Univers : 4 octobre
épître signée, insérée le 31. Montalembert répète que l’honneur national peut exiger la guerre :
Quand on a baissé pavillon devant l’Europe absolutiste sur tous les points, il doit nécessairement venir un moment où on peut être forcé de le relever, même sur le terrain le moins avantageux et le moins légitime,
nouvelle preuve qu’une politique généreuse à l'égard de la Pologne ou de la Belgique n’eût pas été imprudente. Mais Montalembert proteste de toute son âme contre l’assimilation aux saintes croisades d’une guerre pour Méhémet-Ali. Une lutte militaire en Orient minera, au profit du schisme grec, certains établissements catholiques, tandis que d’autres passeront du protectorat français au protectorat autrichien.
Toute l’admiration de Montalembert pour l’Angleterre est ensuite dévoilée, dans une éloquente révolte contre les injures adressées par l’Umivers à « ce noble pays », contre la prétention de transformer en guerre de religion sus à l’hérétique un conflit maladroitement provoqué. Quelles qu’aient été les persécutions passées contre le catholicisme et les fautes présentes de Palmerston,
n'oublions jamais que c’est elle (l’Angleterre) qui depuis 160 ans retournant aux principes immortels des siècles catholiques qui avaient dicté la grande charte. a ouvert la seule route où doivent marcher les peuples qui veulent échapper au double fléau du despotisme et de la démagogie.
L’Angleterre hérétique a émancipé les catholiques, laisse à ses millions de sujets catholiques la liberté absolue d’enseignement et d’établissement. Pas la France. L’Angleterre hérétique a aboli l’esclavage condamné par Rome. Pas la France. Elle favorise le clergé catholique dans ses colonies, à Malte notamment d’où les Français ont été chassés en 1800 par les indigènes dont ils pillaient les églises. Prenant ainsi le parti de l’Angleterre au moment où l'opinion est surexcitée contre elle, Montalembert s'expose, il le sait, « à d’universelles colères », mais il a à cœur
de protester de toutes ses forces au nom de la religion, de la justice et de la vérité contre une proscription qui confond la reine Victoria
idolâtrée par O’Connell, avec l'Empereur Nicolas, et.une nation presque à moitié catholique qui a rendu à la liberté et à à dignité du genre humain les plus éclatants services, avec cette autre puissance qui, grâce à d’inexcusables fautes et à de lâches connivences pour tous les attentats, semble destinée à écraser par ses ruses et par ses armes l'indépendance du monde civilisé ?.
Comme la première, cette seconde lettre de Montalembert à l'Univers n’est insérée que précédée d’une réponse (en quatre colonnes !) par laquelle la rédaction justifie son opposition à la politique préconisée par Montalembert. Ces Messieurs s’offusquent du parallèle injuste que « les sympathies bien connues de M. de Montalembert pour l’Angleterre lui inspirent... entre ce pays et le nôtre » ; ils se défendent de se soucier de Méhémet-Ali. Il s’agit de savoir, selon eux, « si directement ou indirectement la Russie et l’Angleterre préludent au partage de l’Orient à l’exclusion du eatholicisme ou de la France. C’est plus qu’il n’en faut pour légitimer la nécessité d’une guerre ».
Tandis que Montalembert vogue vers la Sicile via Naples, il se demande si cet orage n’a pas éclaté, si, à la prochaine escale, il n’apprendra pas la déclaration de guerre. La nouvelle qui l’atteint à Naples est la convocation des Chambres pour le 28 octobre. Sacrifiant avec d’amers regrets son séjour en Sicile, « seul pays catholique de l’Europe où la révolution n’ait pas encore pénétré » et où l’archéologue puisse encore étudier d’anciens monastères préservés du vandalisme ?, Montalembert — après avoir échangé ses vues avec le duc de Montebello, ambassadeur de France à Naples — rejoint précipitamment son poste. L'obligation importe, puisqu'il est seul parlementaire à connaître de visu la situation au Levant et que les Chambres vont décider de la paix ou de la guerre. Car, malgré la note du 8 octobre délimitant le casus bell, malgré la réponse anglaise plutôt apaisante aussi, une grande partie de l’opinion est déchaînée terriblement : Darmès tire sur Louis-Philippe ; Thiers arme à outrance.
1. Univers : 31 octobre 1840. Lecanuet, t. II, pp. 130-131 cite les passages touchant la Grande Charte et l'Angleterre hérétique.
2. Lettre à F. de Mérode : 18 septembre 1840. (A. L. R. — Dossier 633).
Montalembert débarque à Marseille le 24 octobre, résolu à tenir son serment de « bon et loyal Pair de France » en servant ce qu'il croit être la vérité. Il revient d'Orient « ennemi déclaré de l’alliance égyptienne, adversaire par conséquent de la guerre ». Nulle illusion ne l’aveugle quant à l’impopularité qu’il encourt, en particulier auprès des compagnons de ses luttes pour la Pologne, pour la Belgique, aujourd’hui follement partisans du despotisme de Méhémet.
Montalembert arrive à Paris le 28, tout juste comme une crise ministérielle a dénoué le drame. Le roi a imposé à Thiers un pacifique discours du trône : et le ministre belliqueux s’est retiré, assez satisfait. Guizot lui succède aux Affaires étrangères. L'ouverture de la session est reportée au 5 novembre et, dépité, Montalembert regrette de n’avoir pas suivi le précepte de Talleyrand, «surtout pas de zèle ». Cependant il prend langue, s’efforce en vain de modifier l'attitude « bousingote » de l'Univers ?.
Ici ou là, d’ailleurs, l’on approuve chaudement la position de Montalembert. Le comte de Beaurepaire, par exemple, ancien ambassadeur à Constantinople, est assuré que la France ne pouvait ouvrir les hostilités : les ministres de la Guerre, de la Marine et des Finances du ministère Thiers ne déclinaient-ils pas la responsabilité d’une déclaration de guerre ? Dès lors, écrit M. de Beaurepaire à Montalembert, quelle maladresse d’avoir proclamé que nous avons été mystifiés à Londres le 15 juillet ! Folie, d’exaspérer contre les Anglais des haines populaires qui bouillonnent et éclatent à Paris, non à Londres : Darmès, rapporte l'Univers du 18 octobre, a justifié son crime par ce seul mot « Beyrouth »... Sottise, de jeter la Turquie dans les bras de l'Angleterre, et d’amener les chrétiens de Syrie eux-mêmes à chercher protection ailleurs qu’en la France, devenue l’alliée des hordes de Méhémet-Ali. Contresens, de rompre avec l'Angleterre quand nous avons besoin d’un système d'alliance européenne, quand l’alliance anglaise nous assurerait une fructueuse émulation économique et une
1. Cf. B. N. fonds Thiers, N. a.f. 20.615, le projet de discours du trône proposé par Thiers au roi et refusé par celui-ci. 2. Lettre à F. de Mérode : 24 octobre 1840, terminée le 28. (A. L. R.
— Dossier 633).
facilité dans la progression du commun régime parlementaire T°:
Rome agit, depuis le début de la crise, dans le même sens. À Vienne en particulier, dès le mois d’août, le Saint-Siège plaide la cause de la paix. Le cardinal Lambruschini se plaint au chargé d’affaires du Roi des Français des persécutions dont les Maronites sont victimes de la part des Égyptiens, et réclame la protection de la France. Le diplomate, M. de Rayneval, au courant des doléances du patriarche des Maronites, a prévenu Thiers qu’à défaut de celle-ci ils solliciteront celle de l’Angleterre ?.
M. de Mérode, de son côté, luttait contre la guerre. Le 16 octobre l'Univers avait publié une lettre de lui qui commentait les articles de Lamartine sur la question d'Orient, qui félicitait le poète de lutter contre une politique routinière « sans âme et sans élévation» (et lui reprochait d’avoir, contrairement à ce principe, abandonné la Belgique en 1839), mais invitait les États chrétiens à chercher cette élévation dans des exploitations coloniales et civilisatrices et non pas «dans les préparatifs de guerres d’ambition ou de faux amourpropre » ?. En plein accord avec son gendre, M. de Mérode suspend ses versements à l’Umivers, qui jette follement de l'huile sur le feu. Lacordaire, au contraire, est partisan de la guerre, non point en faveur de Méhémet-Ali, «mais pour empêcher les Anglais de s'emparer de la mer Rouge ». Aussi approuve-t-il l'Univers d’être un peu batailleur et cingle-t-il romantiquement son ami en ces termes : « Il est triste quand on est un homme public d’avoir manqué au grand pressentiment de l’humanité » 4.
Guizot, le nouveau ministre des Affaires étrangères, qui