Werner de Mérode, beau-frère de Montalembert
parlé, mais ce qui t’aurait surtout étonnée et, je l'espère, charmée, c’eût été de voir le profond respect avec lequel ces députés d’extrême gauche s’inclinaient devant le Prince, en commençant leurs discours, comme ils disaient humblement : « May st please, your RoyaAL HIGHNESS,MY LORDS, LADIES AND GENTLEMEN ». Et quels beaux complimens ils faisaient à ce prince (eux et tous les autres orateurs), complimens toujours marqués au coin de cette réunion de noblesse et de courtoisie que l’on ignore en France, car tout en vantant ses vertus, ses opinions généreuses, sa complaisance en venant les présider, ils avaient toujours soin de rappeler l’origine de sa maison et de parler de « cette glorieuse dynastie choisie par le peuple anglais, et placée sur le Trône pour garantir ses libertés et son indépendance ! »
Ils parlèrent aussi de l'aristocratie de la manière la plus heureuse, en la félicitant de ce que tant de ses membres soient venus assister à cette réunion (il y avait autant de Tories que de Whigs). Attwood a dit : « Je suis le député des ouvriers, des artisans de Birmingham, mais je déclare que mon cœur tressaille de joie quand je vois les noms anciens et historiques du pays venir se placer à la tête des causes généreuses : je leur cède la préséance qui leur appartient naturellement, et je me réjouis pour moi et mes commettans de pouvoir suivre leur impulsion ». C’est là le Garnier- Pagès de la Chambre Anglaise. Je t’enverrai ou t’apporterai le récit fidèle dans les journaux anglais de cette mémorable assemblée, dont je suis sorti accablé de tristesse, en songeant combien la France était loin, avec son libéralisme acariâtre et chicaneur, de cet esprit-là, mais pénétré aussi de sympathie pour un pays, où il y a aussi Dieu merci d’autres choses et d’autres hommes qu’un Duc ‘de Montmorency que le Roi ne s'étonne jamaïs de voir dans ses antichambres, où un Marquis et une Marquise de Grammont qui s’étonnent seulement de ce que l’abattis démocratique ait encore respecté quelques broussailles dans le champ de la hiérarchie féodale.
X x Aiïnsi affiigé par la comparaison qui s’impose à lui entre les mœurs politiques de l’Angleterre : etcelles de la France, Montalembert conclura cependant par une vue moins pessimiste, un espoir, fondé sur le nécessaire retour aux lois naturelles. Avant de redescendre vers ces considérations nuageuses, arré-
1. En 1855, Montalembert exprimera complètement sa pensée admirative dans l'ouvrage intitulé De l'avenir politique de l'Angleterre, ©. C., t. V, pp. 243-422.
tons-nous au sommet, un instant dégagé, de l'idéal politique de Montalembert.
« Une grande nation » a besoin pour vivre d’ « une liberté modérée et d’une politique élevée » !, l’une et l’autre durables « parce qu'après tout c’est la durée qui est le critérium de tout, même de la vertu » ?. «Ces deux biens suprêmes, ditil d’abord, sont proportionnés à la prédominance d’un élément hiérarchique et aristocratique » 5%. Encore celui-ci est-il lié à d’autres : la famille, dont l’hérédité aristocratique n'est qu’une conséquence ; la propriété, pierre d’angle de la cité temporelle ; la corporation, en faveur de laquelle Montalembert ne propose nulle reconstitution, mais qu’il désigne comme un des nécessaires intermédiaires entre l'individu et l'État. Le premier moteur d’une société, la religion, ce « croisé » l’oublie si peu que nous étudierons ci-dessous le catholique devant la France moderne.
Ces bases posées, revenons au but politique (qui n’est d’ailleurs pas pour un chrétien une fin en soi) : «liberté modérée et politique élevée ». Qu’entend par là Montalembert ?
Par élévation Montalembert vise un esprit de grandeur, de tension vers le Bien, le Beau et le Vrai. Il veut que la Justice soit exactement rendue aux citoyens, et aux nations étrangères, que la noblesse d’âme, le désintéressement, guident les actes du pouvoir. Il veut que les élites soient cultivées, consacrées au culte de l’honneur et de la beauté. Il veut que la Vérité ait au moins le moyen d’éblouir par sa seule vertu. Bref son idéal est de perfection 4 Ce qui l’écœure dans la civilisation moderne — identifiée par lui à la démocratie — c’est le primat de l'utilité, du profit, au bénéfice matériel de la masse et surtout de quelques ploutomanes, l'habitude de tout chiffrer, de compter les quantités. C’est le mépris des vraies valeurs, impondérables 5, l’abaissement qualitatif des esprits, des âmes.
1. Première lettre sur l'aristocratie (Montalembert cite là un mot de Thiers), 2nfra p. 525.