CHAPITRE V
Du Moyen Age à la Monarchie.
$ I. — LE MOYEN AGE SELON L'HAGIOGRAPHE DE SAINTE ÉLISABETH (1835-1836). — 1. Chrétienté, féodalité, liberté, ou la société idéale ; 2. Critique du tableau.
$ II. — LE FÉODAL ET LA MONARCHIE (1836-1839). — 1. L’absolutisme maudit ; intérêt de la monarchie constitutionnelle ; 2. Légitimité de la Monarchie de Juillet ; 3. Attitude pratique à l’égard de Louis-Philippe après 1837.
$ I. LE MOYEN AGE SELON L’'HAGIOGRAPHE DE SAINTE ÉLISABETH (1835-1836).
Montalembert ne pouvait siéger à la Chambre des pairs qu'à vingt-cinq ans, c’est-à-dire en mai 1835. Il passa en Allemagne les longs mois précédents, nous avons vu dans quel désarroi. Cependant, l’étude et la retraite produisirent petit à petit l'effet prédit par Skrzynecki. Une trêve de Dieu suspendit son combat, le spectacle de pays étrangers dériva son irritation et sa tristesse. La sainte duchesse de Thuringe consola son cœur du refus d’'Hedwige Lubomirska.
«Tout ce qu’il y a eu de chevaleresque et de saint au moyen âge » !, Montalembert l’avait retrouvé dans la Pologne et c’est pourquoi, dit-il, il l’avait aimée. L’Avenir découvrit le Moyen âge, s’enthousiasma pour lui. « Les peuples soumis aux princes. ceux-ci à Dieu »?, ainsi s’imagina-t-il ces temps
1. Préface aux Pèélerins, O. C., t. IV, p. 242. 2. Revue d'Histoire moderne, 1930 : L’Avenir et la question polonaise.
lointains. « Es waren schône glänzende Zeiten, wo Europa ein christliches Land war, wo eine Christenheit diesen menschlich gestalteten Weltteil bewohnte ; ein grosses gemeinschaftliches Interesse verband die entlegensten Provinzen dieses weiten geistlichen Reiches », avait écrit, avant Montalembert, Novalis :. Autant de cas particuliers de l’amour des romantiques pour les siècles de légende ?, leurs « burgs », leurs cathédrales. Vingt fois l'Avenir présenta le Moyen âge comme « le type de la civilisation libérale et catholique » , sauvegardant, parce que catholique, les libertés professionnelles, communales, etc... (L’Avenir considérait d’ailleurs ce Moyen âge comme l’ « adolescence » de l’humanité et la chrétienté comme «un grand collège à l’usage des peuples » ‘). Vers cet Âge prestigieux de l’art gothique, dont Gœrres et ses amis de la Table Ronde avaient attisé en lui la passion, Montalembert se transporte par la pensée. Il se propose un grand ouvrage « but de tous (ses) travaux : l’histoire de la Société Catholique au Moven À ge 5 ». Le projet sombrera, mais dans l’étude vivante du Moyen âge soudain il trouve le repos au cours d’un de ses voyages désespérés. Le 19 novembre 1833 lui apparaît la douce figure de sainte Élisabeth et pendant trois ans il se baigne dans l’atmosphère qui entoura la fille du roi de Hongrie, duchesse de Thuringe, de 1207 à 12376. Dans l'introduction de cette Histoire de sainte Élisabeth, il s'excuse de la complaisance naturelle d’un auteur pour-son héroïne. Plus d’un lui reprochera, admet-il, une étude qui
1. « Quelle belle époque c'était quand l’Europe était un pays chrétien, quand une seule chrétienté résidait en ce continent ; un seul grand intérêt commun reliait alors les provinces les plus éloignées de ce vaste empire spirituel ». Ouvrage cité plus haut. Chapitre I, p. 83, note 2:
2. L'expression « légende des siècles » se trouve dans la préface de Sainte Élisabeth, O. C., t. VII, p. 10.