O.C., t. I, pp
Cet appel au droit commun délimitait nettement le terrain sur lequel pendant dix ans Montalembert entraînerait les catholiques, le terrain sur lequel il se battait depuis dix ans déjà.
« Avant d’en être réduit à des hostilités publiques », comme il l’écrivit lui-même à Villemain, le jeune pair se permit, après cette escarmouche à la Chambre haute, d’adresser à son excellentissime collègue de « respectueux avertissements ». Il lui exprima l’indignation de tous les catholiques à l'énoncé des injures et des menaces proférées, en diverses circonstances, par le ministre « contre les institutions les plus précieuses » de leur foi et de leur pays, les séminaires. Montalembert signala ensuite à son correspondant des faits précis :
Parmi le nombre infini des plaintes publiques et confidentielles, lesquelles annoncent la recrudescence, sous vos auspices, de ce funeste système d’oppression mesquine et jalouse, qui depuis si longtemps, entrave l'influence légitime de la religion, dérobe à son bienfaisant empire l'intelligence du peuple, viole la conscience du riche et corrompt l’âme du pauvre — parmi ce nombre infini, dis-je, il en est deux ou trois quim'ont été directement adressées par des hommes dont je connais depuis de longues années toute la valeur, qui ont cru que mes anciennes sympathies politiques avec vous, Monsieur le Ministre, me donneraient quelque facilité pour vous faire entendre le langage de la justice.
Deux prêtres respectables, recommandés et appuyés offciellement par tout ce que Chalon-sur-Saône renferme de plus considéré, conçoivent le plan d’ouvrir dans cette villeun pensionnat qui puisse offrir quelques ressources aux familles chrétiennes. J'ai eu l'honneur de vous parler de leur demande d’autorisation et vous m'avez fait une réponse favorable. Ils ont recueilli de votre bouche, à ce qu'ils affirment, l’assurance qu’on ne pouvait pas, sans méconnaître tous les principes, leur refuser cette autorisation ; deux délibérations du Conseil royal leur avaient été favorables ; mais à peine installé au ministère, vous repoussez leur demande.
À Sion-Vaudémont, dans le département de la Meurthe et dans ce diocèse de Nancy, si longtempset si cruellement agité, prospérait une congrégation de Frères, destinée à rendre dans les campagnes, dans les villages, hors d’état de soutenir plus d’un frère, les mêmes services que rendent les frères, dits ignorantins, dans les villes et les bourgs populeux. Cette Congrégation, autorisée par une ordonnance du 27 juillet 1822, est dirigée par un ecclésiastique aussi zélé que sage, M. l’abbé Baïllard, dont la ligne politique est excellente, et qui a contribué plus que personne dans l'Est, à dégager
l'esprit du clergé du préjugé légitimiste, dont il est trop souvent (animé).
Sous les ministères précédents, cette Congrégation se propageait et rendait chaque jour de nouveaux services. A peine le vôtre est-il commencé que tout est détruit, s'appuyant sur une de ces mauvaises chicanes de légiste que les oppressions de tous les genres ont toujours sous la main. Or l’ordonnance périmée déclare les frères de Vaudémont, incapables de posséder, soumis au service militaire. En un mot,une œuvre bienfaisante avait été commencée par des hommes de dévouement et de foi. Vos prédécesseurs l'avaient au moins tolérée ; il vous était réservé, Monsieur le Ministre, de l’arracher par ses racines.
Montalembert raconte encore un épisode du conflit, survenu aux Mées dans le diocèse de Digne, puis il assure Villemain que ces actes ne lui porteront pas bonheur.
L'opposition acceptera, dit-il, les victimes que vous immolez à son voltairianisme, sans même vous en remercier. Elle sait bien qu'elle a d’autres comptes à vous demander.
Passant alors de ces contingences au sommet du débat, le leader catholique rappelle au ministre quelle est la base du pouvoir :
L'autorité dont vous êtes devenu le dépositaire à la suite d’une perturbation violente de l’ordre public, ne sera guère raffermie lorsque vous aurez étouffé, autant qu’il vous aura été possible de le faire, tous les germes d’un enseignement religieux dont l’état de la France accuse le profond besoin, lorsque vous aurez violemment empêché les populations de recueillir les leçons de la seule doctrine qui donne à l’ordre et à la stabilité des états, des fondements solides.
Et Montalembert de conclure, rappelant les espérances que les catholiques fondaient sur Villemain, admirateur dans le privé du Moyen âge chrétien, et réputé libéral :
Lorsque vous paraîtrez un jour devant le redoutable tribunal. de Dieu, ce n’est pas d’après les émotions solitaires de votre cabinet qu’il vous jugera, mais d’après vos actes, d’après les ruines faites par vos ordres et les âmes perdues par votre faute !.
1. Lettre de Montalembert à Villemain : Trélon, 3 août 1839. — À. L. R. — Dossier 521, pièce 53. — Copie gardée par Montalembert et partiellement publiée par Lecanuet, t. II, pp. 147-149. Les extraits que nous citons sont inédits sauf la dernière phrase.
Le lendemain 4 août 1839, encore sous l’empire de cette sainte colère, Montalembert écrivait à Lacordaire :
Et Villemain ? que dis-tu de son acharnement contre la liberté d'enseignement et tout ce qui touche à l’Église, lui qui ne m'abordait jamais sans s’extasier sur la grandeur du Moyen Age catholique, sur la beauté des écrits ascétiques de cette époque ! Quel siècle de charlatanisme et de macairisme que le nôtre : !
Villemain répondit le 7 octobre, avouant que ce retard était volontaire, car il n’avait pas voulu prendre une plume irritée. « J'avais ouvert avec empressement, disait-il, la lettre d’un ami dont j’honore le caractère, dont j’admire le talent, dont je sais l’influence ; et j'avais trouvé des reproches fondés sur des faits les plus inexactement rapportés, ou même sur des faits imaginaires. » Suivait un démenti de ceux-ci et une digne protestation contre la facilité avec laquelle Montalembert interprétait « par de petits calculs d’ambition » ce que le ministre, « ni persécuteur ni intéressé », croirait « devoir faire en conscience pour la défense des intérêts qui (lui) sont confiés » ?,
Le ton amical et modéré de Villemain obligea Montalembert à un assaut de courtoisie dans la forme de sa réplique. Il regrette de n’avoir pas grossi le nombre des accusations portées puisque des démentis leur sont opposés, qu'il lui est «très doux de recevoir ».
Mais, poursuit Montalembert, vos discours restent. Quel démenti pourrez-vous donner à ce langage méprisant qu’au début de votre ministère vous avez lancé à deux reprises contre le clergé de France, où vous réduisiez à des spéculations industrielles ses nobles efforts pour sauver les âmes de la jeunesse ?
Habilement,Montalembert suggère alors quel « souverain et glorieux démenti » Villemain pourrait donner : le dépôt d’une loi consacrant la liberté d'enseignement. et illustrant
son auteur. Montalembert précise ce qu’il reproche et ce qu’il souhaite.
1. Lettre de Montalembert à Lacordaire : 4 août 1830. A. L. R. —
2. À. L. R. — Dossier 521, pièce 73. Un autre passage cité par Lecanuet, t. II, p. 140.
Vous me faites l'honneur de me dire que « je ne dois pas vous faire un tort de désirer que l'instruction laïque ne soit pas détruite et que les petits séminaires, destinés par la religion et par La loi, à préparer le renouvellement du sacerdoce, ne deviennent pas de simples pensions ». Malheureusement la religion et la loi parlent, en cette occurrence, un langage fort distinct : la religion n’a qu’un intérêt et qu’une règle en matière d’enseignement, c’est d’augmenter autant que possible le nombre des âmes qu’elle peut instruire et bénir ; la loi (si tant est qu’on puisse donner ce nom auguste à l’ensemble des mesures arbitraires qui ont constitué l’Université) s'efforce de limiter ce nombre par les précautions les plus humiliantes, et poursuit sans cesse de sa jalousie oppressive la religion, chassée de toutes les autres positions de l’enseignement, jusque dans ces asiles où elle s’est réfugiée avec la conscience et les dernières espérances des pères Catholiques. Je parle de ces pères qui veulent que leurs enfants soient, non pas prêtres, mais catholiques, et qui savent, par expérience,que c’est à peu près impossible dans l’Université. La loi qui viole ce droit sacré des pères, nulle en soi, parce qu’elle est contraire au fondement de toute société chrétienne, doit être abrogée ou profondément modifiée, en vertu d’une promesse de la Charte de 1830. Cette promesse on refuse de la tenir, et nous en réclamons l’exécution. Voici la vraie position de la question.
Il ne s’agit nullement de détruire l’Université ; et même, à ce
que l’État se serve de notre argent à nous catholiques pour payer des professeurs comme MM. Lerminier, Letronne et autres dont tous les efforts tendent à avilir ou à dépopulariser la religion, nous nous résignons sans peine... Mais qu'il nous refuse le droit de dérober nos enfants à un enseignement... plus que suspect, voilà ce qui est une oppression révoltante. Que l’enseignement laïc soit maintenu, défendu, entretenu, encore une fois aucun catholique ne s’y oppose, mais que l’enseignement catholique (peu importe qu'il soit donné par des prêtres ou des laïcs),c’est-à-dire l’enseignement dirigé ou approuvé par l’Église, ne soit pas confisqué, voilà ce que réclament la liberté et l'intérêt social, dans un pays où la loi fondamentale déclare que la majorité des habitants est catholique...
Étayant son plaidoyer par un exemple récent, Montalembert cite le cas du recteur récemment nommé à Cahors, un certain M. Larroque
qui dans un ouvrage revu et corrigé dans une seconde édition déclare (pages 296 et 297) que la doctrine de l'éternité des peines est le dogme désespérant d'une religion mal comprise et que rien n'est plus véritablement impie.
Comment, demande Montalembert à Villemain,
comment les parents catholiques du ressort académique de Cahors, habitués à entendre leurs curés insister tous les dimanches sur ce dogme comme sanction de leur foi et de leur mission et l’enseigner comme article de foi dans leur catéchisme, comment peuvent-ils avoir quelque confiance dans cet autre enseignement dont le chef déclare ce même dogme désespérant et véritablement impie ? S’ensuit-il que M. Larroque n’eût pas dû être investi de ces fonctions ? Nullement, s’il avait pour cela les titres nécessaires à vos yeux, parce qu’il est probable que la très grande majorité de ses subordonnés et beaucoup de chefs de famille de son ressort pensent comme lui : maïs il s'ensuit, ce me semble, que les catholiques dudit ressort, et tous ceux de France, obligés de livrer leurs enfants aux mains d’un homme qui pense et écrit de cette façon, sont dans un état contre nature et contre raison. En un mot, ils sont opprimés et ils le seront jusqu’à ce qu'il plaise à l’Église de changer sa doctrine pour se mettre d’accord avec M. Larroque et même avec le Conseil royal ; ou jusqu’à ce qu’il leur soit permis d’avoir des établissements assez nombreux pour recevoir tous leurs enfants et assez libres pour qu’on y enseigne en théorie et en pratique toutes les lois de leur Église. Je ne pense pas qu’il se trouve personne en France qui ose affirmer que ces conditions sont remplies dans les collèges de l’Université.
Montalembert fatigue le ministre de si laborieuses « expostulations ». Il s’en excuse, mais il craint que celui-ci ne soit mal informé :
Combien vous comprendriez mieux et mes convictions et mes plaintes, si vous passiez la moitié de vos années en province, si vous pouviez voir comme toutes nos populations rurales tendent à s’assimiler aux faubourgs de Paris, grâce à cette demi-instruction combinée avec le mépris systématique de toute loi religieuse, qu’on puise dans les établissements supérieurs de l’Université; grâce aussi à cesinstituteurs laïques, issus des écoles normales primaires, qui apportent dans nos campagnes une science assez équivoque et un orgueil immense. Vous-même alors, j'en suis sûr, vous sentiriez la nécessité, non pas certes de confier exclusivement l’instruction publique au clergé, mais de nepas mettre mille entraves à son activité, de laisser au bien la liberté dont jouit le mal ; et vous repousseriez avec frayeur la douloureuse responsabilité qui s'attache aux dépositaires d’un monopole dont la suppression serait, pour les âmes pieuses et inquiètes, un bienfait ineffable, et pour l’Université elle-même, lasource d’une nouvelleet plus généreuse existence.
TATANLE R. —— Dossier 521, pièce 77. Copie de la lettre de Montalembert à Villemain : 21 octobre 1839. Cette lettre a été publiée en
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Montalembert joue franc jeu. Il avertit Villemain des desiderata des catholiques et souhaite qu’on y satisfasse. Il ne désire pas la lutte. Il ne la redoute pas non plus. Sa longue épître, lourde d’avenir, fut-elle méditée par le ministre ? Villemain fut entraîné dans la chute de Molé ; et Thiers, prenant le pouvoir le premier mars 1840, confia à Cousin l’Instruction publique. |
Le nouveau grand maître, Montalembert l’ayant rencontré chez Thiers et ailleurs lui parlait assez librement. Les parlementaires ne se tiennent pas rigueur des passes d’arimes oratoires. Montalembert note avec joie, le 28 avril, que Cousin lui a promis la liberté d'enseignement : et le consigne dans sa Chronique catholique :
… Cousin a des projets vraiment salutaires et réparateurs à l’égard de la liberté d'enseignement. Il communique à M. Bautain et à moi le projet qu’il va présenter et qui abolira : 1° l’obligation de faire fréquenter les classes des collèges par les élèves des autres institutions ; 29 les certificats exigés pour l’examen du baccalauréat et qui rendaient inutiles les études faites aux petits séminaires; 3° la nécessité de l’autorisation universitaire pour les maisons à établir.
En contre-partie tous les établissements libres seront soumis à un régime commun : sévères examens pour qui voudra ouvrir une maison d'éducation et paiement de la taxe universitaire, dont les petits séminaires étaient exemptés. Cousin n’ignore pas que ces deux dispositions mécontentent les évêques ?.
Ici et là, à Saint-Brieuc notamment, ceux-ci répugnaient à revendiquer la liberté d'enseignement #. L'idée progressait cependant, et des pétitions étaient adressées dans ce sens à la
partie par Lecanuet (t. II, pp. 149-151) ; et pour le reste dans la Revue Hebdomadaire, 1910 (t. VII, pp. 424-429).