publiquement à la mort Louis- Philippe, traître ei roi des épiciers ; où Mmo Sand s'habillait en homme pour protester contre la tyrannie de la nature qui s'était permis de lui assigner son sexe : où les ingénieurs fondaient des religions... An/on// lit l'effet sur les imaginations de l'époque d'un caisson de cartouches vidé dans un vaste brasier. » Le théâtre et les mœurs, p. 59. — A. Dumas lui-même [Mémoires, ccxxxn i constate combien -,;i pièceavail bénéficié des circonstances : « Pauvre Antony ! il avait déjà près de deux ans d'existence, mais ce retard, il faut l'avouer, au lieu de lui nuire en quoi que ce lut, lui devait au contraire devenir très profitable. Pendant ces deux ans, les événements avaient marché et avaient fait à la France une de ces situations fiévreuses dans lesquelles les explosions des excentricités individuelles ont un immense écho. Il y avait dans l'époque quelque chose de bâtard et de maladif qui correspondait à la monomanie de mon héros... J'avais profité du moment où la société avait la tête en bas et les jambes en l'air pour faire jouer Antony et j'avais bien fait. » La pièce avait été d'abord interdite au Théâtre français: le Constitutionnel avait crié au scandale, invoqué la morale et l'honnêteté. Le l\ juin 1X34. les Variétés jouaient une Bévue, la Tour île

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soi les foudres du ciel : il y faut des qualités <>u des défauts exceptionnels, c'est-à-dire une vigoureuse et rare originalité. Car enfin, « qu'est-ce que le nombre des anges révoltés par comparaison avec la multitude des chérubins qui restèrent fidèles ' » ? Le malheur est un signe d'élection. le malheur consacre. De par le seul fait de ce terrible privilège, on acquiert immédiatement sur les autres une écrasante supériorité, dont on ne manque pas de se prévaloir et de s'enorgueillir. I )r. une destinée d'exception ne mériterait-elle point par hasard un traitement exceptionnel aussi? Le moyen, dès lors, de s accommoder des institutions qui régissent la masse des vulgaires humains ? Résolument donc les Laras de salon et les Antonys de boulevard, par un décret de leur individualisme et du seul droit de leur condition, se placèrent au-dessus des conventions sociales : elles n'étaient pas faites pour eux ! ils leur étaient trop supérieurs !

Babel, où avaient collaboré une trentaine d'auteurs, parmi lesquels Dumas. Le Constitutionnel y était représenté « sous les traits d'un vieux goutteux, muni d'un garde-vue vert et affublé du nom significatif de Pudibond-Rococo ». Il cbantait :

Dans mon grand journal Je suis souvent bien somnifère.

Mon style banal Est parfois lourd comme un quintal.

Mon ton doctoral Fait bailler même la portière :

Mais je suis moral Comme un garde municipal.

1. Pierre A"', A2 ans. 1840, — Sylvia dit à Jacques : « Je parle de joie ! et toi aussi tu en parles ! Quelle joie que la nôtre ! Sombre comme la flamme de l'incendie, sinistre comme les derniers rayons du soleil qui perce les nues avant la tempête? Nous joyeux ! quelle dérision ! Ob ! quels êtres sommes-nous, et pourquoi voulons-nous toujours vivre la même vie que les autres"? » Jacques, 59. Cf. encore et surtout Lélia, et naturellement Antony.u lime fautà moid'autres douleurs, d'autres plaisirs et peut-être d'autres crimes. » II, 3.

36t> LE ROMANTISME ET LES MŒURS

Mon cœur est trop altier pour jamais se soumettre ! Vos lois ne sont pour lui que des jouets d'enfants ; Je les écraserai sous mes pieds triomphants, Et mon âme jamais ne connaîtra de maître '.

C'était tout profit que de jouer au révolté : sataniques et révoltés pullulèrent ~2.

Qu'il y ait dans l'expression de ces sentiments orgueilleux et antisociaux plus de littérature et de rhétorique que de sincérité, c'est l'évidence même, et cette observation suffît à diminuer la valeur des témoignages que nous allons citer ; mais enfin ce verbiage à la mode est un symptôme, et le symptôme est significatif.

Kien n'est distingué comme de se donner pour une victime de la fatalité et de paraître succomber sous le poids

I. Philippe G***, étudiant en droit, 183.'i. — « Oh! si tu l'avais suivi comme moi au milieu du monde, où il semblait étranger; si tu l'avais vu triste et sévère au milieu de ces jeunes fous, élégants et nuls!... » Antony, I. 2. — On entonna des dithyrambes en l'honneur du grand modèle.

Oui, je t'aime, ô grand Antony, Toi dont le cœur sauvage et sombre N'est qu'un immense gouffre domine.

Je t'aime bien mieux qu Ileruani !

Au spectacle de tant de mal, Comme le tien mon cœur bouillonne, Et de révolte je frissonne En voyant l'ordre social.

La générosité de l'inspiration doit faire pardonner les défaillances de l'exécution.

2. Le Valbayre Lamiel) de Stendhal a parfaitement exprimé ce que devenaient ces idées dans l'humble réalité. <- J'ai lu Corneille et Molière ; j'ai trop d'éducation pour travailler de mes mains et gagner trois francs par jour pour dix heures de travail. » Il n'y a pas autre chose au fond des Béfractaires de Vallès.

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d'une destinée maudite '. Nous avons déjà touché quelque chose de ce travers ; il fut très répandu. On ne vit plus que Laras et Manfreds au petit pied. « Je t'en prie, ma chère âme, si tu m'aimes, ne m'interroge pas. N'essaie pas de soulever la lourde pierre qui scelle mon passé. Il est maudit. Y toucher, que dis-je ? y toucher ! y penser seulement nous porterait malheur!... Il faut laisser en paix le destin... Laisse le mien dormir dans le repos et l'oubli 2... »

Il est extrêmement bien porté de ne marcher qu'à travers une atmosphère formidable de brumes et de ténèbres, sauf à soulever de temps en temps « le voile terrible et mystérieux ». « ...Qui je suis ? Hé ! le sais-je moi-même ? ...L'ouragan sait-il d'où il vient et où il va ? Sous le souille de Dieu, il marche, il se précipite... Ainsi je vais, objet d'épouvante et d'horreur, inconnu aux autres, inconnu à moimême... Il y a un mystère au fond de ma destinée... Ah ! te préserve le ciel d'y plonger ton regard lumineux de séraphin !... Que je sois seul à sentir et à supporter le terrible fardeau, le fardeau maudit !... Oui, que je sois seul ! Cela est mieux ainsi .. »

1. Cf. Celle-ci el celle-là, dans /e.s Jeune-France, après l'envoi par Rodolphe de la lettre anonyme.

<< O cinquième acte tant rêvé, que j'ai poursuivi si opiniâtrement à travers toute la prose de la vie, que j'ai préparé avec tant de soin et de peine, te voilà donc arrivé ! Je ne ferai donc plus de l'Antonysme à la Berquin ; je m'en vais devenir un héros de roman, et cela en réalité. Vienne un autre Byron, et je pourrai poser pour un autre Lara ; j'aurai du remords et du sang au fond de ma destinée, et chaque poil de mes sourcils froncés couvrira un crime sous son ombre : les petites filles oublieront de sucrer leur thé en me regardant, et le> femmes de trente ans songeront à leurs premières amours. »

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