‹ Le romantisme politique de Montalembert avant 1843Chapitre 264 sur 394 · Journal : 4 décembre · texte numérisé non relu

Journal : 4 décembre

3. Montalembert au comte F. de Mérode : 27 novembre 1838. A. L. R.

se désintéressent de la Belgique, à ce que dit Montalembert, et Guizot impose le silence à son Journal général sur ce sujet!.

A peine arrivé, Montalembert apprend de son oncle Henri de Mérode que le duc d'Orléans l’avertit du projet de confier au huitième corps de la Confédération Germanique l’exécution territoriale du traité des vingt-quatre articles.

Le mardi 11 décembre, Montalembert se rend chez Barthe, le garde des sceaux qui s'incline devant Palmerston : « nous ne pouvons rien sans l’Angleterre ». Plusieurs hommes politiques se trouvent là,tous convaincus que la Belgique se laissera exécuter. « Cependant si elle résiste, si on en vient aux coups de canon ? » leur demande le jeune pair. Ils conviennent que tout sera changé, mais estiment que Montalembert parle belge, non français. Molé, qu’il voit ensuite au milieu d’une « foule immense », se disculpe et le prie de revenir le samedi. Ni à la Justice ni aux Affaires étrangères l'affaire belge ne passionne.

Montalembert bondit alors chez Thiers qui, entouré de financiers, plaide la sagesse du roi de Hollande. Ceux-ci répètent les bruits les plus pessimistes sur la faiblesse de la Belgique, tout en avouant que si l’armée belge tient tête au huitième corps cela changera tout... Puis, Thiers prend Montalembert en a parte jusqu’à minuit, lui explique son intention de renverser le ministère Molé, après quoi 1l imposera une politique plus glorieuse que celle du roi. Thiers se montre bien disposé pour les Belges mais désireux de « ne pas trop écorcher les oreilles de la Chambre » en les soutenant ouver-

Quant à Guizot, Montalembert apprend par Saint-Chéron qu'il est partisan de l’exécution du traité, et le rédacteur du Journal général confirme deux points à Montalembert : personne ne croit à la résistance des Belges ; si elle se manifestait tout changerait.

Les Belges sont-ils décidés à une levée d'armes ou se ravalent-ils au rang de peuple lâche ? Telle est la question finalement posée par Montalembert à M. de Mérode après le récit

1. Montalembert au comte F. de Mérode : 7 décembre 1830. A. L.R.

de ces démarches, car il a senti un fléchissement même chez son énergique beau-père :.

Le vendredi 14, Montalembert continue sa « croisade », avec «assez peu de succès » auprès de Lamartine qui prend nettement position contre la guerre et pour le droit des traités. Odilon Barrot, au contraire, se déclare prêt à protester « de toutes les puissances de son âme contre la vente des hommes aux portes de la France » et insouciant de heurter la majorité de la Chambre, car il n’aspire pas comme Thiers à succéder à Molé ?.

Le samedi 15, Montalembert ne manque pas le rendez-vous fixé par Molé qui, une heureet demie durant, expose son point de vue : la Belgique n’est pas viable, le roi Léopold a trompé la diplomatie française en ne parlant jamais que de la dette, en laissant croire que les territoires étaient sacrifiés ; enfin, de nombreux Belges, tels que Lehon, les banquiers, sont opposés à la guerre. Montalembert obtient deux certitudes heureuses et importantes : si la Belgique résiste en armes, ni la France ni l’Angleterre ne marcheront contre elle, d'autant moins que Molé reconnaît l’effervescence croissante en KRhénanie, et si vraiment, comme Montalembert le révèle à Molé, la Belgique peut payer l'intégralité de la dette afin de garder les provinces, Molé insisterait à nouveau dans ce sens à La Haye, où un fort mouvement se dessine en faveur d’une transaction.

Rendant compte à M. de Mérode de cette conversation, Montalembert conseille donc d’éclatantes manifestations militaires, des bons rapports affichés avec les Rhénans, et d'autre part des propositions officielles aux Hollandais, qui préféreront sans doute des florins à des populations insoumises 5.

Le 18 décembre, son affectueux correspondant mande à M. de Mérode de meilleures nouvelles: la résolution desBelges, l’activité de Montalembert à Paris y ont enfin mué l’indifférence en une certaine sympathie militante, marquée dans le

1. Montalembert au comte F.de Mérode: 12 décembre 1838. A. L.R. 2. Montalembert au comte F. de Mérode : 14 décembre 1838. A. L.R. 3. Montalembert au comte F. de Mérode : 16 décembre 1838. A. L.R.

Siècle, le Temps et à la Chambre des pairs. Montalembert redit plus que jamais : «que la Belgique tienne ferme et elle sera sauvée... » malgré les doctrinaires. Ceux-ci, selon lui,

sont toujours dégoûtans. Le duc de Broglie a dit que le seul tort des ministres dans cette affaire était de n'avoir pas tout terminé il y a un mois. Guizot dit : les Belges, on appelle ça un peuple! c’està-dire qu’ils jouent au peuple. Voilà, conclut Montalembert, à quoi conduit la métaphysique : !

Montalembert se considère comme « le plénipotentiaire du parti catholique » belge, dont son beau-père est un des chefs et qui, constituant la majorité de la Chambre, tient pour la résistance. M. Lehon l’agent officiel, est

celui du parti banquiste et financier qui pèse les âmes des Luxembourgeois et des Limbourgeoïis contre leurs piles d’écus et veut absolument céder.

Aussi court-il de ministre à ministre, de député à député pour tâcher d'obtenir quelque chose : soit délai soit appui. II ne s'occupe de rien d’autre car toutes les sympathies de son âme sont là. « Il y va, dit-il, des plus grands intérêts de la religion et de l’humanité ? ».

Aussi introduit-il dans les sphères politiques deux émissaires des Belges de la « résistance », que Lehon s'emploie à. contrecarrer, les traitant de « factieux ». Molé qui les reçoit ne leur laisse pas d’espoir. Montalembert prévoyant sa chute, présagée par l'élection de Dupin à la présidence de la Chambre, les adresse à Thiers, successeur probable #,

A ce titre, l’opinion de Thiers importe considérablement. Montalembert lui confie le 22 décembre le secret de l'évasion de Skrzynecki. Le 23, « presque sous la dictée » de Thiers, il transmet au roi Léopold l’avis de celui-ci 4 Montalembert prend pour cela, en priant le roi de ne point ébruiter cette intervention de Thiers, raison d’une lettre de Léopold Ier qui

1. Montalembert au comte F.de Mérode:18 décembre 1838.A.L.R, 2. Montalembert à Guerrier de Dumast : 17 décembre 1838 ; la

dernière phrase citée par Lecanuet, t. II, p. 23, avec erreur de date. 3. Montalembert au comte F. de Mérode : 20 décembre 1838. À. L.R. 4. Journal : 22 et 23 décembre 1838.

a remercié le jeune pair en un style « très aimable maïs assez insignifiant quant au fond »!.

Votre Majesté, écrit Montalembert au souverain des Belges, est en ce moment maîtresse de toutes les questions européennes. En général on ne croit pas à une résistance sérieuse de la part de la Belgique. Si on y croyait, les résistances des ennemis et les manifestations des amis changeraient complètement de face... M. Thiers m'a prié d'exprimer à Votre Majesté les sentimens de reconnaissance et de respectueuse affection dont il est toujours animé envers elle. Il ne veut pas prendre sur lui la responsabilité d’un conseil ni d’un encouragement à résister, de peur d’être gêné dans sa liberté future par un engagement.Mais, dans le cas où la Belgique serait décidée à résister, ilest persuadé que la France ne peut autoriser ni les puissances exécutrices des vingt-quatre articles, ni les Hollandais eux-mêmes, à franchir les frontières fixées

par les articles mêmes...

Montalembert trace ensuite un plan de campagne ébauché par l'historien du Premier Consul, et d’après lequel toute l’armée serait concentrée en Luxembourg. Ou les Hollandais n’oseront pas franchir la frontière belge dégarnie, ou « le Roi des Français sera obligé de faire partir jusqu’à la garnison de Paris pour sauver sa fille et ses petits-fils ». Montalembert renseigne enfin le roi Léopold sur le sort d’un «ami» (il s’agit de Skrzynecki) qui compte arriver à Hambourg le 30, et conclut :

La discussion de l’adresse va s'ouvrir dans le courant de cette semaine à la Chambre des pairs. Ce sera un combat d’avant-poste où je m'efforcerai de lever la bannière de la Belgique et de la tenir haut et ferme ?.

Les comparaisons guerrières fleurissent dans l’imagination de Montalembert, soldat bien plus que politique. Mais, soldat réfléchi, il prépare l’attaque. Il questionne M. de Mérode sur deux points précis, pour compléter l’étude approfondie du problème Limbourg-Luxembourg : jusqu’à quelle somme veut-on aller dans la transaction pécuniaire pour

1. Montalembert au comte F. de Mérode : 22 décembre 1838. A. L. R. La lettre du roi Léopold se trouve aux A. L. R. 2. Montalembert au roi Léopold, copie aux A. L. R.

racheter les territoires contestés ? Quelles sont les dates du consentement donné par les États généraux du Luxembourg aux cessions faites par Élisabeth de Gœrlitz à Philippe le Bon, par Philippe II à Albert et Isabelle, puis une troisième fois sous Charles V ? 1, Il révèle à M. de Mérode quelle tactique il suivra. Parler de guerre sème la panique dans les centres. Il montrera qu’on aura la guerre si la France ne se déclare pas « dès à présent en faveur de la Belgique et des demi-provinces ». Montalembert forcera le ministère à spécifer si,en casde conflit, on obligera les Hollandais à respecter la frontière des vingt-quatre articles. Il souhaite s’appuyer sur une proclamation où Léopold Ier se montrerait irréductible?.

Le jour de Noël, il insiste dans le même sens : nécessité de manifester l’ardeur des Belges — sauf à la calmer ensuite — pour impressionner les Chambres françaises. Celles-ci sont de mieux en mieux disposées, les pacifistes reniés par leurs amis. Molé lui-même céderait sous une poussée énergique. Montalembert lui a transmis à cette fin une lettre de M. de Mérode, quiconteste vigoureusement les allégations du ministre sur la « tromperie » dont la diplomatie aurait été victime de la part des Belges #. Montalembert neutralisera le plus possible, avec les deux émissaires belges, l’action néfaste de Lehon, dont Thiers demande acidement si c’est contre la Belgique qu’il est chargé de mission #.

x x Le lendemain 26, Montalembert monte à la tribune et développe le thème prévu : « Nous n’aurons pas la guerre » !

11 se persuade que l’intervention de la France, la résistance de la Belgique, loin d’incendier l’Europe en imposeront aux trois Cours du Nord :

1. Montalembert au comte F. de Mérode : 20 décembre 1838. A. L. KR.

2. Montalembert au comte F. de Mérode : 22 et 23 décembre 1838. ALPURE

3. Cette longue lettre est citée par Thonissen: Vie de F. de Mérode, pP. 240 sq.

4. Montalembert au comte F. de Mérode : 25 décembre 1838. A. L. R.

Nous n’aurons pas la guerre, parce que si l'Europe ne l’a pas faite pour sauver le royaume des Pays-Bas, sa création favorite de 1815, si elle a laissé tomber ce beau royaume en 1830, je ne puis pas croire qu’elle fera la guerre pour deux pauvres provinces en 1839. Si elle la faisait c’est que la France actuelle, au milieu de cette prospérité que signale le discours de la couronne, serait plus faible, moins redoutable, que la France de 1831 à peine sortie d’une révolution.….

Tel est le maître argument ajouté, en son grand discours du 26 décembre !, à ceux qu’il avait exposés le 6 juillet et qu'il reprend : non-obligation pour la France du traité des vingtquatre articles, vices de celui-ci qui attente à l’unité de la Belgique et au droit des gens, notre politique étrangère conduite de reculade en reculade jusqu’à l’évacuation d’Ancône. Montalembert réfute l’objection capitale, tirée de l’abandon de l’Angleterre dans ce conflit avec les puissances absolutistes :

Ce qui m'étonne c’est que l’Angleterre nous ait soutenus dans cette cause jusqu’à ce jour. Comment en effet pourrait-on comparer l'intérêt de l’Angleterre dans la question belge avec le nôtre ? L'intérêt de l’Angleterre c'était de maintenir le royaume

Y a-t-il entre Angleterre et Belgique identité de révolution, de langue, de religion ? L’alliance anglaise ? Oui; «mais jamais jusqu’au point de nous abandonner nous-mêmes ». Pour la première fois, conclut Montalembert, pour la première fois dans l’histoire, la Belgique, jadis d’obédience anglaise, puis espagnole, puis autrichienne, puis hollandaise, est à nos amis, voilà pourquoi l’on montre cette âpreté.

C’est donc à vous qu’on en veut et non pas à elle ; elle est victime de son alliance avec vous. C’est vous qu’on veut amoindrir en l’amoindrissant, c’est vous qu’on veut mutiler en la mutilant. Voulez-vous empêcher cela ? défendez-la, sauvez-la pendant qu'il est temps encore : sauvez votre alliée, vous sauverez en même temps votre honneur, et vous n’aurez pas la guerre 2.

F'ONCATAPDD 1624.

Page 1