Archives des Affaires étrangères. Rome 1840, volume
3. Lettre datée de Trélon : ro octobre 1840, insérée dans l'Univers du 16 octobre 1840. :
4. À. L. R. — Dossiér 418. Lettre de Lacordaire : 25 octobre 1840.
menait en fait le gouvernément sous le nom de Soult, interdit vigoureusement les manifestations, et l'agitation intérieure s’apaisa. À l'extérieur il prescrivit à ses ambassadeurs l’expectative et sollicita discrètement des puissances un geste d'amitié comme témoignage de collaboration avec son ministère pacifique. L’Autriche et la Prusse eussent accepté de concéder à Méhémet-Ali les pachaliks d’Acre, de Candie et l'Égypte héréditaire. La Russie non, évidemment. Lord Palmerston fut d'autant plus insolent qu’il savait les Égyptiens battus en Syrie par la flotte britannique. Le mécompte de Guizot restait ignoré et il aborda la Chambre des pairs confiant dans le retentissement des débats parlementaires. Cette grande discussion de l’adresse s’ouvrit le 17 novembre. Guizot plaida pour la paix, ni l’intérêt de la France en Syrie, ni le « manque d’égards » des Quatre, ni l'influence de la France dans le monde ne justifiant la guerre.
Montalembert monte ensuite à la tribune. Il brûle publiquement ses idoles et blâme la politique guerrière du défunt ministère. Il continue de haïr le pacifisme à tout prix qui aurait acculé la France à la situation présente. Mais l'honneur national s’est fourvoyé en affrontant l’Europe pour une cause injuste.
Il faut que vous le sachiez, Messieurs, nous avons été complètement trompés sur le compte du pacha d'Égypte ; nous avons été trompés sur sa valeur morale et sur la valeur matérielle de sa puissance.
Ce tyran a massacré les populations syriennes, nos protégées, et réduit d’un tiers le nombre des Égyptiens : voilà l’objet de l’admiration des libéraux français. Sa flotte nombreuse bloquée par quatre vaisseaux anglais, la victorieuse armée d'Ibrahim passive «levant une brigade anglo-autrichienne : voici la force de notre allié. Le sultan, au contraire, notre ami depuis François Ier, civilise son empire et sa stabilité est assurée par l’identification de sa dynastie à la Turquie même : voilà notre adversaire. Après avoir exprimé sa douleur du traité du 15 juillet et s’être associé « au noble langage de la note du 8 octobre », Montalembert démontre qu’à cet offensant protocole aboutit fatalement la succession de fautes par
nous commises en Orient. La Restauration, puis la Monarchie de Juillet, au lieu de barrer la route à la Russie, ont misé sur l’anéantissement de la Turquie. On n’a pas secouru le sultan menacé par le pacha, il s’est retourné vers l’écrasante Russie. Les hostilités reprirent, par les soins du pacha : la Sublime Porte se disposait à traiter directement avec lui. La France alors signa la funeste déclaration du 27 juillet 1839 empéchant les négociations directes,et remettant «la décision de la cause aux cinq puissances!, au lieu de la réserver à l'alliance franco-anglaise ». Seconde faute capitale : s'être séparé de l’Angleterre au lieu de marcher de concert contre les Russes. Et, comme évoquant la future campagne de Crimée, Montalembert s’exclame :.
Il aurait pu en résulter la guerre. Oui, sans doute ; mais quelle belle guerre ! quelle guerre facile, généreuse, légitime, libérale et conservatrice à la fois et qui eût porté le drapeau de la France dans les mers et sur les bords où il n’avait jamais flotté auparavant !
Thiers avait « assez de talent et de popularité » pour entreprendre ce renversement de notre politique orientale, malgré les difficultés d’une manœuvre impopulaire. Loin d’agir dans ce sens, il nous a isolés et s’est bercé du vain espoir que les quatre puissances hésiteraient à abaisser la France en appliquant le traité du 15 juillet 1840. En résumé, crainte de la Russie, amour de la temporisation et de l’inaction, sacrifice de la Turquie à l'Égypte, ont amené ce double désastre : les Russes sur le Bosphore « et la rupture de l’alliance des deux grands pays constitutionnels ». Pratiquement, il faut donc : d’abord désabuser les Français sur le compte du pacha, ensuite régler indépendamment de lui, sous protection de la France, le sort de la Syrie, lui obtenir l'Égypte (pour sauver la face), attendre enfin, fortement armés, que l’Angleterre nous revienne. C’est abandonner aux Anglais la route des Indes ? Soit, mais point sans contrepartie. La menace n’est pas là, « tandis que nous sommes sous le coup d’un danger présent
1. Angleterre, Autriche, France, Prusse, Russie, soit, en cas de dissentiment, dit Montalembert, trois voix toujours intéressées à diminuer l'influence française.
et toujours croissant : ... la prépondérance de la Russie en Europe ». Cette méthode éloignerait la guerre, pour l'instant, nous donnant le temps de sortir de l'isolement qu'ont provoqué d’une part l’égoïsme et la mesquinerie de notre politique étrangère (abandon de la Pologne, de la Belgique, des constitutionnels espagnols, évacuation d’Ancône), d'autre part le désordre de nos crises intérieures. « La France recouvrera un jour son ascendant moral en Europe » quand une guerre juste et glorieuse, à l'Orient probablement, la sortira du pacifisme bourgeois, en faveur d’une cause qui « fera vibrer le cœur du monde... » Comment espérer, hélas ! que les successeurs de Thiers défendront mieux que lui la dignité nationale, puisque, ayant été ses prédécesseurs, «ils ont fait encore plus de fautes que lui ».
Visé, Guizot réplique : le maintien de la paix partout, toujours, est la politique la plus haute. Montalembert bondit, « blessé au cœur » de voir « placer au premier rang des bienfaits d’un pays la paix, la paix toute seule, sans lui donner pour compagnes la justice et l’honneur ». Sur quoi Guizot précise que ses paroles excluent l’idée de la paix à tout prix !.
Reschid pacha, ministre des Affaires étrangères de la Sublime Porte, entendit l’éclat de la voix de Montalembert. Il le félicita d’avoir protesté contre les erreurs à cause desquelles étaient momentanément relâchés les liens d'amitié qui unissaient à la Turquie, depuis si longtemps, la nation civilisatrice ?,
La grosse majorité des pairs ayant condamné la politique belliqueuse, Guizot triompha aussi à la Chambre des députés où Thiers fut battu. La France se maïintenait en régime de paix armée, cependant, car Anglais et Égyptiens étaient toujours aux prises en Méditerranée. S'accordaient-ils à Alexandrie, la Porte refusait de ratifier la convention. Le 31 janvier 1841, les Quatre, réunis à Londres, imposaient au sultan cette ratification qui accordait à Méhémet et ses descendants le pachalik d'Égypte. Pour clore définitivement la crise, il fallait
TOC AC UMDDI220-258 2. Reschid pacha à Montalembert : 27 décembre 1840. A. L. R.—
Album des autographes.
que la France rentrât dans le « concert européen ». Ce fut le but de la convention des Détroits, parafée le 14 mars. Les négociations de Londres s’avérèrent laborieuses. Les signatures définitives ne devaient être apposées que le 13 juillet, par suite de nouveaux incidents en Orient et de la malveillance de lord Palmerston à l'endroit de la France. Guizot était donc tenu à la plus grande discrétion sur les négociations. L'opposition jugea, au contraire, opportun de l’attaquer. À la Chambre des députés, Thiers, ce 13 avril, reprocha de n'être rentré dans le concert européen que pour y céder sur toute la ligne, cependant qu’on désarmait la France.
Montalembert lui fit écho à la tribune des pairs. Il nia les bienfaits passés du « concert européen » pour la France : pour prix des sacrifices importants qu’elle lui avait consentis « à la première occasion. tout le monde s’est trouvé d’accord contre elle ». Sur la question d'Orient la France ne doit cependant pas demeurer toujours dans l’isolement, mais qu’elle attende pour se lier une occasion avantageuse. Il attira l’attention du gouvernement sur « le droit déjà ancien pour la France d’être la protectrice officielle de toutes les populations catholiques de l’empire ottoman et spécialement du million de catholiques qui se trouvait en Syrie ». Ce n’était pas inutile comme le prouvent les dépêches à Guizot de Latour- Maubourg, notre ambassadeur à Rome. Montalembert termina par une défense de Thiers, d'autant plus libre de témoigner sa « fidélité à (ses) amitiés politiques » qu’il a combattu « deux points essentiels » du programme du précédent ministère. Les difficultés extérieures et financières, les remous intérieurs existaient avant lui et subsistent après. Les lui attribuer est injuste. Sous Thiers, l'Europe redoutait « l’énergie et, si on veut..., la folie de la France, pour parler commeses ennemis » et, ajouta Montalembert, « ce sentiment flattait mon patriotisme » 1.
Tandis que Guizot répliquait à Thiers, au Luxembourg Villemain, malmené dans l’exorde de Montalembert, riposta sans aménité. La France, en se dispensant de «saillies de jeunesse», garderait son rang en Europe. Montalembert fut très
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mortifié d’avoir été accablé pendant une demi-heure « des sarcasmes les plus amers aux grands applaudissemens et au milieu des éclats de rire de la Chambre » !.
L'adresse de la Chambre au roi, à l’orée de 1842, donna à Montalembert l’occasion de critiquer de nouveau l'attitude de Guizot dans la convention des Détroits, en vigueur depuis le 13 juillet précédent. Fort d’une définition de Metternich, Montalembert flétrit cette convention comme « un complément » du traité du 15 juillet 1840, dirigé contre la France. Notre rentrée dans le concert européen, marquée par cette signature et le désarmement consécutif, constitue une humiliation. Une clause maintenant la position française en Syrie, reconnaissant à notre pays la protection des chrétiens d’Orient, aurait sauvé l'honneur. Elle ne figure nullement. La convention ? Un triomphe russe : l'Angleterre n’y gagne rien, l'Allemagne y perd le Danube, et pour la France c’est
le sceau mis à cette déplorable politique qui préside depuis dix années à notre système extérieur ; qui a fait du déclin de notre grandeur et de l’annulation de notre influence un lieu commun de la politique européenne ?.
Trois mouvements sont dessinés par Montalembert dans -cette affaire d'Orient. D'abord, il appuie Thiers, puis il s’oppose à sa politique guerrière, enfin il reprend le thème de la mesquinerie gouvernementale.
D'’avoir soutenu Thiers ne serait pas sans injustice reproché à Montalembert comme un aveuglement romantique. Si Guizot jugeait que Thiers manœuvrait mal à Londres, Sainte- Aulaire écrit d'Autriche au président qu'après le traité de Londres l’honneur de la France commande de soutenir Méhémet-Ali. L’ambassadeur à Vienne condamne ceux qui créent des embarras à Thiers. Il n’hésite pas à se dire, le 19 octobre, -convaincu que le danger est né, avant l'accession de Thiers au, pouvoir, le jour où l’on adopta la clientèle de Méhémet-