Cité par Guizot : Mémoires, t. II, p
ration est atteinte du « mal du siècle ». Née en pleine révolution, elle est entraînée à la dérive. Cette révolution est double: révolution politique, déchaînée en 1789, poursuivant son cours avec une logique plus forte que les barrages, et révolution économique : le prodigieux essor industriel. Ces bouleversements engendrent chez le jeune romantique de 1830 une excitation et une dépression d’autant plus grandes qu’il se heurte au scepticisme lassé des survivants de la Convention et de l’Empire, au matérialisme conquérant de la société bourgeoise. Il n’a ni assez de vigueur intellectuelle, ni surtout assez de réalisme pour les vaincre et satisfaire les aspirations qui le tourmentent :.
Se sentant emporté, Montalembert croit commeChateaubriand, comme Lamennais, comme Saint-Simon, à l’évolution fatale de l’humanité. Il parlait déjà, en 1830, dans la Revue des Deux Mondes, des « révolutions inévitables des événemens », formule où l’on discernera mieux qu’un truisme et comme un rappel de l’«historicisme » de Herder. L'image chère à René, il l’a sans cesse sousles yeux : un fleuve ne remonte pas vers sa source. Cette évolution, Montalembert ne la nomme pas, ou ne la nomme plus, progrès. Car, au temps de l’Avenir, il participait de l’enthousiasme de M. Féli et de ses amis.
L’humanité sortait de l’enfance et entrait dans l’âge d’amour. Plus de ces contraintes sociales qui avaient été utiles. Civilisés, les peuples libres allaient s'aimer. Invincible, l’optimisme de Lamennais refusera de croire insurmontables les obstacles dressés sous les pas de la liberté. Montalembert, quant à lui, ne brûle plus des effervescences du combat ; meurtri par la défaite, il est repris par sa mélancolie naturelle. Pessimiste, il se prend à douterde la liberté, de son avenir au moins, quand il pressent que la médiocrité bourgeoise fraye la voie au despotisme démocratique. Il tient l’évolution pour irrésistible, le courant libéral pour impossible à remonter, mais après avoir espéré — pour parler romantique — qu'il déposerait l'humanité aux plages du bonheur, il entrevoit
* 1. Cf. les historiens du romantisme : Moreau, Calvet, de Reynold en son chap. IV de l’Europe tragique (Paris, Spes, 1935), etc...
avec angoisse qu’il la lance sur les brisants de l'anarchie et de la tyrannie.
Les rêves d'avenir sont alors chassés par les songes du passé. L’historien de sainte Élisabeth et de saint Bernard se réfugie, émigre, dans l’Europe de chrétienté. Puis, revenant au présent, il l'anime de l’esprit médiéval, le noue matériellement au passé par l’acquisition de la Roche-en-Brenil, pour enraciner sa souche, lui le déraciné. S’attache-t-il dans son désarroi à la terre de ses pères, patria, la patrie ? Oui. Mais la France des romantiques est-elle pleinement française ? De plus, si évolué soit-il, Montalembert est de sang anglais, de sang émigré, et l’hérédité aggrave cette autre forme du malaise contemporain. Le sentiment national, naissant dans le monde moderne, pousse étiolé dans ce fils du siècle.
Certes, comme son frère, il se fût glorieusement battu en Afrique sous le dolman des chasseurs; certes, à la Chambre haute, il a fait tout son devoir civique. Nul ne fut plus incapable de trahir que ce preux, nul ne défendit plus âprement l'honneur de la France. Nous entendons qu'il ne « sentait » pas français à la manière moderne, selon le mode intellectuel et sentimental développé en Europe par l’unification de la France, de l'Allemagne, de l'Italie. On ne sait quelle internationale aristocratique lui agréerait assez, si ce néologisme n’était un contresens appliqué à une forme sociale vétuste : la féodalité. Mérode, par exemple, est terre allemande et la branche belge de cette maison serait aussi bien devenue française (comme il adviendra de Werner, beau-frère de Montalembert).
Montalembert s’indignait qu’on l’accusât de plaider en Belge pour la Belgique, ou de proposer en Anglais l'exemple de l’Angleterre. Ces critiques, partiellement justes, étaient fondées sur la conception simpliste du nationalisme qui s’éveillait et ne tenaient pas assez compte du romantisme de tels plaidoyers.
Ajoutons que le catholicisme de Montalembert ne l’orientait pas dans un autre sens. Uitramontain, férocement antigallican, Montalembert insistait sur l’universalité du catholicisme. La fraternité évangélique le poussait plus à soutenir les catholiques d'Irlande, de Pologne ou de Prusse qu’à res-
serrer l’unité française ; plus à regretter la chrétienté médiévale qu’à servir l’œuvre nationale des fils de saint Louis. Dans sa religion même sont marquées les traces du mal romantique.
Toute la politique de Montalembert est ainsi gâtée, sil’on entend par politique la science appliquée de la cité temporelle. Pour lui c’est un art moral, et sa génération d'artistes, dressés contre les règles, ne subordonne pas les goûts d’indépendance au sens de l’ordre 1. Il ne cherche pas à se masquer de syllogismes rigoureux comme Lamennais. Homère ne répond-il pas divinement à Platon : «vous me demandez quelles institutions, quelles lois, quelles doctrines j'ai données aux villes. Aucune aux nations, mais une éternelle au monde » ?. Art moral. De toute son âme, qui pâtit injustement d’être décomposée par le prisme rationnel, Montalembert sert le culte du Beau et du Bien. Il unit ainsi dans son cœur le passé traditionnel et la jeune liberté, l’honneur, l’héroïsme, et la sainteté, fleur du catholicisme.
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On découvre ici la qualité de ce cœur de grand passionné, inspiré par le sentiment de la grandeur essentielle de l’âme à. Sans doute, indignation et admiration jaillissent en lui, sans qu’il les apaise jamais ou les domine de cette sérénité si « utile pour voir clair au milieu de l’orage » 4. On le lui rend d’ailleurs, et Mme Swetchine l’assurait, dès 1833, que l’ «indifférence ne trouverait pas la plus petite place » entre la foule des « ennemis irréconciliables » et celle des « affections véritables » qu'il avait suscités 5. Sous l’impulsion de ces deux passions il n’os-
1. André Vincent : Les idées politiques de Chateaubriand, pp. 11 sq. et 152.