CHAPITRE PREMIER
SOMMAIRE DE L'INFLUExNCE ALLEMANDE
Je me propose d'étudier l'influence de rAllemagiie sur l'esprit français au xix® siècle, pour autant que cette influence s'est exercée dans le sens du romantisme. Celui qui me ferait immédiatement observer qu'elle ne s'est exercée dans aucun autre sens, n'aurait pas tort, s'il voulait seulement parler de cette influence générale qui ne se limite à aucun domaine particulier du savoir, mais détermine ce qu'on peut appeler des courants d'idées, émeut par une électricité communicative toutes ces parties plus ou moins flottantes des esprits qui ne sont pas gouvernées par une disci[)line, et peut enfin, par cette vive prise sur les tendances et les sentiments, se propager jusque dans les disciplines elles-mêmes. Considérée sous cet aspect, (influence germanique sur le xix« siècle français sem.ble avoir été plus profonde et étendue qu'originale. Du moins essaierai-je de montrer qu'elle a poussé l'esprit romantique dans sa propre direction.
Mais il importe d'écarter formellement du sujet
LIS IDÉXS ROMANTIQUES ^71
toutes les parties de l'influence allemande auxquelles rette caractéristique ne saurait s'ap[)Iiquer ou qui mètne en comportent une toute contraire.
Tout d'abord il ne saurait être question ici de l'immense accroissement qu'è les matériaux des sciences hisîoritjues et littéraires doivent à l'érudition germani(|îie.
On ne vise pas davantag^e l'action des systèmes de philosophie dans le domaine propre de la spéculation philosophique. A vrai dire, le seul Kantisme a trouvé chez nous des disciples; du moins la Critique de la Raison pure a fourni à plusieurs de nos {)hi!osophes, dont le plus considérable est Renouvier, le point de départde leurs recherches critiques ou métaphysiques. Au delà du cercle des philosophes professionnels, la morale kantienne a joui d'une grande autorité dans certaines régions prépondérantes de l'esprit public, et elle fournit un élément important de la direction spirituelle que, depuis près de trente ans, l'Etat s'efforce d'org-aniser. Nous pourrions, appliquant à la morale kantienne le même genre de critique dont nous avons usé à l'égard du romantisme, nous demander si elle correspond au plus généreux développement de la nature humaine dans l'ordre, ou si, au contraire, elle ne fait pas payer l'ordre qu'elle établit, par quelque appauvrissement essentiel. Mais cet examen, analogue à celui poursuivi ici, n'en fait pas partie nécessaire. Il demanderait à lui seul presque un livre. L'influence kantienne est donc nettement exclue des analj-^ses et appréciations qui suivent.
Quant aux successeurs de Kant : Fichte, Schellino^et
Hegel, on ne peut vraiment dire que leurs métaphysiques elles-mêmes aient fait école en France. II en va bien aulrement, si des arcanes transcendants de leurs philosophies, on passe aux perspectives générales qu'elles recommandent plus encore à l'imagination qu'à la pensée, sur l'humanité, sur sa place dans la nature, sur le cours de l'histoire universelle, sur la religion et sur l'art. Ces vues, ces rêves, sont les principaux éléments de cette grande fermentation endémique de l'esprit germanique dans la pensée française, qui est l'objet propre de la présente étude. Il est d'ailleurs à croire que ces tentatives superbes à la Hegel pour reconstruire l'univers par l'esprit, ne s'accomplissent qu'en apparence dans la sphère impersonnelle de l'abstraction, et que l'intelligence humaine ne se soustrait à l'empire de la réalité objective, que pour retomber inconsciemment sous celui de la sensibilité subjective. La Logique de Hegel serait dès lors un essai de justification dans l'absolu de son sentiment spontané de la nature, de l'histoire et de l'art, bien plutôt que sa philosophie de la nature, de l'histoire et de l'art, une application de sa Logique. De même, les métaphysiques de Fichte et de Shelling constitueraient surtout des transpositions transcendantales (Stendhal disait : confuses et mal écrites) soit du fanatisme allemand de Fichte, soit du penchant de Schelling à une rêverie à la fois naturaliste et religieuse. Ce qu'il y a à dire du rayonnement de ces systèmes dans les différentes catégories de la pensée et du sentiment, envelopperait donc implicitement le fond même, l'inspiration centrale de ces systèmes.
Il est une autre sorte d'influence qu'il n'y a point lieu d'exclure de notre étude, parce que l'Allemagne esl le seul pays d'Europe d'où nous ne l'ayons jamais reçue. C'est riiifluence littéraire, je veux dire celle qui s'exerce sur les formes et les sujets de l'art littéraire, qui, de la part de l'antiquité au xvi« siècle, de l'antiquité, de l'Espagne et de l'Italie au xvii«, de l'Angleterre au xviii'', de l'Angleterre encore au xix*, et récemment de la Russie et des pays Scandinaves, a été diversement heureuse, mais toujours si féconde pour la France. D'Allemagne, en ce genre, rien ou si peu que rien; quelques imitations lyriques de Schiller, de Bùrger ou de Uhland, le bonnet fourré et le cabinet gothique du docteur Faust, mais non pas son esprit; quelques emprunts, en un mot, d'un petit pittoresque; rien en tout cas de général, aucun « mouvement ».
Il y a l'influence de Goethe. Elle est très grande et elle est très peu de chose. Elle est très grande, parce que l'œuvre de Goethe off're une éducation complète de l'esprit, et qu'elle est une des quelques œuvres humaines qui constituent cet unus liber capable de rendre puissante et de munir de bien des côtés la tête qui se l'est approprié. Mais par là même, elle ne peut pénétrer que quelques esprits. De plus, cette influence s'exerce à contre-sens de l'influence générale de l'esprit germanique et à contre-sens du romantisme.
S'il n'était pas, en efl'el, beaucoup trop ambitieux de notre part, de vouloir donner, et cela en quelques lignes, la somme des travaux et des tentatives de ce grand homme, nous dirions uue Gœthe réenfante, par
son propre effort, la totalité de l'esprit classique. Son n universalité » ne vient pas tant de la diversité des objets auxquels il a appliqué sa pensée et des choses qu'il a entreprises, que d'avoir cherché en tout, l'ordre qui fonde la durée. C'est là le commun principe de ses théories d'artiste, de ses hypothèses de naturaliste, de ses idées en politique et en morale. N'est-ce pas là le classicisme ? Ne le pourrait-on pas définir: o'Déissance aux conditions de la durée dans les pensées et les travaux humains? Accord de nos opinions, de nos actions, de nos passions, s'il se peut, avec les lois objectives de la vie, arbitres sévères du fécond et du malfaisant; accord de l'expression artistique avec le caractère universel des objets, et non pas avec l'accident des impressions subjectives ; accord des idées philosophiques avec les rythmes fondamentaux et les grandes analogies que la nature permet à l'expérience d'entrevoir en son sein; tout ce que notre cœur, notre activité ou notre pensée produisent en dehors de ce canon suprême, est, au point de vue gœthien, végétation vaine, nonêtre. Sachons comprendre cette doctrine comme l'opposé des tendances contemplatives. C'est l'affirmation de la règle comme condition de l'action créatrice et de résultats qui défient le temps. Ce que les modernes n'entendent plus, c'est que les règles, selon l'esprit classique, soient immortelles. Que sont-elles pourtant, que la condensation des expériences que l'avant-garde intellectuelle et morale de notre espèce a faite des mille façons dont l'esprit et les desseins de l'homme peuvent s'égarer dans le .stérile, l'éphémère et le contradictoire ? La voie du bien, du clair, de
LKS IDÉES ROMANTIQUES 4?^
l'achevé et du beau est nécessairement unique, comparativement aux possibilités, pour ainsi dire infinies, de l'absurde, de l'obscur, du vag-ue, du difTorme et de l'avorté. Le classicisme serail-il donc une doctrine d'éternelle répétition, et l'hellénisme de Goethe, si béat ? Né de l'énergie et de la hardiesse expérimentale de Promélhée, le véritable esprit classique, c'est de plier infalig-ablement aux lois de l'ordre, la matière, de siècle en siècle accrue, ou du moins variée, de l'expérience et de l'action humaine. L'utilité de Goethe pour nous, c'est qu'avec son Faust, son Wilhelm Meister, il part de la fraîcheur de la barbarie et de la spontanéité, pour parvenir, à travers des expériences poétiquement exprimées par les malheurs et les labeurs de Faust, jusqu'à une connaissance consommée et sereine.
Hegel donc, ou, si l'on veut, l'hegelianisme et tout ce que l'hegelianisme enveloppe et a suscité, c'est-àdire une certaine philosophie de la nature, de l'histoire, de la religion, de l'art: Hegel, dont Cousin donnait en 1828 une adaptation truculente et vaine, mais d'une singulière prise sur les imaginations ; Hegel, que Taine jeune nous dira avoir lu « avec ivresse pendant un an en province»; Herder, que Quinet traduisait en 1824 avec un enthousiasme mystique, dont Michelet s'est imprégné autant que de Vico (ses premiers écrits l'accusent partout) et dont Renan séminariste faisait ses délices aux vacances; Greuzer, et sa « Symbolique »; Fichte et Schelling à un degré moindre et d'ailleurs en ce qu'ils ont de commun avec Hegel, qui, à y regarder de France, est à peu près tout; les nombreux résumés d'idées germaniques donnés dans
476 LE ROMANTiSMK FRANÇAIS
V Allemagne de M""^ de Staël; telles sont les sources auxquelles se laisse le mieux rattacher cet esprit germanique général, qu'aussi bien il est difficile de personnifier avec trop de précision, à cause de ce qu'il j a de diffus, d'illimité dans son essence (nous le verrons) aussi bien que dans son influence. J'essaierai de saisir l'une et les principales manifestations de l'autre.
Mais une question se pose. Est-ce à « l'esprit germanique » que nous avons affaire, ou seulement à la direction commune d'un certain nombre de penseurs allemands? Dira-t-on que cette question est formelle, scolastique, et que des esprits aussi profondément différents que Goethe et Schelling étant allemands, l'esprit germanique est une entité? Cependant, si l'on veut bien convenir que les meilleurs génies de l'Allemagne moderne, les seuls en qui nous puissions reconnaître ou des maîtres ou d'utiles excitateurs, un Lessing, un Goethe, un Schopenhauer (le métaphysicien laissé de côté), un Nietzsche, ont énergiquemenl nié que leur pays possédât une culture intellectuelle, se sont sentis sans tradition nationale et sans milieu, alors cependant que ce pays était plus productif qu'aucun au monde en grands travaux de philosophie, d'histoire et de critique, on devra trouver légitime que nous leur opposions, sous le nom d'esprit germanique, l'ensemble des manières de penser sur lequel leur œuvre tranche et veut trancher si vivement. Le mot de Nietzsche à un de ses amis, Henrich von Stein : «Vous lisez trop de livres allemands », le mot du même Nietzsche sur Goethe : « l'Allemand d'exception », (e fait que, sauf en musique, l'Allemagne n'a créé
LES IDÉES ROMANTIOUBS ^177
aucune forme esthétique, aucun style, cet autre fait d'observation conslante, que le « g-oût » est en Allemagne chose à peu près introuvjîble, même chez les plus érudits, autant d'indices bien sug-g-estifs de ce qu'il y a d' « allemand » dans les idées et les directions d'esprit que nous allons analyser. Car elles sont précisément faites pour produire des livres peu lisibles, pour exclure une véritable compréhension de Goethe, pour empêcher de sentir le style et obscurcir le discernement esthétique. Il reste à expliquer la séduction extraordinaire qu'elles ont exercée en France, jusque sur un Renan.