Voir chapitre IX, $ E, infra p
Quelle admirable occasion pour la Belgique, écrit-il, de tenir ferme dans l'affaire des vingt-quatre articles, pour la France de la soutenir ! Il n’en est rien. Nothomb annonce en même tems à mon beau-père que la conférence a pris sa décision, que la dette payable à la Hollande sera diminuée d’une manière insignifiante et que les territoires seront intégralement cédés ! ! On criera en Belgique, mais je crains qu’on ne s’y batte pas.Quant à la France, elle est si matérialisée, si betteravienne, si dominée par la plate servilité de son roi et de son gouvernement (du reste excellent à l’intérieur) qu’il n’y a rien à en espérer !.
Rien ? Montalembert se voue néanmoins tout entier à la cause belge. Le Pape a prononcé des paroles bien propres à l’encourager, en félicitant Werner de Mérode du discours de son beau-frère, à qui il donne raison, car les catholiques sont toujours livrés aux protestants : sempre catholici a protestant ?.
Montalembert conjure A. Dechamps de convaincre les catholiques belges qu’il faut s'opposer au démembrement imposé de Londres,
forcer la main au Roi et au gouvernement, tout en les appuyant cordialement et en les entourant de ce respect noble et fort que le catholicisme seul peut inspirer 3.
Le roi Léopold discourt en effet d’une façon prudente qui attriste Montalembert. L'adresse des députés belges, rédigée en bonne partie par M. de Mérode, vivifie au contraire les courages. Montalembert s’enorgueillit de ce que le parti catholique belge témoigne ainsi sa vaillance.
Mais pour Dieu ! que les actes répondent aux paroles, écrit-il à F. de Mérode,le 21 novembre... La Presse,le journal spécial de M. Molé, est réellement dégoûtant : elle dit en parlant de votre adresse que fout cela est de la Rhétorique… T1 faudrait appeler main-
1. Chronique catholique : 29 octobre 1838, publiée ci-dessous en appendice p. 550.
2. Chronique catholique : 29 octobre 1838 (cité en note par Lecanuet, t. II, p. 20). Cf. Journal : 25 septembre 1838.
3. Lettre du 7 novembre 1838 publiée par La Nef : 25 février 1911 et le Correspondant : 10 février 1912. — Ce Dechamps, frère du cardinal archevêque de Malines, était né en 1807 et, député en 1834, devint conseiller et ami de Léopold Ier, Mort en 1875.
tenant Skrzynecki, ce serait là un acte vraiment significatif et peu coûteux 1,
Cette lettre à peine mise à la poste, Montalembert reçoit de M. de Mérode la nouvelle qui le transporte : le roi Léopold, prenant en considération l’avis que Montalembert lui a soumis au camp de Beverloo, se décide à appeler Skrzynecki et charge Montalembert de lui transmettre cette décision.
C'est un événement immense qui répond aux vœux les plus ardens que je pouvais former, qui dépasse toutes mes espérances, et qui amènera s’il se réalise des résultats incalculables. La présence de Skrzynecki à la tête de l’armée Belge, après l’attitude que viennent de prendre les chambres Belges, sera un coup de foudre dont le retentissement sur le Rhin et sur la Vistule ne se fera pas attendre... Je m'exalte par la résolution bien arrêtée de rejoindre l’armée Belge dès que Skrzynecki la conduira à l’ennemi 2.
Aussitôt Montalembert mande à Trélon, où il se trouve, un ami commun, « l’énergique comte Louis Bystrzanowski ». II l’attend même à Avesnes pour gagner du temps, le 27 novembre au soir. Le Polonais arrive, volontaire et froid, ayant déjà prévenu Skrzynecki par une occasion sûre #. Montalembert passe la moitié de la nuit à « examiner avec lui » les moyens d'exécution. Les difficultés sont grandes. Bystrzanowski et Skrzynecki courent tous deux le risque de passer leur vie dans les cachots du Spielberg.
Le plan de Bystrzanowski est bien combiné, ajoute Montalembert dans son Journal, mais ne me satisfait pas entièrement pour le moment critique. Enfin, Dieu veillera sur son œuvre, car certes c’est la sienne: il s’agit de porter secours à la justice, si cruellement opprimée en Pologne et menacée en Belgique 5.
1. Montalembert au comte F. de Mérode : 21 novembre 1838. A. L.R.