E. RENAN
C'est du Victor Hug-o. En parlant de la puissance de conlag^ion de l'utopie, à certaines époques, sur les intelligences supérieures, je pensais notamment à Renan. Il aimait, a-t-il dit quelque part, faire converser entre eux les divers lobes de son cerveau. Il faut convenir que l'un de ces lobes a toujours été hanté confusément par l'idolâtrie du Progrès et que sous cette inspiration, Renan a écrit des choses bien étranges. Si elles étaient échappées au Renan de l'Avenir de la Science {iSl\8), l'âge, joint au millésime désarmerait la critique. Mais on en trouve un échantillon dans les Dialogues philosophiques composés en 187 1, au moment même où Renan mûrissait, pour oser les publier peu après, les plus substantiels et les plus vigoureux jugements sur la Révolution.
Certes Renan fait bon marché de la fable du progrès politique et moral obtenu par la diffusion des connaissances scientifiques danslesmasses populaires. Le peuple, pense t-il, « perd par ces demi-connaissances le charme de la naïveté et n'acquiert pas le charme de la haute éducation (2). » Précieuses paroles, d'un véritable ami de l'humanité et d'un poète IMais quand il considère le développement futur de la science positive dans le petit nombre de tètes capables de la re-
(i) Les Misérables, 4' partie, VII, k-
(a) Renao, Dialogues philofphiqaet, p. 97.
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cueillir et de i'iiccroîlre, Renan se laisse emporter à des visions et à des rêves tout à fait inaccei)tables.
Tout d'abord, il semble croire, il croit (c'est même sa plus certaine croyance) que la science est susceptible d'être « achevée», donc qu'elle le sera, c'est-àdire que le système tout entier des relations phénoménales sera un jour aussi complètement connu que le réseau des chemins de fer. Si Renan, qui n'avait ni l'intérêt ni les intérêts de certains professionnels à rabaisser le plus grand philosophe du xix* siècle, avait lu Aug-usle Comte au lieu de le dédaigner a priorij il aurait trouvé dans les premières leçons du Cours de philosophie positive, les arguments les plus puissants contre la probabilité de réalisation de ce rêve, à supposer que ce rêve ait un sens, ce dont Comte nous suggère en outre très fortement de douter : car il faudrait pour qu'il l'eût, être certain que le plus rigoureux déterminisme mathématique règne sur tous les phénomènes, sur les plus infimes parties de la nature, hypothèse que certains rejetteront comme ultra-métaphysique, d'autres comme exclue par telles données positives de l'expérience, d'autres enfin au nom d'une haute tradition métaphysique qui a pour elle Aristote et Leibnitz, sans parler d'illustres contemporains, et qui fait dans l'explication des phénomènes de la nature une part à la spontanéité, à la contingence et à la finalité. La manie d'attendre de l'avenir en tant qu'avenir des achèvements, des consommations absolues, s'est certainement jointe au défaut d'une certaine information philo'^ophique, pour inspirera Renan une affirmation que, pour mon compte, je trouve creuse,
liOS tt. noMANTISME FI\AN(;.A1S
et si lt!;inéraire, en tout cas, qu'elle est comme un enfant perdu de la pensée.
Sur les ailes de celte chimère, Renan s'élance encore plus loin. Il accorde à toutes les facultés supérieures de l'âme humaine, raison, sentiment religieux, esthétique et moral, une possibilité d'accroissement indéfini, qui se conçoit bien par rapport à la quantité des choses sues, aimées, contemplées, goûtées ou entreprises, mais non point par rapport à la qualité des facultés qui connaissent, qui aiment ou qui veulent. La réalisation de cette possibilité lui apparaît certaine, parce qu'elle ne dépend pas de l'application de l'homme, mais est « le but que la nature poursuit ».
Le mot qui résume le mieux ce but, à mon avis, est le mot de « conscience ». Le monde aspire à être de plus en plus ; or, l'être dans sa plénitude, c'est l'être conscient. Tout l'effort du monde tend à se connaître, à s'aimer, à se voir, à s'admirer. Le but du monde est de produire la raison. Tout lui est bon pour cela. Chaque planète fabrique de la pensée, du sentiment esthétique ou moral ; la petite récolte de vertu que produit chaque monde est la fin de ce monde, comme la sécrétion de la g-omme est le dernier but du gommier (i).
« L'effort du monde pour se connaître », ce n'est pas autre chose que ce que nous appellerions en langage vulgaire les efforts successifs des savants pour découvrir les lois des phénomènes. Mais précisément la pensée de Renan forme ici une espèce de mirage obtenu par une altération subtile du rapport naturel
(i) Dialogues philosophiques, p ôg.
LES IDɫS ROMANTIQUKS 4^9
el logique des idées et mcaie du sens des mots. Que les lois de la pesanteur, l'analyse g"éonnétrique, la gravitation universelle, soient des découvertes sublimes, on ne peut cependant trouver aucun sens à rette formule, que « Galilée, Descaries, Newton furent à leur heure, le but, ou, pour mieux dire, le dernier aboutissement du monde, puisque la plus haute vue
du monde fut en eux (0 "• L'effet d'une telle phra-
sëolo!;;;^ie, c'est de faire apparaître la science el la philosophie, non plus comme une création de l'initiative intellectuelle, mais comme une vc^^'^élation fatale de la nature elle-même dans l'esprit iiumain. Or la nature étant infinie, des forces infinies concourent à étendre infiniment la pensée. En d'autres termes, l'humanité supérieure progresse vers des états de plus en plus surhumains dont la limite est Dieu.
L'idéal existe ; il est éternel ; mais il n'est pas encore matériellement réalisé ; il lésera un jour. Il sera réah'sé par une conscience anaiog-ue à celle de l'humanité, mais infiniment supérieure, laquelle, comparée à notre état présent si horrible, si chélif, semblera une parfaite machine à vapeur auprès de la vieille machine de Marly. L'œuvre universelle de tout ce qui vit est de faire Dieu parfait, de contribuer à la grande résultante définitive qui clora le cercle des choses par l'unité. La raison après avoir org-anisé l'humanité, organisera Dieu (2).
Et Renan essaie de pénétrer par l'imagination dans l'être de ce Dieu futur dont le rudiment existe en nous.
|i) Dialogues phifcsophiqueM.
(a) Ibid.. p. 78.
46o LS ROMAKTISME FRANÇAIS
Déjà nous parlicipous à la vie de l'univers (vie bien imparfaite encore) par la morale, la science et l'art. Les religions sont les formes abrégées et populaires de cette participation ; là est leur sainteté. Mais la nature aspire à une comnmnion bien plus intense, communion qui n'atteindra son dernier terme que quand il y aura un être actuellement parfait Peu de matière est organisée et ce qui est organisé est faiblement organisé; mais on peut admettre un âge où toute la matière soit organisée, où des milliers de soleils agglutinés ensemble serviraient à former un seul être sentant, jouissant, absorbant par son gosier brûlant un fleuve de volupté qui s'épancherait hors de lui en un torrent de vie. Cet univers vivant présenterait les deux pôles que présente toute masse nerveuse, le pôle qui pense, le pôle qui jouit. Maintenant, l'univers pense et jouit par des millions d'individus. Un jour, une bouche colossale savourerait l'infini ;un océan d'ivresse y coulerait ; une intarissable émission de vie, ne connaissant ni repos ni fatigue, jaillirait dans l'éternité (i).
Assurément celte sorte si particulière de métaphysique ne comporte aucun commentaire intrinsèque. Elle ne se peut entendre que comme une combinaison purement aventureuse de chimie mentale où se réunissent en proj)orlions diverses les éléments suivants : hallucination du Progrès fatal et sans termes, tout d'abord ; puis prophétisme juif, sensualité d'imagination romantique, volupté qu'une pensée raffinée éprouve à se dissoudre elle-même dans l'océan de l'impeasable.
(:) ^^alagae$ philosophiques, p. laj.
LES IDJÉES HOMANTIQUES 4^1
F. — l'évolution
Jes formes g-ermaniques et lyriques de Tutopie du r'rogrès fatal sont certes bien démodées. Mais l'utopie ou plutôt la manie qui les anime n'est pas morte avec elles; elle a seulement jugé opportun de se rendre acceptable au g"oût du xix* siècle finissant, en revêlant l'habit « scientifique ». Elle est devenue le sophisme de l'Evolution. Il est impossible, conformément à la méthode suivie jusqu'ici, de chercher chez un penseur particulier l'expression la plus caractéristique de ce sophisme qui a, pour ainsi dire, été depuis quarante ans appliqué par tout le monde à toutes les questions. Dans son langage raboteux, mais clair, et même malicieux, Renouvier, que je ne me lasse pas de citer, parce que la puissance de critique qu'il a exercée contre le dogme du Progrès s'égale à la popularité de ce dogme, après avoir résumé la thèse générale de l'Evolulionnisme, apprécie très exactement les avantages que le public, depuis les esprits les plus distingués jusqu'aux plus bas hâbleurs de réunions électorales, ont trouvés à son adoption.
C'est, dit-il, une vue allant à l'absolu qui, sortie d'un principe prétendu de transformation des forces physiques, et de la supposition du progrès continu des êtres naturels issus les uns des autres, à partir des moindres, s'est développée en Angleterre et bientôt après sur le continent, comme un vaste système cosmogonique embrassant l'entière déduction des phénomènes de tout ordre... Chacun y a facilement apporté les simplifications ou amendements
LK ROMANTISME FRANrAtS
qu'il a voulus, mais jainais conversion ne fut plus ropiil' et plus g-énérale : il n'a bientôt plus été question de tons côtés que de l'évolution en g-énéral et des évolutions particulières auxquelles ou peut imag-iner de soumettre des choses quelconques. On n'a plus rien voulu comprendre au monde, ni une institution, ni une vérité, que l'on ne dût considérera l'otat de devenir, comme une chose qui vient ou qui s'en va. La doctrine de Heg-el avait déjà préparé cette évolution — permettons- nous le mot favori — de la méthode philosophique, et la g-rande extension donnée aux travaux historiques en ce siècle agissait dans le même sens (i).
Le sophisme évolutionniste consiste à invoquer en faveur d'une opinion politique, sociolog-ique, économique, religieuse, esthétique ou morale, le fait ou la force ou le cours (car je ne sais comment déterminer celte idée obscure) de l'Evolution. Il suffirait pour contestera cet argument toute valeur pratique, d'observer la situation suspecte ou ridicule de celui qui s'en sert dans une discussion sur un objet précis.
Que voulez-vous dire quand vous m'opposez l'Evolution ? Que le triomphe d'un ordre de faits que mon opinion réprouve est d'ores et déjà servi par des forces tellement supérieures à celles qui tendraient à y faire obstacle, qu'on le peut considérer comme fatal. La démonstration évolutionniste équivaut alors à un charitable : « Vous allez vous faire écraser ». C'est plutôt un moyen de faire des recrues que de convaincre des esprits. Mais il y a quelques hommes que cet avertissement n'émeut pas. N'y a-t-il pas dans leur obstination même un commencement de démenti à la fatalité, d'échec à l'évolution ? Ces mauvaises têtes
(i) Reuouyitr,Philosophieanalytiqae de l'Hitloirt, t. IV, p. 68i.
LES IDECS ROMANTIQUES 4^3
ne manqueront pas de remarquer qu'on a vu hier: souvent dans l'histoire des opinions décriées la veille faire loi le lendemain, des causes jug^ées perdues ressaisir la victoire, et que ce n'est pas vraisemblablement en faveur des opinions et des causes perdues, que les évolutionnistes du temps, s'il y en avait eu, auraient fait parler l'Evolution.
Le plus souvent, l'Evolution n'est pas tant invoquée comme fatale que comme providentielle. On semble dire qu'il existe à chaque instant dans une société un courant prédominant de forces tendant à produire de lui-même le meilleur état possible de cette société sous tous les rapports, pourvu qu'on ne l'empêche pas de s'exercer. On demande de ne pas « coiilrarier », de ne pas « violenter » l'évolution, rien ne pouvant d'ailleurs réussir, qui aille à contre-sens d'elle. Encore faut-il qu'on dise en quel sens cette évolution se fait et, entre deux opinions antagonistes^ laquelle y est conforme, laquelle contraire. Cette conformité appréciée et reconnue par les aug-ures (avec un parfait désintéressement sans doute) il n'y aura plus qu'une attitude possible pour les hommes éclairés : déblayer le terrain devant elle. L'évolution de la famille se faitelle dans le sens de l'union libre : on n'abolira pas le mariage par décret, mais on laissera tomber petit à petit les défenses légales et morales de cette institution. L'évolution se fait-elle dans le sens de l'internationalisme : on ne désarmera pas du jour au lendemain la patrie, mais on laissera toute carrière aux influences spontanées susceptibles d'éteindre en douceur l'énerg^ie active du sentiment national. Car la dé-
4^4 LB nOMXimSMB FRANÇAIS
monstrationévolutioniiisle ne peut log-iquement s'appliquer qu'aux solutions pratiques qui représeutent le moindre effort, la moindre action. Il est contradictoire d'invoquer la marche de l'évolution en faveur d'une conception qui en fait ne rallie des esprits que grâce à l'initiative et à la propag-ande soutenues de ses premiers partisans, comme elle ne passe dans les faits que grâce à des efforts systématiques, concertés et assidus. Il est vrai, rien n'est si avantageux aux intérêts spéciaux d'un groupe énergique, que de trouver les autres hommes persuadés que la prospérité de ces intérêts est voulue par l'Evolution.
Veut-on dire, quand on allègue l'Evolution, qu'il existe en ce moment tel état de fait qui rend chimérique la prétention de soumettre l'état politique et l'état social à telle ou telle conception? On ne dit alors rien que de parfaitement raisonnable dans la forme. Mais pourquoi parler d'évolution ? C'est déclarer cet état de fait sacro-saint, livrer l'univers à la totalité de ses conséquences, interdire, avec l'investigation des causes d'où il résulte, la mise en mouvement des causes capables de modifier ou de détruire ces causes. Ce qu'on appelle « courants d'opinion » par exemple, semble parfois plus irrésistible qu'un cyclone. Assurément, il ne faut pas se jeter à la nage contre le cyclone ; mais n"y a-t-il pas des leviers ou des ficelles (si incongrue que semble la comparaison) pour manier ce cyclonelà ? Les maîtres de ces engins sont de puissants facteurs de r « évolution des esprits ».
L'argument de l'évolution devrait, ai-je dit, souffrir un discrédit suffisant, de l'impossibilité flagrante
LB!« lOÉKS ROMANTIQUES ^H5
l'employer dans nne controverse d'où doit sortir une solution pratique. Il en impose néanmoins, il paralyse souvent chez les meilleurs esprits, chez les meilleures volontés, l'énergie de résistance au faux, d'adhésion au vrai; cela, en vertu d'une certaine illusion théorique d autant plus tenace, qu'elle est moins clairement formulée et qu'il n'est pas impossible de tirer au clair.
Sans immiscer notre incompétence dans l'usage que les sciences naturelles font du concept de l'évolution, mais sans nous abstenir non plus de remarquer que les naturalistes disputent encore sur le contenu exact de ce concept et le champ d application que lui offrent les phénomènes biologiques, nous pouvons proposer la suite des phases normales traversées par un organisme vivant, à partir de l'état embryonnaire jusqu'à la mort par vieillesse, comme un exemple de ce que tout le monde entend par évolution. Un groupe de phénomènes renfermant en son sein les causes propres à le faire passer comme tel, c'est-à-dire, en s'opposant à sa dissolution et en maintenant la solidarité de ses parties, par une série limitée d'états successifs, peut être dit soumis à une évolution, à une loi d'évolution. C'est cette idée que l'on se fait d'une société humaine, d'un groupe social, d'une famille, d'une race, d'une 'nation, d'une institution, d'une littérature, d'une civilisation, d'une doctrine, quand on parle d'une évolution les concernant. On identifie leur destinée à celle d'un organisme vivant. On représente ces diverses réalités comme ayant leur époque de jeunesse, de maturité, de décadence, et on explique par leur « âge »
tout ce qui se manifeste soit d'heureux, soit de malheureux pour elles dans leur état général. Le fait des décadences constituerait une insurmontable difficulté pour l'optimisme évolutioimisle , si les organismes particuliers n'étaient enveloppés dans le grand organisme progressif de l'humanité ; mais les évolutions particulières ne s'achèvent, assure-t-on, que pour verser leurs éléments dans une évolution plus puissante et plus riche. C'est ainsi que l'argument évolutionniste, en conseillant à une société de ne pas se défendre contre ce qui le fera mourir, lui prêche, paraît-il, le plus grand bien.
Cette mythologie est plus que la profession de foi de tel ou tel. Elle est le « lieu géométrique » d'une foule de sophismes contemporains et la justification théorique implicite de mille attitudes peu honorables de la volonté. Mais en outre, elle stupéfie, elle déconcerte, elle prive du sens de la direction beaucoup de volontés saines. Est-il besoin de dire que 1' « âge » des sociétés, des nations, des institutions, est une formule qui n'a pas de sens, non plus que l'âge des races, et qu'elles prospèrent ou déclinent, non par le mystérieux effet d'un processus interne, mais par l'action de causes données, lesquelles demandent au demeurant un temps plus ou moins long pour faire sentir irrécu sablement leur bienfait ou leur menace, ce qui explique en partie l'illusion. Qu il vienne un moment où une cause depuis longtemps opérante de dissolution ne puisse plus être enrayée par aucune mesure habile et énergique de salut, qui oserait l'assurer, tant que l'application d'une telle mesure n'a pas été essayée?
us ID^ES ROMA.NTJIQUES 4^7
En tout cas ce serait là une fatalité conditionnelle fort diiïérentc de celle qu'on prête à l'évolution. Mais il faut vraiment que les hommes aient un prodig^ieux pouvoir de penser, au mépris des réalités grossièrement évidentes, pour parler d'un âg-e des nations (et g-énéralement de toutes réalités sociales) en tant que lié à un certain état de la vitalité de ces nations, lorsqu'on voit des Etats ayant eu à peu près la même durée historique et connu dans le passé des degrés tout à fait comparables de puissance, se montrer dans un même siècle, l'un très fort, et l'autre au comble de la faiblesse.
Enfin, sil'évolulionniste est dans une posture assez ridicule vis-à-vis de l'esprit réfractaire qu'il veut entraîner dans le sens de l'évolution (ce qui n'a rien de commun avec le conseil d'une direction d'activité appropriée aux circonstances), il ne l'est pas moins vis-à-vis de lui-même, puisqu'il doit se préparer à prendre le deuil de convictions qui seront bientôt « surannées » ou « dépassées ».