Avenir : 18 mai
puté, Lacordaire et Gerbet ayant, contre lui, tenu pour juste la position prise par l'Avenir dans cette affaire 1.
Assaut enfin contre l'autorité ecclésiastique à laquelle l'Avenir prétend dicter sa conduite ?. Lamennais dans le privé ne se gêne pas pour affirmer, parlant des évêques de France : «on ne peut faire avancer ces gens-là qu’à grands coups de pied dans le c.. » #. Pressé de voir la hiérarchie appuyer sa manœuvre non seulement de ralliement à la branche cadette mais de croisade démocratique, il la bouscule, elle, ses préjugés et ses doctrines, ses craintes et sa prudence. Mais c’est en ultramontain qu’il donne, .… presque au nom de Rome, de hautaines leçons à cet épiscopat « gallican » 4 Car l'Avenir affiche sa déférence à l'égard du Saint-Siège. Le6 février 1831, à l’occasion de l'élection du nouveau Pape, il publie en première page une « déclaration » suivie d’une « exposition des doctrines de l’Avenir », pièces signées de Montalembert entre autres.
La séparation de l’Église et de l’État est le principe fondamental de la politique religieuse de l’ Avenir. Cernant avec désinvolture son sujet d'idées contradictoires, Lamennais argumente ainsi : « Naturellement la société religieuse et civile, l'Église et l’État sont inséparables ; ils doivent être unis comme l’âme et le corps, voilà l’ordre » (Avenir, 18 octobre 1830). Mais l’État use du Concordat pour un abject asservissement. Donc la nécessité s'impose de la séparation, avec ses ultimes conséquences (Avenir, 7 décembre 1830). « De même qu’il ne peut y avoir rien de religieux dans la politique, il ne doit y avoir rien de politique dans la religion ».
1. Journal : 16, 17, 18, 27 et 28 février ; 1°T et 4 mars 1831.
2. Cela n’empêchait pas une collaboration occasionnelle. Ainsi Montalembert note dans son Journal, le 17 mai 1831, que l’archevêque de Paris a communiqué toutes les pièces de la « dangereuse affaire de Grégoire » à l'Avenir en le priant d'éclairer le public à ce sujet. © 3. Foisset : Lacordaire, t. I, p. 556.
© 4: Nous avons dit plus haut (Première partie, chapitre 1, p. 69) l’importance qu'avait aux yeux de Lamennais la lutte contre le galli-
Bref, laïcité absolue, a-t-on remarqué!, en déplorant cette outrance dans la défense d’une solution acceptable.
Montalembert la prend à son compte, outrance comprise. L'état désirable c’est celui qui existe aux États-Unis, en Irlande, en Belgique : « l’indépendance absolue et réciproque du spirituel et du temporel ; de l’Église et de l'État, du pouvoir et du clergé ». Il qualifie de monstrueux (épithète favorite) le droit pour les rois de France de « nommer les évêques d’une Église dont ils ne sont eux-mêmes que simples fidèles » 2.
Baader, à qui Montalembert avait demandé son opinion sur l’Avenir, insiste sur ce problème dans sa réponse à :
Le temps est venu pour les catholiques, écrit-il, de s’arroger comme un droit la liberté et la sûreté de leur culte au lieu de mendier du gouvernement ces droits comme une concession ou un bienfait. La force du catholicisme réside dans son universalité, son cosmopoliisme, et les gouvernements ne doivent pas sortir des limites des règlements de police. La séparation de l’Église et de l’État est l’une, la principale, des formes de résistance à la centralisation napoléonienne, ce panthéisme de l’État qui « se substitue à tout, fiscalise tout (au spirituel comme au matériel) et dévore tout ». La séparation découle logiquement du principe selon lequel prince et peuple n'existent que par la grâce de Dieu, le prince n’a donc aucun droit sur l’Église : gallicanisme égale protestantisme. « L’Auvenir a indiqué trois époques dans l’histoire des relations de l'Église à l'égard de l’État : pendant la première, purement théocratique, il présente l’Église absorbant l’État ; pendant la seconde, l’époque protestante, l’Église est absorbée par l'État ; et enfin pendant la troisième, ces deux éléments se
canisme. Le Mémoire à Grégoire XVT, que les rédacteurs de l'Avenir déposeront à Rome, en fait aussi état (Affaires de Rome, de Lamennais, P. 45).
1. Joseph Lecler : L’Idée de Séparation. ÉTUDES, 20 décembre 1930. La théorie de Lamennais sur la séparation est indiquée dans les Affaires de Rome, notamment p. 65 (Mémoire à Grégoire XVI).
2. Lettre du 29 octobre 1832 à Anckarsvärd. —— Revue d'Histoire diplomatique citée, pp. 57-58.
3. Lettre à M. le vicomte Ch. de Montalembert sur les doctrines de l’'AVENIR, datée de Schwabing près de Munich du 16 avril 1831, éditée en brochure et traduite dans l'Avenir du 11 mai 1831.
séparent complètement, d’abord pour être indifférents l’un envers l’autre, mais ensuite pour se réconcilier et s’embrasser. »
L'on ne pouvait espérer que cette idylle fût très proche et la «distinction » des deux pouvoirs prenait une apparence d’inimitié prononcée. Rompre le Concordat qui a fait ses preuves, sous prétexte d'empêcher la nomination des évêques par des ministres athées, c’est acte d’hostilité. Renoncer au budget des cultes, c’est provoquer l’État... et affronter des difficultés pécuniaires effrayantes, « lâcher la proie pour l’ombre ! ».
On devine l’accueil de l’épiscopat. Sauf à Lyon où Mgr de Pins, administrateur (le cardinal Fesch résidant à Rome), le traite de « Hussard du Catholicisme » sauf à Digne, Montalembert parcourant le Sud-Est se heurtera aux évêchés. L’é-
vêque de Grenoble, « gallican infâme et calomniateur», l’éconduira proprement ?.
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Le révolutionnaire bouillonnement d’idées de l'Avenir légitimait les défiances du pouvoir temporel, les appréhensions puis les sanctions du spirituel. On ne niera pas la richesse, la puissance, intellectuelles et sentimentales, de ces théories qui ouvrent — un demi-siècle avant Léon XIII — la voie à la « démocratie religieuse », en provoquant la distinction libératrice thèse-hypothèse. Dans ce bouillonnement tourbillonnent, confusément d’ailleurs, des germes bien divers. Par exemple, le départ et la jonction entre la notion de Liberté à la Rousseau et celle de libertés au mode médiéval ne sont pas nettement visibles. Retenons du moins deux idées, moins remarquées jusqu'ici que les théories de la séparation ou de l’émancipation des peuples, et fort mal harmonisées entre elles : 1° la tendance accusée à une république démocratique * et parlementaire ; 2° l’opposition à l’individualisme
1. Cf. A. Debidour : Histoire des rapports de l’Église et de l'État…, ch. 111, p. 417 en particulier.
2. Journal : fin septembre, octobre 1831 (10 octobre notamment).
3. La plupart des historiens ont, il est vrai, relevé des passages de
démocratique par des groupements protecteurs de la personne : famille, commune, corporation.
Au soir de sa première entrevue avec Lamennais, Montalembert, malgré son enthousiasme, notait dans son j ournal son désaccord sur la nécessité d’une tendance républicaine 1. Même à l’Avenir, Montalembert garde ses préférences pour un régime à l’anglaise, c’est-à-dire dans lequel l'aristocratie joue un rôle essentiel. «Royalistes sincères, noblesse de France, propriétaires fonciers, nous vous y exhortons formellement, sachez user des innombrables avantages de votre position, sachez exercer l'influence légitime qui vous appartient sur les masses populaires ? ». Lamennais n’avait pas assez de sarcasmes contre l’aristocratie contemporaine. Montalembert la voit bien réduite à néant dans le gouvernement, mais c’est avec douleur et il ne parle point de corruption, ni de mauvaise herbe, ni de boue, comme M. Féli. Il croit encore possible le maintien de l'influence de la noblesse résidente. Lui ne désire pas l’abolition de l’hérédité de la pairie ; s’il appelle république la Monarchie de Juillet *, pour l’heure, il lit Bonald.
On ne s’étonnera pas, cependant, que Montalembert donne à l'Avenir le meilleur de lui-même, en dépit d’une telle différence d’idées. L'idéal commun « Dieu et liberté » suffirait à empêcher le désaccord d’être profond. Montalembert est d’autre part aussi convaincu que Lamennais « de la nécessité de s’unir pour le maintien de l’ordre et la conservation des droits communs », de s’organiser légalement en « une grande confédération qui embrasse la France entière, une
Lamennais en faveur de la rÉbubliaue: notamment M. Charléty : Lavisse, P. 44.
I. Lacordaire de son côté écrira plus tard : « La cause expresse et finale de ma séparation d’avec l’Abbé de La Mennais exprimée dans la lettre que je lui écrivis alors et dont je conserve une copie, c'est sa tendance républicaine LS Il n’y a jamais rien eu de républicain en moi depuis que je suis chrétien et, avant de l'être, je n’étais qu’un simple libéral, comme la plupart des jeunes gens de mon âge ». (Lacordaire à Montalembert, 21 décembre 1839. — A.L.R. Dossier 419).