Première lettre sur l'aristocratie, infra p
« Les pères et les premiers représentans de la démocratie moderne en France », ce sont — vérité indiscutable, selon Montalembert —. les légistes, de Pithou aux Talon, qui ont renversé le droit féodal ’. Richelieu et Louis XIV, ces niveleurs, ayant frayé la voie à la Révolution, on eut alors la démocratie à l’état pur. La Constituante abattit systématiquement toutes les institutions qui maintenaient dans la société française diversité et hiérarchie, pour réaliser le nivellement intégral.
Elle abolit coup sur coup, pour les mêmes motifs, noblesse, provinces, jurandes, corporations, monastères.
Elle savait bien que tout cela se tenait et se tiendrait toujours, de même que la démocratie, la centralisation comme forme politique, l’industrialisme comme forme sociale, le panthéisme comme religion sont toutes les conséquences et les corollaires d’un même principe ?.
La démocratie exige la «table rase», et ne peut souffrir les organisations fondées sur la notion d’ « échelle sociale ». Les corporations en particulier sont souverainement incompatibles avec l'égalité absolue. Elles jurent avec celle-ci, elles protestent «en faveur de la stabilité, de la tradition, du privilège », elles résistent à « la toute-puissance mobile de la volonté populaire ». Sa jalouse fureur ne le tolère pas. Le fisc est, de plus, intéressé « à maintenir la mobilisation perpétuelle du sol ». Or les corporations, religieuses notamment, possèdent des biens fonciers qui ne changent pas de main 8. Après les folies sanglantes de la Convention, l’Empire et le code civil stabilisèrent l'État sur ces bases démocratiques, c’est-à-dire antinaturelles, malgré une certaine réaction de Napoléon 4. En 1839, Montalembert n’eût pas été mécontent de l’image par laquelle, quinze ans plus tard, il condamnait la
1. Première lettre sur l'aristocratie, infra p. 519. François Pithou (1543-1621), élève de Cujas, auteur du traité De la grandeur des droits et prérogatives des rois et du royaume de France. Omer Talon (1595 ?- 1652) appuya le roi pendant la Fronde. Son fils Denis Talon (1628- 1698) fut un des rédacteurs des Ordonnances de Louis XIV.