‹ Le romantisme françaisChapitre 56 sur 69 · U. VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

U. VICTOR HUGO

« Le dogmatisme optimiste de la philosophie de f'histoire, dit Renouvier, qui a détourné des voies de l'expérience et du bon sens tous les penseurs influents du XIX* siècle, et forcé l'inaliénable sentimentde l'existencedumalà se porter tout entier sur le passé — dont

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même on embellissait le sombre tableau en le relevant par les perspectives d'avenir qu'on y cherchait — ce dogmatisme imbécile, entré peu à peu dans toutes les tèles, a exercé sur les idées et les œuvres de Victor Hug^o une influence déplorable (i) »>. Nous pouvions nous y attendre. Ce qui surprendrait, ce serait de trouver dans Ips courants d'opinion du xix« siècle quelque folie à laquelle Hugo n'ait pas donné du fracas. Voici d'abord le Progrès conçu comme tellement fatal, qu'il se poursuit dans une indépendance absolue non seulement des initiatives individuelles, mais même des circonstances de lieu et de temps. L'humanité progresse comme la brute souffle.

Le Prog[rès est le mode de l'homme. La vie g-énérale du genre humain s'appelle le Progrès; le pas collectif du genre humain s'appelle le Progrès. Le Progrès marche; il fait le grand voj'age humain et terrestre vers le céleste et le divin; il a ses halles où il rallie le troupeau attardé; il a ses stations où il médite, en présence de quelque Ghanaan splendide dévoilant tout à coup son horizon ; il a ses nuits où il dort; et c'est une des poignantes anxiétés du penseur, de voir l'ombre sur l'âme humaine, et de ta ter dans les ténèbres, sans pouvoir le réveiller, le progrès endormi. — Dieu est peut-être mort, disait un jour à celui qui écrit ces lig-nes Gérard de Nerval, confondant le progrès avec Dieu et prenant l'interruption du mouvement pour la mort de l'Etre (2).

Comme tous lesdog"mes irréalistes (comme celui des Droits de l'Homme, d'où se déduisent avec pareille rig^ueur l'individualisme anarchiste et le despotisme

(i) Renouvier, Victor Hago le philosophe,^. tSg. (a) Le» Misérable, 5« partie, I, ao.

collectiviste) le dog-me du Progrès fatal comporte deux apjdicalions parfaitement contradictoires entre elles et également monstrueuses. Si le Progrès est fatal, on peut fermer éternellement la bouche à toutes les revendications sociales un peu menaçantes, avec un: « Tranquillisez-vous : le progrès marche ». Et si le Progrès est fatal, la révolution et l'émeute la plus meurtrières sont, en toute hypothèse, divinement justifiées. Hugo se range à celte seconde conséque.ice:

Qui désespère à tort. Le progrès se réveille infailliblement, et, en somme, on pourrait dire qu'il marche, même endormi, ou qu'il a grandi. Quand on le revoit debout, on le retrouve plus haut. Etre toujours paisible, cela ne dépend pas plus du progrès que du fleuve ; n'y élevez point de barrage, n'y jetez pas de rocher ; l'obstacle fait écumer l'eau et bouillonner l'humanité. De là des troubles; mais après ces troubles, on reconnaîtqu'il y a du chemin de fait. Jusqu'à ce que l'ordre, qui n'est autre chose que la paix universelle, soit établi, jusqu'à ce que l'harmonie et l'unité régnent, le Progrès aura pour étapes les révolutions (i).

Toutes les révolutions sont donc saintes. Hugo les appelle ailleurs des « archanges de clarté ». Parfaitement d'accord avec lui, Quinet les dénomme « des explosions de la sagesse divine, des Minerves tout armées qui réveillent, épouvantent, illuminent le monde (2). » Il y a des insurrections qui échouent. Elles sont saintes aussi : car elles ébranlent l'édifice qu'une autre insurrection emportera. Leurs auteurs, ne sont pas moins vénérables pour n'avoir pas réussi. « Il nous est impossible de ne pas admirer, qu'ils

(1) L4S Mitérabl«it,b* partie, I, ao.

(a) E. Quiuet, L'Enseiguenuiii nu peuple (Œuvre» complètes), p. aj.

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réussissent ou non, les i,lorieux combattants de l'avenir, les confesseurs de l'utopie.. . » Remarquons l'identification a priori âe !*« utopie» avec 1' « avenir », et de l'avenir avec la perfection, cette logique nouvelle permettant à une absurdité, qui a contre elle tous les faits passés, de se démontrer triomphalement par le fait futur. Quand la malice persistante de la nature humaine fait concevoir à Hugo un doute passager sur le progrès, il l'exprime sous cette forme : « L'avenir arrivera-t-il (i)? »

Après avoir prêté au Progrès ces innombrables attributs, les uns d'un dieu, les autres d'un animal, d'autres d'un élément physique, Hugo s'essaie à en donner une notion et une garantie plus précise. Naturellement, il le rattache à la science et le rapport lui paraît fort simple.

L'idéal moderne a son type dans l'art et son moyen dans la science C'est par la science qu'on réalisera celle vision auguste des poètes : le beau social. On refera l'Eden par A + B (2).

Abaissant ses regards au dessous du « céleste et du divin» vers lesquels il lançait un peu indistinctement la fusée du Progrès, il voit la même fatalité s'épanouir simultanément sous ces deux formes corrélatives l'une à l'autre : l'énigme de l'univers résolue et le bienêtre assuré à tous :

Oui, l'énigme dira son mot, le sphinx parlera, le problème sera résolu. Oui, le peuple, ébauché par le dix-huitième siècle, sera achevé (?) par le dix-neuvième. Idiot qui

(i) Le>^ Misérables, ^» partie, VII, 4. |a) Jbid., p. i.ao.

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en douterait ! L'éclosion future, l'éclosion prochaine du bieu-êire universel est un phénomène divinement fatal, (i).

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