III. POUR UN ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE
Montalembert n’admirait point Napoléon voulant, dans un grand dessein, enseigner la France. Car, instituant l’Université, il unifia, uniformisa l’éducation. Il créa une «corporation »,
1. « Avec Montalembert l’idée catholique entra au parlement ». Ollé-Laprune : La vie intellectuelle du catholicisme en France au XIXe siècle (la défense de la foi, pp. 524-525), dans La France chrétienne dans l’histoire, ouvrage publié sous la direction du P. Baudrillart.
au caractère, à la hiérarchie, à la tradition de laquelle Montalembert rendra hommage , mais l’empereur lui imposa la mission de « disputer la jeune génération aux débris des vieilles corporations enseignantes et surtout à leur esprit » ?. Il la dressa en rivale toute-puissante de l’Église en la dotant du monopole. Les Bourbons restaurés et la Monarchie de Juillet conservèrent précieusement l’Université, parmi les autres instruments de centralisation, sans la rendre religieuse. Elle fut dès 1814 * le point de mire des attaques de Lamennais. Montalembert a souffert de toute sa sensibilité, en ses années de collège et de faculté. De toute son âme il s’est révolté contre l’impiété régnant dans ces milieux ; il s’est juré de préserver ses fils d’un tel danger, de le dénoncer inlassablement, d’entraîner les catholiques à l’assaut du monopole 4. L'’étatisme répugne au libéral sous toutes ses formes ; sous celle-là il le soulève d'horreur, car elle n’attente plus seulement à un principe politique, elle corrompt les esprits et les âmes.
L'École de droit, nous l’avons vu, formait des praticiens du droit, non des juristes supérieurs. Parallèlement, et sans pousser à l’absurde, tout enseignement d'État, fût-ce au stade primaire, limite l’essor intellectuel et moral des enfants, faute de se placer normalement sur un plan assez haut. L'État forme des citoyens, la famille des hommes, l’Église des catholiques, — et catholique signifie universel. La famille inhabile à instruire confiera plus volontiers ses fils à l’Église qui collaborera avec elle, qui la complétera. Puisant aux sources classiques et spirituelles, l’Église épanouira pleinement intelligences, cœurs et âmes, mieux que l’État dont l'intérêt est matériel.
Invinciblement convaincu de cette vérité, Montalembert participa de mille façons à la lutte pour un enseignement religieux. Lacordaire, inaugurant en 1831 la première école libre, n’avait pas levé de lieutenant plus enthousiaste. Gerbet
. O.C., t. I, p. 318. Discours du 1°T mars 1842.
. À. Duruy : L’instructiou pubiique et la Révolution, p. 357.
. Cf. supra pp. 69 et 71-72
. Lettre de Montalembert à un professeur de Sainte-Barbe : 16 octobre 1844, citée par Lecanuet, t. II, pp. 143-144.
l’avait engagé sans peine, à son retour d'Allemagne en 1835, dans une entreprise de large envergure, la fondation d’une université catholique !.
Le souci d’une haute culture avait hanté Lamennais. Malestroit en gardait témoignage. Bautain, à Molsheim, avait tenté un groupement moins éphémère. Gerbet sentait-il, comme les historiens le voient nettement aujourd’hui, que «le mouvement catholique de 1830 fut plus apte à susciter les énergies qu’à orienter les intelligences » ?, que Lamennais avait secoué la pensée catholique, non pas éclairé, que les romantiques lui apportaient seulement une sympathie sentimentale, qu’en un mot la doctrine manquait * ? Il savait, du moins, que le renouveau catholique en France durerait dans la mesure où l'élite croyante accomplirait son devoir, dans l’ordre intellectuel en particulier. Faute d’une renaissance de la littérature et de la pensée catholiques, pendant un demi-siècle la France religieuse ne tiendra pas son rang f.
Si peu fécond qu’ait été l'effort de Gerbet il mérite donc, par l’enjeu, d’être remarqué. Gerbet entendait relever le niveau des études, que ni le régime des séminaires mi le contrôle officiel des facultés de théologie ne permettaient de soutenir. Il « prendrait » par là même, la liberté d'enseignement. Et puisqu’en France il n’y avait pas de Louvain, l’enseignement serait diffusé dans une revue au lieu de l’être du haut de chaires. Le numéro programme fut distribué en juillet 1835. Mille abonnés avaient souscrit 5.
Le premier numéro parut $ en janvier 1836 sous le titre l'Université catholique.
1. Cf. Ladoue : Mgr Geybei, t. II, pp. 119 sq. et A. L. R. — Dossier 431 : plusieurs lettres de Gerbet à Montalembert, datant de 1836.
2. Goyau : Un tournant d'Histoire religieuse. — Vie intellectuelle, janvier-mars 1930, P. 51.
3. Chenu : Les hautes études religieuses... — Vie intellectuelle,
même numéro, P. 53.
4. Cf. Goyau : Un tournant d'Histoire religieuse. — Vie intellectuelle, janvier-mars 1930, et Viatte : Les interprétations du Caïtholicisme chez les Romantiques, p. 354.
5. Lettres de Montalembert à La Mennaïis : 4 décembre 1835. Édition Goyau et P. de Lallemand, p. 290.
6. « L'Université catholique, recueil religieux, philosophique, scien-
Cinq facultés avaient été créées : Faculté des Sciences religieuses et philosophiques : des cours de MM. de Genoude (écriture sainte), Gerbet (introduction à l'étude des vérités chrétiennes), de Salinis (la religion considérée dans ses bases et dans ses rapports avec les objets divers des connaissances humaines) et Just (sur l’éloquence sacrée). Faculié des Scrences sociales : économie politique par de Coux et histoire de l’économie politique par de Villeneuve-Bargemont. Faculté des Lettres et Arts : histoire générale de la littérature par Cazalès, art chrétien par Rio. Faculté des Sciences physrologiques, physiques et mathématiques, inaugurée par un cours de géologie de Margerin. Faculté des Sciences historiques : cours d'histoire de France de Dumont, cours d’histoire littéraire et sociale des siècles catholiques par Montalembert.
L’historien de Sainte Élisabeth (le livre ne paraîtrait que cinq mois plus tard) avait ouvert son cours par la définition des « siècles catholiques » :
Ce sont ceux écoulés depuis Charlemagne créateur de l’indépendance temporelle du Saint-Siège et fondateur du Saint- Empire romain, jusqu'à la Réforme.
Il dénonce ensuite le
crime commis contre le catholicisme en traitant de barbares et d'obscurs les siècles où il régnait seul sur toutes les nations européennes, où l’Église était le pivot de la société.
Montalembert avait exposé, après cela, un programme très vaste et un peu confus qui lui valut les félicitations de Gerbet 1,
La collaboration de Montalembert s’était réduite à réserver à l'Université catholique la primeur de trois fragments de
tifique et littéraire paraît vers le 20 de chaque mois. » Chaque livraison est divisée en deux parties, l’une universitaire réservée aux cours, l’autre proprement de revue. Imprimée chez Bailly, publiée chez Debécourt, libraire, 69, rue des Saints-Pères, L'Université catholique parut à raison de deux volumes par an de 1836 à 1854 inclusivement.
1. À. L. R. — Dossier 431 : lettre sans date de Gerbet à Montalembert. — M1 de Lallemand a publié des extraits de ce programme : Montalembert et ses amis.…., p. 339.
Sainte Élisabeth, une étude sur sainte Hedwige : et quelques articles poussés sur la peinture italienne ?. Il s'était préoccupé deux années encore de cette publication. En septembre 1836 Gerbet l’avait chargé d'obtenir le concours d’Eckstein *. En juillet 1837 il avait proposé au chanoine Roëss, futur évêque de Strasbourg, qu’il croyait rédacteur au Katholik de Spire d'annoncer dans l’Université catholique le sommaire du Katholik, à charge de revanche. C’est, disait-il,
le système que j’ai organisé pendant mon séjour récent à Rome avec les rédacteurs en chef de la Revue de Dublin et des Annali della Scienze religiosa *.
A la fin du tome premier, l'Umversité catholique avait publié un tableau indiquant mille six cent quarante et un abonnés. Et Montalembert avait écrit à Guerrier de Dumast que, dès le deuxième mois de son existence, l’Université catholique s'était déjà assuré « une surabondance de collaboration». Lacordaire n'avait pas été pour autant pénétré d'illusions. Aussi avait-il engagé Montalembert à quitter la revue. « Ne t’ai-je pas prédit son destin et blâmé d’y écrire ? Tu la vois aujourd’hui, écrit-il le 7 mars 1838, sans action véritable et dominée par un homme qui a le légitimisme et le despotisme incarnés dans son âme ». M. de Salinis, ainsi désigné, «a voulu, avait ajouté Lacordaire huit jours après, rassembler les débris du Mémorial catholique, du Correspondant et de l'Avenir, les fondre ensemble, les protéger réciproquement l’un par l’autre et faire surnager à la fois par-dessus tout son collège de Juilly et son légitimisme absolutiste. Une œuvre de mar-
1. L'introduction de Sainte Élisabeth parut dans la 2° livraison, p. 161 ; le chapitre VIII dans la 3° livraison, p. 320. Dans la 4°, p- 398, nouveau fragment. Dans la 6€, Sainte Hedwige qui se trouve en appendice de Sainte Élisabeth, O. C., t. VIII.
2. Cf. Mile de Lallemand : Montalembert et ses amis..., pp. 340-341.
3. À. L. R. — Dossier 431 : lettre de Gerbet à Montalembert : 25 septembre 1836.
4. Archives d’Écotay (tiroir 3), lettre de Montalembert à Roëss : 19 juillet 1837.
5. Lettre inédite de Montalembert à Guerrier de Dumast : 29 février 1836. — Archives de la famille de Dumast, à Nancy.
queterie doit se dissoudre tôt ou tard et la finesse est une misérable soudure en toutes choses » 1.
Montalembert suivit le conseil.
L'insuccès de l’Université catholique sema-t-il des doutes dans l'esprit du jeune pair sur la possibilité d’un enseignement supérieur libre ? La fréquentation des milieux officiels amena-t-elle un fléchissement de ses principes ? Ou plutôt saisit-il une occasion de réaliser quelque chose ?
Toujours est-il que Montalembert accueillit avec intérêt les ouvertures de Cousin, ministre de l’Instruction publique dans le cabinet du premier mars 1840, touchant la rénovation de la faculté de théologie à la Sorbonne. Le grand maître projetait de nommer
l’abbé Gerbet à la chaire de morale, l’abbé Bautain à celle d’écriture sainte, l’abbé Bertaut de Limoges à celle de dogme. Il voudrait réserver Mgr Affre pour en faire le chef de la maison des hautes études ecclésiastiques 2.
En notant cette conversation Montalembert écrit que ce plan ne lui semble, malgré sa confusion, dissimuler «aucun danger). Aussi se prête-t-il à accompagner Cousin le 12 juin chez Mgr Affre devenu archevêque de Paris. Quelle déception leur réserve le prélat ! Les noms proposés « alarmeraient l’épiscopat ».. on accepterait à la rigueur Cœur et Maret... on préférerait l'abbé Receveur, « le type de la bêtise sacerdotale » selon Montalembert. Pour embarrasser Cousin, Mgr Affre
met en avant M. de Ravignan. Cousin le repousse d’abord avec chaleur. Je propose, raconte Montalembert, de le prendre comme compensation de M. Bautain. Cousin se range à cetteidée, mais le
prélat s’obstine et ne veut pas entendre parler de Bautain sous aucune condition.
Causant le lendemain avec Cousin de ce « triste résultat », Montalembert tombe d’accord sur la nécessité d'éviter des
1. Lettres de Lacordaire à Montalembert : 7 et 14 mars 1838. — À. L. R. — Dossier 418.
2. Chronique catholique : 29-30 avril 1840, infra p.571. — Cf. Lecanuet, CL D:#7r.
choix médiocres. « Il vaut mille fois mieux n'avoir pas de Sorbonne !. »
Finalement, Mgr Affre nomma qui il lui plut, et Montalembert ne lui cacha pas la « tristesse » qu’il ressentait de cette préférence pour des « nullités » ?.
Lacordaire cette fois encore blâmait son ami. L'État docteur en théologie # asservira l'Église, tirera « les évêques du sein des gradués universitaires », et formera « ainsi un épiscopat national comme ils disent » 4, écrivait-il à Montalembert le 22 août 1839,après des discours de Teste et Villemain. « J'aimerais mieux être brûlé vif que de faire partie d’une faculté de théologie et de contribuer en quoi que ce soit à leur rétablissement » 5, répondit-il le 10 août 1840 à Montalembert, en approuvant l'attitude de Mgr Affre.
De plus en plus, et bientôt exclusivement, Montalembert, après ces essais infructueux, se consacre à la lutte contre le monopole de l’enseignement secondaire. (L'importance des écoles primaires retiendra plus tard son attention).
Malgré une certaine tolérance de fait, ce monopole pesait lourd sur l’Église, encore aggravé par les ordonnances de 1828. L'Église est particulièrement intraitable dans la revendication de ses droits d’éducatrice, et sa vigilance ne cessait pas en cette période pendant laquelle, maigré la prépondérance des intérêts matériels, l’enseignement prenait un essor remarquable. Les catholiques avaient applaudi l’éclatante ouverture de l’école libre. Ils furent déçus de l’échec de la loi Guizot. Prévoyant et libéral, ce ministre avait promulgué le 28 juin 1833 une loi sur l’enseignement primaire qui avait tenu les promesses de la Charte. Il en présenta une autre en 1836 sur l’enseignement secondaire, dans le même
1. Chronique catholique : fin de mai-juin 1840, 2nfra p. 578. 2. Ibidem, : 23 février 1841, infra p. 581.
‘3. Expression de Ladoue : Monseigneur Gerbet, t. TI, p. 53. 4: À. L. R. — Dossier 419.