III. — POSITION POLITIQUE GÉNÉRALE DE MONTALEMBERT
Point d’équivoque dans la position de Montalembert telle qu’elle se dégage de toutes ces interventions politiques, telle qu'il la définit lui-même, particulièrement en cette discussion de l’adresse de 18425, après avoir dès 1839 déploré « ces bouleversements périodiques de l’autorité amenés on ne sait trop par qui ni pourquoi » 4. « Croyez-le bien, Messieurs, si je suis partisan d’une sorte de mouvement à l’extérieur, je suis aussi partisan et partisan très ardent de la résistance à l’intérieur», et le reproche adressé à la politique pacifiste du gou-
1. B. N. — N. a. f. 20.612 : Lettres de Sainte-Aulaire à Thiers en 1840 notamment 10 et 22 août, 6 septembre et 19 octobre.
2. Cf. Montalembert à Lamennaïs : 26 janvier 1836 : édition Goyau et P. de Lallemand, p. 292.
3. O. C., t. TI, pp. 297 et suivantes, notamment 301, 302, 304, 309, 310. |
4. Discours sur le travail des enfants (Cf. infra, p.-360):: "0.1 C: L'ALÉDIT0 7
vernement est de donner prétexte à l’agitation intérieure. « La citadelle sociale est attaquée. avec autant de perfidie que d’acharnement », et l’émeute connaît trop l’indulgence du jury. Se laissent compromettre avec les fauteurs de désordre des partisans dont les qualités sont, par ailleurs, appréciées de Montalembert : ceux de gauche patriotes, libéraux, ceux de droite traditionalistes, religieux ; et l'orateur flétrit ici l’immoralité de la tactique des écrivains légitimistes qui enveniment tout, alimentent l’anarchie. Il descend aux causes de cette crise d’une nation régie par « la constitution la plus libérale du monde ». Les hommes publics se battent comme des gladiateurs; la lie, prête à tout, ne respecte rien, parce que la France a cessé de révérer Dieu. Après deux coups passionnés, à ce propos, contre l’Université et contre les légitimistes, Montalembert professe son adhésion, à lui «qui fait de la religion l’objet de sa sollicitude suprême », au régime de Juillet. L’insurrection de 1830 a prouvé « qu’on ne pouvait pas rayer d’un trait de plume des institutions solennellement garanties à un peuple», et qu’une folle logique ne conduisait pas « forcément une nation insurgée pour la défense de ses droits aux abîmes de l’anarchie ». Aussi les reproches adressés par Montalembert au ministre ont pour seul but « la durée, l'honneur et le progrès du gouvernement ».
A Dieu ne plaise que je sois jamais confondu avec les ennemis systématiques de la paix publique, avec ces fauteurs de bouleversements ministériels dont la France est si profondément fatiguée :.
Au principe sacré de l'autorité sociale, «si cruellement affaibli», Montalembert apporte le témoignage de son dévouement,
dans l’intérêt du gouvernement représentatif tout entier, de cette forme excellente si ardemment désirée par nos pères, si chèrement achetée par eux, si bonne à garder pour nous et qui court risque, grâce à la détestable ingratitude des uns, à l'incroyable aveuglement des autres,d’être atteinte et convaincue à la fois de désordre et d’impuissance.
Déjà, dans la discussion sur les fortifications proposées par
1. De février 1836 à juillet 1841 sept ministères s'étaient succédé sans compter les provisoires.
Thiers, Montalembert avait exprimé ses craintes pour les destinées de la liberté en France, cité le mot «la France n’est pas capable de ses institutions » et relevé cet autre «il faut savoir en cas de besoin sacrifier la liberté à l’indépendance ». Il avait même ajouté, «examinant les forces vives du pays » : «la dictature en France n’est pas aussi impossible qu’on le pense » !.
Le libéral paraissait derrière ces évocations et, s’il soutenait la politique résistante d’un gouvernement représentatif, 1l ne perdait point l'horreur de l’absolutisme et le manifesta dans la discussion de la loi sur les réfugiés espagnols. Partisan décidé d'Isabelle et de son régime constitutionnel, il affirma :
c’est l’absolutisme que l’esprit moderne de la France a combattu, repoussé dans la personne de Don Carlos... Personne ne blâme plus que moi les atteintes à l’ordre social et à la religion dont l’'Espagne a donné dans ces derniers temps l’exemple au monde. Et certes elle avait mieux à faire que de pâles copies des plus mauvaises doctrines et des plus mauvais jours de notre histoire ; mais je n’en reconnais pas moins qu’elle a eu droit et raison de secouer le joug de son passé. C’est même à ce passé qu’on peut faire remonter la responsabilité de ses torts :..... l’éducation de l'Es-
pagne moderne a été celle de la monarchie absolue sous la race de. Louis XIV.
On reconnaît encore dans la suite de l’intervention une théorie chère à Montalembert. Il pria le gouvernement d’adresser un avertissement à la Régence qui, malgré la convention de Bergara, détruisait les fueros des provinces basques. Le joug de l’uniformité administrative ne garantit même pas en Espagne l’ordre et la sécurité publics : qu’on laisse donc aux Basques le patrimoine de leurs libertés historiques ?.
En France aussi, Montalembert souhaiterait une résurrection du régionalisme politique. Il ne s’y emploie cependant guère. L’on ne trouve même pas sous sa plume, au moment des émeutes antifiscales de 1841, une remarque sur le caractère de cette levée de boucliers dans laquelle un récent his-
TAONMCP At LE DpD 283 284 2. Ibidem, t. I, pp. 259-263.
torien discerne la trace du «fédéralisme latent au cœur de la province » et une réaction contre le grand mouvement centralisateur !. En dehors de l’appui prêté à Guerrier de Dumast pour l'autorisation officielle de la société lorraine Foi et lumière, Montalembert ne cherche nullement à réaliser son rêve.
Il se contente à peu près de la politique intérieure telle qu'elle est. Sentant plus ou moins nettement les menaces suspendues, et ne reconnaissant pas à l’origine de cette crise profonde la secousse de 1830, il se plaît à énumérer les bienfaits matériels du régime. Sous le titre Dix années de révoluhon, il note :
Au milieu des immenses difficultés de tous genres, des guerres à éviter, des attentats quotidiens à la personne du roi : monumens achevés à Paris.…., achèvement des canaux et des routes, chemins de fer. Marseille obtient en 1838 le canal de la Durance,... Bordeaux, autre ville carliste, le canal latéral de la Garonne ;
l’esclavage est aboli, l'instruction publique développée, le nombre des établissements de la « doctrine chrétienne » est passé de deux cent quarante-cinq à trois cent dix... ?. :
« La citadelle sociale attaquée » avec une virulence que Montalembert dénonce, comment, lui, attaque-t-il sans ménagement la politique étrangère du régime, ébranlant ainsi les assises de Louis-Philippe ? Par romantisme ? Par générosité aveugle ? Par l’idée d’on ne sait quelle croisade libérale (bien plus que par nationalisme, au contraire d’un Carrel par exemple) ? Sans doute. Par tactique aussi, tactique instinctive, qui ne répugne pas pour autant à la raison.
Montalembert soutient, nous l’avons vu, le belliqueux Thiers, au début de son ministère, dans la question d'Orient.
1. F. Ponteil : Le ministre des finances G. Humann et les émeutes antifiscales de 1841, p. 311 de la Revue Historique d’avril-juin 1937. 2. Pensées catholiques et politiques. À. L. R.— Dossier 115.
Il couvre de son nom en 1841, aux côtés de Chateaubriand et du duc de Gramont, de Saint-Marc Girardin, d’Arago et d’Odilon Barrot, un appel aux amis de la Pologne pour la fondation d’une bibliothèque. Lors de la discussion de l’adresse de 1842, il appuie un amendement du duc d’Harcourt formant le vœu que Sa Majesté «porte des regards amis » sur la Pologne dont la Russie viole les droits garantis par les traités. Sans efficacité immédiate, convient Montalembert, cette protestation empêchera de confondre « le droit et le fait, c’est-à-dire la Justice éternelle avec la politique souvent mesquine et insignifiante des événements contemporains » :. Rappelant, intempestif selon certains, des principes élevés, Montalembert atteint deux objectifs moins lointains.
« La France était dans le genre sentimental bien plus que dans le genre rationnel », a-t-on écrit de cette époque dans une phrase fameuse. Et Lamartine résumait un peu plus tard l’opinion nationale, opposée au tranquille monarque, par ces mots: «La France s’ennuie »?. À ce moment, la bourgeoisie dirigeante n’avait même plus à poursuivre le but négatif,
jusque-là raison d’être de vigoureux efforts : la « résistance ».
Ayant, elle le croyait du moins, écrasé la révolution, elle ne trouva pas d’idéal nouveau. Alors les politiciens se disputent des portefeuilles. Tocqueville écrit de son côté à un ami : « vous savez combien je suis las de notre petit pot-au-feu démocratique et bourgeois » 3, et l’élu normand conclut une autre fois que partager les bonnes passions du peuple offre l’unique chance de maîtriser les mauvaises. Pour empêcher que le radicalisme seul ne puise de la force à s'appuyer sur la fierté nationale, il ne balance pas à voter contre Guizot 4. Cette position d’un député modéré, qui prévoyait l'erreur commise par le ministre et le roi en se séparant de l’opinion, fortifie singulièrement celle de Montalembert.
Prendre la tête d’un mouvement afin de le maintenir dans
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