PREFACE
tives et spontanées à la puissance réflexive. Elle est la condition absolue de la justesse dans les idées, de la convenance et de la noblesse dans les passions. Une pensée gouvernée par la sensibilité, usât-elle de la dialectique la plus habile, n'enfante que des monstres mentaux; une sensibilité que ne pénètre rien de supérieur à elle-même ne produit que des passions dég-radantes et destructives. Renversement de celte hiérarchie, usurpation par la sensibilité et Timag-inition de l'hég-émonie de l'intelligence et de la raison, voilà le Romantisme. Voilà, non pas, certes, ce qu'il a cru et dit être, mais ce qu'il a été Voilà en quel sens je l'ai défini « une révolution dans l'économie de la nature humaine civilisée » ou encore « une désorganisation enthousiaste de la nature humaine » — enthousiaste en effet, en ce que le Romantisme est de la destruction qui se prend pour de la création, de la régression qui se prend pour du progrès, de la servitude qui se prend pour de l'affranchissement. Je n'ai pas besoin de montrer l'équivalence de ces formules avec celle-ci: « un parti d'individualisme absolu dans la pensée et le sentiment » ou avec celle autre, à la condition de lui donner la portée la plus grande: « confusion des genres ».
Il en est de celte vue générale sur la nature du Romantisme comme des hypothèses dans les sciences. Elle ne lire ce qu'elle peut avoir de valeur que du nombre de faits qu'elle explique en les coordonnant sous une loi commune. Je crois en avoir essayé assez
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minulieusemeiil la vérification. On conçoit en tout cas comment les positions esthétiques, morales, philosophiques, politiques, religieuses du Romantisme me semblent un même fait fondamental ou initial se répétant dans divers domaines, une même lésion centrale quise propage danstoulesles parties delà pensée et du sentiment. Et l'on voit pareillement comment toutes mes façons de juger dérivent ici d'une même norme.
Dans les critiques pourtant vives ou même furieuses adressées à mes jugements sur la littérature romantique, je n'ai rien trouvé contre quoi j'éprouve l'opportunité d'une mise en défense. Plusieurs professeurs, mes collègues, m'ont demandé avec une accablante ironie si j'oserais pousser « l'amour du paradoxe et des traditions » jusqu'à regretter que le lyrisme de Hugo eût remplacé dans le goût des Français celui de Jean-Baptiste Rousseau, d'Esménard ou de (« Lebrun Pindare ». La logique de ma théorie m'obligerait, d'après eux, à préférer aux Contemplations les ouvrages de Népomucène Lemercier, de Baour-Lormian ou de Viennet. — Plaisante manière de défendre un dieu contre son blasphémateur! Hé quoil êtes-vous si peu exigeants! Nous pouvons donc nous entendre. Moi aussi je trouve Hugo très supérieur à Baour- Lormiau et à Viennet. Mais il n'y a guère de comparaison entre les plaisirs si courts el pesants qu'il me
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donne là où il n'est pas intûléiable, et ceux que je trouve auprès des grands poètes de l'humanité. Je ne m'arrêterai pas à des objections de cette force, d'autant que, en matière d'esthétique, il est assez stérile d'arg-umenter. Quand certain goût faux et barbare fleurit, le mieux est d'inoculer à ses racines un poison mortel et puis de laisser faire le temps.
Il est d'une autre importance de dissiper un malentendu concernant la doctrine politique dont je m'inspire.Cette doctrine est la Contre-Révolution, et, comme elle est aujourd'hui celle de toute une école, l'élucidation de ce malentendu offre un intérêt qui dépasse infiniment l'intérêt propre de mon livre. Je saisis cette occasion d'y contribuer.
J'ai donc vu que plusieurs critiques qualifiaient de « traditionaliste » la position très déterminée que je prends contre les idées de la Révolution française. Ils n'ont éprouvé aucun besoin de s'assurer si effectivement j'invoque contre ces idées l'autorité de la tradition, ce que je ne fais pas du tout. Ils ont décidé depuis fort longtemps que les principes de 1789-1798 sont l'expression de la « Raison » elle-même. Telle est leur illusion épaisse et aujourd'hui, on peut le dire, singulièrement retardataire. Ils taxent donc de « traditionalisme » tout adversaire doctrinal de la Révolution française, et entendez bien que « traditiona-
lisine » signifie pour eux l'opposé de « rationalisme » et de « raison ". Leur erreur est des plus répatM dues, mais aussi des plus grossières. Celte antinomie où ils se fient tant n'existe pas. Il y a un traditionalisme tout autre que le seul qu'ils imaginent et il a précisément la raison de son côté.
Sans doute, si l'on appelle Iradilionallsme un attachement sentimental à la coutume allant au point d'objecter à toute proposition de réforme systématique cet argument, ou plutôt cette fin de non-iecevoir : la coutume, l'autorité du passé! j'avoue qu'il n'y a rien de plus irrationnel, c'est à-dire de plus déraisonnable. Mais alors qu'on y prenne garde! Il y a deux « passés ». Il y a celui des institutions et des organisations duquel la Révolution voulut abolir tout vestige. Mais il y a celui qu'un siècle de Révolution constitue aujourd'hui. Voici cent dix-huit ans que les principes des « Droits de l'Homme », les idées de « Contrat social » et de a Démocratie » sont un objet de piété, aveugle ou non, en tout cas respectable, de passion religieuse même pour de très nombreux Français, cent dix-huit ans (pour ne pas rechercher et remonter plus loin) qu'ils forment pour bien des familles françaises une véritable tradition morale et civique. Parmi les intelligences que je vois se résoudre à les rejeter présentement, j'en sais qui ont dû péniblement les arracher du cœur. Philosophiques peut être et réfléchies chez quelques-uns, de telles croyances sont,au même litre que toutes autres croyaii-
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ces, de nature à revêtir chez le plus grand nombre une forme purement affective et à n'opposer aux négateurs qu'elles rencontrent que le cri d'une sensibilité blessée ou l'obscure fureur d'une habitude mentale dérangée. A priori donc le grief de traditionalisme (pris en ce sens) n'est pas moins susce[)lible d'être invoqué contre les principes de la Révolution que contre ceux de la contre-Révolution. Je dis mieux : c'est en faveur des premiers que règne l'habitude la plus forte.
Il y a donc (s'exen;aiii d'ailleurs au profit d'opinions fort contradictoires) un traditionalisme qui n'est que sujétion passive à l'usage ou trop craintive fiflélité à des sentiments dont on exagère le prix.
Mais il y en a un autre. Celui-ci n'est fait, à vrai dire, que de bon sens. En quoi consiste-t-il ? Tout uniment à croire qu'il n'est pas pour l'activité humaine guide plus sûr ni plus nécessaire que les leçons du passé, à croire en d'autres termes que l'homme est un animal capable de progrès. Il existe une expérience du genre humain. 11 existe, dans tous les genres et par rapport à toutes les fins naturelles de l'action humaine, des institutions, disciplines, maximes, méthodes éprouvées par le succès, génératrices de conquêtes solides, de créations durables, de résultats heureux. Il y en a d'autrrs qui n'ont jamais pu prévaloir sans entraîner dissolution, subversion, confusion, instabilité, ruine. Cette expérience régit la pratique tout entière, pdiiilique, pédagogique, économique, scientifique, csLlié-
tique. Toale éducation, toute culture, toute formation générale ou spécialisée de l'homme repose sur elle, n'en est, pour mieux dire, que la transmission. Elle nous enseigne quelles causes font croître et prospérer les nations, quelles les font décliner et périr, quelles causes maintiennent l'union dans les groupes sociaux, dans les familles, quelles y sèment la discorde, quelles causes procurent à l'individu son maximum d'accord avec lui-môme, de valeur et par conséquent de bonheur, quelles divisent sa conscience et ruinent sa volonté, quelles causes, le génie individuel étant donné, le préservent de l'avortement, du vain gaspillage des efforts dans l'investigation scientifique et la construction esthétique, quelles condamnent, si vif soit-il, ses travaux à une prompte caducité. Les leçons du passé! Ce mot sonne mal, en «démocratie », à bien des oreilles. Hé? Quel outre critérium aurionsnous donc des conditions et directions d'une activité bienfaisante et féconde, à moins de compter sur les illuminations de l'Esprit-Saint? Michelet, Quinet, Hugo, George Sand, le Lamartine des Girondins^ se sont représenté la Vérité politique, morale, religieuse, tombant en coup de foudre dans la conscience humaine du Sinaï de 1789 ou 1793. Et parmi les divagations qui ont fait leur chemin en ce monde, celle-ci ne tient pas le dernier rang. Mais quel esprit doué d'un moindre souffle lyrique s'essayerait aujourd'hui à regonfler cette creuse vaticination?
Ce qu'on dira de plus raisonnable, c'est que cer-
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taînes époques, et entre toutes l'époque moderne, se dislino^uent par d'immenses nouveautés de fait qui mettent l'esprit liumnin en présence de problèmes sans précédents dont la solution ne saurait être empruntée au passé et demande une création véritable. Ainsi les modes nouveaux du travail industriel issus du machinisme, la densité des populations modernes, l'en tre-croise ment infini des intérêts économiques internationaux ne proposent-ils pas aux gouvernements contemporains des difficultés d'organisation incommensurables à celles que rencontrèrent les plus habiles gouvernements du passé ? On demanderait assez semblablement si les principes fondamentaux de la mécanique classique qui ont suffi à Galilée et à Newton pour rendre compte des actions réciproques des masses dans le système solaire suffisent à expliquer le jeu et les relations de ce monde de forces sub^* tiles que découvre dans la matière la physique d'aujourd'hui. Rendons-nous compte cependant du genre et du degré de nouveauté de ces grands problèmes modernes. Leur différence avec les problèmes anciens n'est-elle pas, comme disent les philosophes, plutôt de quantité que de qualité, de matière que de forme? La grandeur, l'extension, la complication matérielle des facteurs sont incomparablement supérieures; mais la nature de ces facteurs et leurs rapports né sont-ils pas les mêmes? Le type des meilleures solu» tions traditionnelles demeurerait donc applicable, à là condiLion de l'assouplir et de l'adapter, ce qui petit
aussi bien demander un grand génie inventif. Dans tous les cas, il y a entre la position ancienne et la position moderne de tous les problèmes une part de communes données immuables: celles qui tiennent à la nature humaine. Par exemple, si de la fin d'Athènes, de la fin de la Pologne, on a pu conclure que le gouvernement électif, non pas en vertu de telle ou telle conjoncture accidentelle, mais par lui-même, est bien la cause qui a poussé ces nations sous la domination étrangère par le chemin de la guerre civile, l'incapacité politique du nombre est une vérité aussi définitivement acquise à la science du gouvernement des sociétés que le peuvent être à la physique les lois de la pesanteur. — Et enfin il ne faut pas nier que les mouvements de l'histoire, que les découvertes de l'expérience mettent parfois l'esprit humain en présence de questions et de difficultés vraiment inédites pour la solution desquelles les plus heureuses réussites du passé ne l'arment pas. Mais ces questions et difficultés, en survenant, n'abolissent pas, j'imagine, celles qui composent le cours ordinaire et avec lesquelles l'humanité fut et demeurera toujours aux prises. Même aux époques marquées par l'apparition spontanée ou la découverte du plus grand nombre de phénomènes inconnus, ces phénomènes ne sont qu'une faible minorité par rapport à ceux dont chaque génération recommence l'expérience et qu'il lui est, tout comme à ses devancières, nécessaire de gouverner. Il importe d'opposer aux risques des pre-
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mières expériences, des premiers essais qui sont à faire sur tel ou tel point, au danger des erreurs iiisé- ; parablcs de tout commencement, une plus forte prise d'équilibre sur l'ensemble de ce qui est éprouvé par les siècles. Ainsi l'architecte, avant de réaménager quelque partie d'un bâtiment, le consolide. Pour l'esprit révolutionnaire, la nécessité d'innover dans une partie commande le bouleversement du tout, une remise en question universelle. Il n'y a au contraire de véritable esprit progresjif qu'enraciné dans l'esprit de conservation. Prétendez-vous que les problèmes de l'organisation du travail se présentent de nos jours dans des conditions sans analogues aux époques passées qui les résolurent de la façon la plus salisfaisanté? Raison de plus de souhaiter aux peuples un maximum de forces disponibles pour accomplir cette grande opération sociale et pour amortir les ébranlements qui en peuvent résulter, c'est-à-dire un maximum d'assiette de la constitution politique et d'autonomie du pouvoir central. Prétendez-vous que l'internationalisation croissante de l'échange et de la production livre le jeu des relations internationales à des forces hier inconnues? Raison de plus pour chaque nation de porter au comble ses moyens de défense militaire. Le canon à tir rapide et le fusil à répétition font, à certains égards, de la prochaine j^uerre euroj)éenne une expérience inédite dont les capitaines les plus habiles ne sauraient peut-être imaginer le» résultats. Raison de plus pour demander plus de pro-
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messes de succès que jamais à celle partie immuable et toujours prépondérante de la doclriiie militaire qui concerne les forces morales.
Voilà la véritable position traditionaliste. Qu'on oppose aux raisonnements sur lesquels elle se fonde d'autres raisonnements 1 Mais qui oserait y voir autre chose qu'une attitude de la raison? Je ne crois pas qu'elle trahisse une pensée livrée à l'empire de l'instinct ni des aveugles « impulsions ataviques ». S'il arrive que ce traditionalisme recommande à l'individu la conservation, le culte de certains sentiments, c'est pour des raisons , bonnes ou mauvaises, mais c'est pour des raisons; c'est parce que ces sentiments sont juyés marquer à la volonté des directions bienfaisanteS) c'est parce qu'ils inscrivent dans la conscience ou dans l'inconscient de l'homme civilisé les plus sûres acquisitions morales des ancêtres, c'est parce qu'ils condensent une longue et héroïque expérience des conditions de prospérité et d'ascension de la vie.
Qualifié par certaine critique de traditionaliste, je devais m'expliquer sur les fondements, le genre et la mesure de l'autorité qui doit être reconnue à la tradition. Il me reste à dire que le traditionalisme, en quelque sens qu'on le prenne, n'est d'ailleurs engagé en aucune manière dans la ihèse à propos de laquelle on me l'attribue : à savoir la condamnation radicale portée contre les « principes » de 1 789-1793. On peut parfaitement bien rejeter ces principes en tant qu'ils font abstraction et des leçons du passé et du poids du
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passé (c'esl-à-dire des exigences concrèles de l'état politique et social légué par un long passé historique). On peut parfaitement bien les lejeler en tant qu'ils imposent de reconstruire d'un seul coup et de toutes pièces, d'après un plan de constitution écrite, l'édifice politique et social. Rien de plus légitime que cette fin de non-recevoir. Je n'ai garde d'en refuser les avantages à la docfrine de contre-Révolution. Mais il est possible d'attaquer les principes de la Révolution par des arguments beaucoup plus décisifs que celui, même très bien employé, de la tradition. Il s'agit de les prendre sur leur propre terrain, sur ce terrain ou dans ce ciel de la raison pure, abstraite, idéale, d'où ils se prétendent venus. On admettra donc cpmme chose non déraisonnable en soi-même la tentative de déduire de certaines définitions et théorèmes fournis par la pure raison, sans recours à l'expérience, l'ensemble de l'organisation et des pratiques politiques convenables à un temps et à un lieu. Ou plutôt on fera abstraction du temps et du lieu. On supposera le vide historique, une société tout à fait malléable à la théorie qui prétend en déterminer les formes et en régler le développement. 11 demeurera pourtant deux choses qu'on no pourra s'empêcher d'admettre : c'est que des hommes sont des hommes, c'est qu'une société est une société. Je dis que même rapportés à ces conditions d'application idéalement favorables, à ce minimum idéal de résistance possible, les principes de la Kévoiution s'avèrent non seulement incapables ds
rien fonder, de rien organiser, mais agents de dissolution et de décomposition éternelles. Si cela est démontré, on en pourra conclure a fortiori que ces j principes sont, pour un grand peuple qui les adopte à tel ou tel moment de son histoire, une cause de mort nationale dont l'intensité et la rapidité d'action se proportionnent à la mesure dans laquelle il les met effectivement en pratique.
Leurs partisans « relarderaient » donc, comme on dit, s'ils se flattaient de n'avoir à compter qu'avec les arguments inspirés parle déterminisme historique, par le naturalisme politique ou toute autre philosophie qui asservit l'idée au fait. Il ne leur suffit plus de triompher de la lourde insuffisance d'une telle philosophie et d'affirmer le pouvoir qu'a 1 idée, qu'a la raison de se subordonner les faits et de s'y réaliser. Car ce qu'on leur conteste, c'est l'accord de leur idée avec la raison. On lui reproche d'être la pure déraison. Et l'on admet bien qu'elle puisse passer dans les faits avec une facilité infiniment plus grande que les conceptions antagonistes (la facilité du moindre effort en tous sens), mais, à vrai dire, sous l'une ou l'autre de ces deux formes monstrueuses, intimement parentes
uoique contradictoires : anarchisme individualiste
u despotisme d'Etat.
Voilà sur quel terrain se place la discussion des idées de la Révolution française que l'on trouvera dans cet ouvrage. Discussion fort incomplète d'ailleurs, mon objet propre, dans les chapitres qui la
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contiennent, étant surtout, de mettre en lunnière les affinités profondes des idées révolutionnaires el du Rofiiaiitisme. J'ai voulu en souligner ici la méthode el l'esprit.
PIB:nRB LASSERRB.
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