Première lettre sur l'aristocratie, infra p
Montalembert critique très durement ces aristocrates traîtres à leur mission. Il appelle de ses vœux une aristocratie neuve, dans un ordre social nouveau, ou plutôt renouvelé par pe forces éternelles de la nature saine et de la religion.
Dans quelle machine constitutionnelle s’insérera le rouage aristocratique ? On croit deviner que Montalembert voudrait pour l’aristocratie une influence régionale, mais sans institution correspondante, par prestige personnel. (
Adversaire de la république démocratique et de la monarchie absolue, adniirateur du Parliament, il admet comme seule solution moderne satisfaisant à son idéal, une monarchie parlementaire — la Chambre des pairs y devant avoir puissance décisive:
Mais Montalembert, pour garantir liberté et grandeur, n’édifie encore une fois nul système et le légiste, le législateur, lui répugnent comme eñfermant la vie dans du formalisme — encore que son attachement à la Charte soit empreint d’une certaine foi en la vertu de la loi écrite —-. Le jeune pair souscrirait volontiers à ces jugements des Carné, des Tocqueville qui attachent plus d'importance à l'ouverture d’une école... qu’à la promulga-
tion de lois ou de principes politiques que les mœurs rendront à peu près indifférents dans l’application ?,
qui n’attribuent « qu’une influence secondaire aux institutions sur la destinée des hommes ». | Il reconnaît formellement la souveraineté nationale #, en demeurant assez indifférent aux formes gouvernementales, car il n’identifie pas souveraineté nationale et démocratie, en parle plutôt comme d’un consensus des citoyens. Confusément, il éprouve le malaise d’un homme public vivant sous le régime très mal défini par la Charte de 1830, et très desservi par de mauvaises mœurs politiques. Montalem-
. Journal : 12 septèmibre 1839.
2. De Carné : Du gouvernement représentatif en France et en Angleterre, pp. 347 et 348 ; cité par Flottes : La pensée politique et sociale d'A. de Vigny, p.210 ; Tocqueville : Œuvres et correspondance inédites, t. IT, P: 227-
3. Relevé par Lacordaire : o octobre 1839. A. L. R. — Dsses 419.
bert ne diagnostique pas pour autant le défaut, et est moins apte que tout autre à délimiter la responsabilité du roi, du parlement, à corriger les vices par la discipline. Au vrai, une longue pratique eût peut-être, comme en Angleterre, établi un droit constitutionnel coutumier, des traditions assez souples, et assis solidement, en l’adaptant aux conditions nationales, le gouvernement représentatif. Hypothèse optimiste.
En fait, ce nouvel essai fut voué à la mort par ceux-là mêmes qui croyaient adaptable à la France le système anglais : roi trop adroit, députés trop maladroits, électeurs et dirigeants trop matérialistes ou trop romantiques. Le pays légal, dépourvu d'esprit civique, s’intéressait au régime dans la mesure où 1l servait son intérêt matériel immédiat ‘. Le parlement était livré aux disputes entre hommes, non aux luttes de partis ; « l'opposition » était un mot qui masquait des désappointements personnels. Les classes moyennes qui gouvernaient, étrangères et aux traditions de l’ancien régime et aux passions des masses populaires, se consacraient entièrement au soin de leurs intérêts ?. L'État de Juillet, estimaient les grands bourgeois à la Guizot et les économistes, C’est l'État libéral confiné au rôle de gendarme et laissant aux individus le plus de liberté possible pour s'enrichir. En réaction contre cette dégénérescence, des projets s’ébauchèrent.Simples esquisses. Pas d'efforts sérieux pour assainir et régler les institutions, chez les plus nobles défenseurs du parlementarisme, Montalembert en tête. Carné du moins, et Tocqueville, en conclusion de son étude sur la démocratie en Amérique, proposent des remèdes ; ce dernier examine quelles doivent être les tendances de la législation pour lutter contre l'influence exercée par les idées et les sentiments démocratiques.
Rien de tel chez Montalembert ; ou plutôt, en une occasion,
1. Tiré d’une leçon d’agrégation de M. Pouthas.Cf., entre autres témoignages sur ce matérialisme et cette indifférence politique, une lettre de Tocqueville du 10 novembre 1836: «..... ils ont pour leur bienêtre une passion si imbécile... » (Œuvres et correspondance inédites, Cle D 5306)
2. De Carné : Du gouvernement représentatif.…., Introduction et
il se préoccupa de la réforme électorale et parlementaire qui était fort stérilement débattue, particulièrement en 1839. Le comte d’Alton-Shée, pair de France, publia « pour arracher à la royauté une prérogative dont elle abusait » !, une brochure intitulée De la Chambre des Pairs dans le gouvernement représentatif, et écrivit à ce propos à Montalembert. Celui-ci lui répondit par de vives félicitations, et termina un échange épistolaire intéressant par les suggestions suivantes : pour le recrutement de la Chambre des pairs, rien ne vaut l’hérédité comme garantie d'indépendance et de compétence ; à défaut, la cooptation proposée par Carné serait une combinaison heureuse. La Chambre des députés pourrait être élue au suffrage indirect, par les conseils généraux par exemple, selon le plan du même Carné ?.
Montalembert amorçait ainsi un trait d'union entre son idéal hiérarchisé, héréditaire, décentralisé, et la situation existante. Villèle déjà, corsant un projet de la Chambre 1introuvable, avait étendu simultanément et décentralisé le droit de suffrage ; et Tocqueville, lumineux, jugeait possible en 1836 un acheminement graduel vers un gouvernement central, puissant dans sa sphère, mais laissant des libertés provinciales très développées *. Les lois de 1831 et 1833 rendant électifs les conseils municipaux et généraux, celles de 1837 et 1838 développant leurs attributions, ne pouvaientelles constituer l’amorce d’une telle réforme ? La campagne d’'Alton-Shée avorta, sans que Montalembert l’eût appuyée vraiment, paralysé par la crainte de détruire Le régime en vou- Jant l’améliorer 4. Pour briser le cercle vicieux de la centralisation étouffant les cellules sociales et d'autant plus puissante que celles-ci, loin de résister, s’abâtardissent, il fallait que la
1. L'expression est de Montalembert. On sait que les pairs étaient nommés par le roi sous certaines conditions.
2. Revue de Paris : 1°* décembre 1906, p. 564; lettre du 11 novembre 1839 publiée par L. Séché. — Voir infra, pp. 353-354, les détails de ces lettres de Montalembert. — L'article de Carné venait de paraître dans la Revue des Deux Mondes. En 1841, Carné recueilleradans un ouvrage intitulé Du gouvernement représentatif en France et en Angleterre ses études sur la question.