‹ Le romantisme politique de Montalembert avant 1843Chapitre 365 sur 394 · Première lettre sur l'aristocratie, infra p · texte numérisé non relu

Première lettre sur l'aristocratie, infra p

reproche à un catholique de mettre le feu à l'Europe ou de barrer la route au progrès. Là gît la difficulté insoluble du parti catholique (les termes mêmes incluent une dangereuse confusion), projet cher à son cœur, que Rome déconseillera par la suite.

Si, au contraire, estimant que l'Église a une mission trop élevée pour étayer un trône, il n'ose pas s’affirmer champion du Roi des Français, collaborateur constructif des hommes de confiance de Louis-Philippe, il ne limite pas la portée de ses critiques. Planant trop haut, il ne réalise guère la fragilité de ce trône élevé sur des barricades. D'où ses coups de boutoir vigoureux, à la fois contre la politique pacifique de la Monarchie de Juillet et contre sa timidité bourgeoise à s'engager dans la voie de la liberté d'enseignement. Tablant sur l’hypothèse d’un cadre politique solide, Montalembert lutte rudement pour aménager, dans ce cadre, la chose publique à son goût et selon l’ordre social chrétien. Il ne mesure pas la profondeur de ses défoncements.

Ces erreurs, qu’on portera au compte du romantisme, car le catholicisme ne les commande pas nécessairement, sont rachetées par l'éclat avec lequel Montalembert manifeste la puissance de sa religion. Il s’évade de l'impasse où l’acculerait la contradiction mutuelle des principes de la « résistance » et du « mouvement ». Il n’est ni « droite » ni « gauche », il est catholique. Au milieu des contingences, contre des idéologies anémiques ou de mesquins calculs, il lance sa certitude et son idéal flamboyant. Petit à petit il s'impose, et l’Église commence à bénéficier de ce que Ollé-Laprune a nommé un peu solennellement « la politique chrétienne » de Montalembert. Il maintient l'idéal : Christus regnat, Christus 1mperat même sur la société temporelle ; il prouve que le catholique a, en tant que tel, « place dans les conseils de la nation » 1. Sa voix est écoutée de plus en plus, jusqu’au delà des frontières. L'on n’ignore plus au parlement, dans les salles de rédaction et les comités électoraux, à Berlin et bientôt à Turin, que

1. Ollé-Laprune : La vie intellectuelle du catholicisme en France au XIXe siècle (la défense de la foi, pp. 524-525), dans La France chré-

henne dans l'histoire, ouvrage publié sous la direction du P. Baudrillart.

la cause catholique sera toujours superbement défendue. Les catholiques trouvent un chef à suivre ; les railleries voltairiennes s’étouffent dans l'émotion soulevée ; le gouvernement devra compter avec cette nouvelle puissance !. L’intrépide sincérité de ce dernier-né de l’hérédité parlementaire, comme l'appelle Sainte-Beuve, commande le respect de tous, la sympathie d’une élite, l'estime du duc de Bordeaux ? et l’amitié de Thiers. Homme d’honneur sans défaillance, 1l représente, dit Guizot, « la générosité en un siècle aplati ». Ses collègues doutent encore de sa persévérance dans une voie si élevée. Saïllies de jeunesse, pense-t-on, ou tactique pour obtenir une ambassade 3; s’il continue il se cassera les reins, mais il est trop intelligent pour ne pas évoluer... Il sait bien, lui, qu'il ambitionne de se compromettre noblement, sui prodigus, loin de ces neutres que Dante, son poète, jette à l'Enfer ; il sait qu'il goûtera « l’ineffable bonheur de faire justice de scélérats » 4, ‘âme haute, il entreprend sa croisade.

1. Cf. le témoignage de Debidour, qui n’est pas suspect d'amitié : Histoire des rapports de l'Église et de l’État, p. 434.

2. A.L.R.— Dossier 632 ; lettre de M. de Bécourt à Montalembert : 15 décembre 1839.

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