‹ Le romantisme françaisChapitre 3 sur 69 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

DK L\ DEUXIÈMK KDITION ''1908)

La pire infortune des livres, le silence, a été épargnée à ce iivre-ci. J'exprime aux critiques qui ont bien voulu lui attacher publiquement quelque importance la gratitude la plus vive. Us recommandHientun auteur obscur et des idées mal en cour. Mais ne dois-je pas également remercier ceux-là qui ont dénié au Roman' tisme français toute valeur sérieuse, toute valeur de fond et qui, sans prendre garde aux inconvénients d'une rhétorique fatiguée, ont cru annuler mon ouvrage par le nom de « pamphlet » et moi-même parla qualification de « pamphlétaire »? Ils allaient un peu loin et un peu vite. On ne les a pas crus. Devrais-je donc leur répondre : « Pamphlétaire vous même ! » Je me bornerai à cette observation qui me découvre. Dauber sur le romantisme, triompher plaisaniriient de ses ri(iicules, de ses excès reconnus de tous, c'est le genre le [)lus facile, l'œuvre la plus vaine ; ce n'est

rien. Si le présent ouvrage ne contient pas une définition et un jug^ement du Romantisme, il n'a, de mon propre aveu, aucun titre à l'atleniioii des maîtres.

Entre ces généreux témoignages d'estime et ces gestes d'irritation je trouve les réserves d'écrivains qui, tout en me faisant le grand honneur de reconnaître ici une œuvre profondément étudiée, me refusent la joie (le les avoir convaincus. Leurs critiques me fourniront la matière des éclaircissements que celte quatrième édition me donne le moyen de présenter au public.

Tels, par exemple, observant très bien à quoi on s'oblige quand on parle de « désordre », me reprochent de ne pas définir suffisamment l'idéal d'ordre d'après lequel je juge les désordres romantiques. Ils se plaignent que mes principes ne soient pas aussi déterminés que mes jugements. Je crains beaucoup qu'ils ne m'aient pas lu avec assez de suite et de patience. La doctrine est présente dans toutes les pages, dans toutes les lignes de ce livre. Elle en commande et en coordonne toutes les appréciations et vues particulières. Elle en fait l'unité. Si je ne prenais position contre le Romantisme que par fantaisie et par humeur, ce livre n'aurait pas d'unité. Car le Romantisme est chose fort étendue et complexe et de la plus grande variété d*5 manifestations. Inspirées par la simple humeur et la pure fantaisie, des interprétations et appréciations de tous les phénomènes dont

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il se compose ne parviendraient pas à se montrer cohérentes entre elles. Ou aurait une mosaïque de boutades mal accordées et en somme assez inutiles. Je crois donc que les critiques auxquels je réponds ici auraient pu se sentir engagés par une certaine impression de cohérence et de logique qu'ils ne contestent pas, à supposer dans ce travail un corps d'idées directrices, à chercher des yeux, si j'ose dire, le sommet où tend la construction, la démonstration. On est mal payé par le reproche d'insuffisance doctrinale de l'elFort que l'on a fait pour ne pas présenter la doctrine doctoralement, mais dans le mouvement et la vie de ses applications continues.

Quoi qu'il en soit, il ne m'est pas bien difficile de résumer ici la plus générale des conceptions auxquelles se subordonne toute mon entreprise.

Il s'est manifesté dans la littérature, dans les arts, dans les théories et même les pratiques politiques du xixe siècle français, un certain nombre de sentiments et d'idées que l'on s'accorde très généralement à qualifier du nom de romantiques ; ceci assurément en vertu de quelque caractère commun que tout le monde attribue à ces sentiments et à ces idées et qui les oppose aux sentiments et aux idées non romantiques. Il convient au critique de scruter et de définir en toute rigueur ce caractère plus ou moins confusément pressenti et de tirer de la définition à laquelle il sera parvenu toutes les lumières qu'elle peut fournir soit sur la genèse, soit sur la valeur des manières romantiques

XXII I.F HOMANTISME FRANÇAIS

de sentir et de penser. Or, si le caractère romantique est tel qu'il n'apparlienne pas exclusivement à tel ou tel ordre de sentiments et d'idées (sentiments et idées esthétiques, par exemple), mais qu'il soit susceptible d'affecter les jugements et sentiments de tout ordre (moraux, politiques, religieux, métaphysiques), il s'ensuit avec évidence que le romantisme consiste dans une certaine disposition essentielle de l'âme humaine elle-même, disposition qui s'empreint nécessairement dans toutes les manifestations affectives ou intellectuelles de l'âme dont elle est maîtresse.

En cette disposition je vois une maladie. Mais pour parler d'une maladie de l'âme, il faut avoir une conception précise de ce qui en est la santé, le normal. Toute mon investigation et mon appréciation des phénomènes romantiques s'inspirent d'une doctrine très arrêtée sur ce point, doctrine pour laquelle je suis infiniment loin de prétendre à l'originalité, l'ayant reçue de la plus haute tradition philosophique. Aristote et avec lui tous les philosophes classiques nous dissuadent de reconnaître le caractère de Ihumanité à tout ce qui peut s'agiter de vague, d'effréné, de confus dans la conscience de l'être à face d'homme. Ils nous font concevoir un ordre, une hiérarchie nécessaire et légitime des facultés psychiques, qui caractérise l'homme digne de ce nom, qui met, pour ainsi dire, dans l'animal humain, une nature humaine. Celte hiérarchie subordonne la sensibilité à l'intelligence, l'imagination à la raison, les puissances affec-

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