DEUXIÈME LETTRE SUR L’'ARISTOCRATIE
Villersexel, ce 7 décembre 1830.
Il y a longtemps, très cher ami, que j'aurais dû répondre à ta bonne lettre du 9 octobre. Elle m'a fait le plusgrand plaisir, d’abord par la manière dont tu as accueilli les longues observations que je t'avais précédemment adressées, ensuite en m’expliquant plusieurs points de ta pensée, sur lesquels ta précédente lettre m'avait induit en erreur. Plus on avance dans la vie et plus on éprouve, ce me semble, le besoin de conserver soigneusement l’intégrité de ses amitiés, et toutes les sympathies qui nous unissent
au petit nombre d’âmes que Dieu nous a permis de choisir pour compagnes. On s'arrange facilement des dissentimens de la foule, tandis que la moindre désharmonie que l’on rencontre dans l'âme ou l'intelligence d’un ami, est une épine dans lecœur. C’est ce sentiment qui me fait déplorer si profondément les différences qui nous séparent. J'ai en outre un motif tout spécial de m'en afiliger : c’est le souvenir du bien que m'ont toujours fait tes conseils et tes avertissemens, de la justification que le temps a apportée à presque toutes tes prédictions ; le souvenir surtout des efforts si généreux et si constans que tu as tentés pour me dérober aux périls qui me menaçaient par suite de ma liaison avec M. de la Mennais. Crois-le bien, mon très cher ami, la mémoire du bien que tu m'as fait est profondément gravée dans mon cœur. Je me plais à reconnaître que c’est à toi, après Dieu, que je dois de n'être pas tombé dans l’abîme où a péri M. de la Mennais ; et cela grâce à la sollicitude tendre et courageuse avec laquelle tu as veillé sur les agitations de ma pensée, depuis notre premier séjour à Rome jusqu’à ce charmant voyage de Marbourg qui a scellé de nouveau l’union déjà ancienne de nos cœurs. Je demande souvent à Dieu de faire disparaître tout ce qui peut altérer le moins du monde cette union. Il sait combien je suis à mille lieues de vouloir la sacrifier à une opinion politique quelconque. Seulement, dans les avertissemens que tu m'as donnés sur un certain point de mes convictions, j'ai cru voir l’empreinte d’une tendance beaucoup plus dangereuse pour toi-même et pour la vérité que celle que tu me signalais : j’ai tâché de la combattre, et c’est dans ce sens que je vais encore relever quelques-uns des passages de ta dernière lettre.
D'abord je n’admets pas du tout que je t’aie prété des extravagances, comme tu dis. J'ai eusoin de fonder tous mes argumens et toutes mes remontrances sur des passages formels de ta lettre que je t'ai cités tout au long. Je les trouvais assez extravagans, cela est vrai, mais enfin je ne te les ai pas prêtés mais bien transcrits sur ta propre écriture. J'aime mieux croire que tu repousses toi-même ces conséquences outrées du culte politique que tu professes. Maintenant, quant à moi, il doit être bien entenduentre nous que je repousse également l’ancienne monarchie et l’ancienne aristocratie telle que nos pères l'ont connue en 1780, c’est-à-dire dégénérée et asservie. En un mot, je repousse ce qu’on appelle l’ancien régime. Les partisans de ce régime, quis’appellent eux-mêmes 70yalistes, le savent bien et la Gazettede France copiant la Gazette du Midi me rendait l’autre jour ce solennel hommage : « qu’il n’y avait pas en France un homme plus antiroyaliste que moi ». Maïs en repoussant l’ancien régime (sans haïne et sans injustice, mais comme il convient à un Chrétien) je le distingue soigneusement de l’ancienne Société Catholique de l’Europe, telle qu’elle était constituée avant la triple invasion de la monarchie, dela démocratie légiste, et du protestantisme au xvre siècle. Je professe que cette société,
malgré tous les crimes et toutes les imperfections qui l’accompagnaient, a été la plus favorable à l'Église catholique et à toutes les plus nobles facultés de l’âme : et comme le principe politique qui dominait dans cette société était l'aristocratie, il s'ensuit naturellement que je ne peux pas ressentir pour ce principe l'horreur instinctive qu'il t’inspire, que ses débris au contraire, répandus sur la surface de l'Europe, m'inspirent respect et sympathie. Voilà pour le passé. Quant à l'avenir, je professe (mais avec beaucoup moins de certitude et de confiance) que, s’il faut en juger d’après l'expérience du genre humain jusqu'ici, la démocratie triomphante dans l'esprit moderne ne pourra se maintenir que par la hiérarchie, et que nulle part la hiérarchie n’a pu s'établir sans créeren même temps une aristocratie. L'Église seule a pu échapper à cette nécessité, parce que seule aussi elle est fondée sur des institutions d'origine divine, et accompagnée éternellement par la protection d’en-haut. Je crois donc que la société moderne engendrera une aristocratie, laquelle n’aura rien de commun, quant aux personnes du moins, avec l’ancienne, et qui surtout ne reposera pas uniquement sur la naissance. Comme l'aristocratie anglaise, elle devra être accessible à tous ceux que les services, les talens ou la fortune acquise élèvera au-dessus de la masse : et elle ne différera de l’état actuel qu’en ce que les enfans de ces hommes-là, au lieu de retomber comme aujourd'hui dans la masse, resteront à l'élévation sociale où seront montés leurs pères. Mais encore une fois, comme je ne vois aucun symptôme de cette amélioration dans l'esprit actuel de mon pays, comme surtout le premier besoin de ce pays est la liberté de l’Église, et que cet affranchissement ne sera certes pas obtenu de si tôt et réclame le dévouement de tous les Catholiques, je me garderai bien de consumer mes forces et mon énergie à une œuvre moins pressée, plus incertaine et bien moins sacrée. Quant à ceux qui me prêteront des arrière-pensées, jene m'en inquiéterai pas plus que tu ne t’inquiètes de ceux qui disent que tu voudrais rétablir l’inquisition parce que tu as pris l’habit de saint Domipique. Je continuerai à regretter le passé dans ce qu’il a de regrettable, et à mépriser le présent dans ce qu’il a de méprisable en m'efforçant de rendre justice à tous deux. Je n’admets pas du tout ton principe que pour agir sur son temps il faut l’estimer. Je crois que l’exemple de tous les saints qui ont écrit et de tous les grands hommes dignes d’être imités, prouve justement le contraire. Depuis saint Augustin jusqu’à Fénelon tous les écrivains catholiques n’ont jamais cessé d’invectiver contre le siècle ; ce n’est qu'au xvirre siècle que les philosophes ont commencé à professer pour l'humanité en général et pour leur époqueen particulier, cette admiration poussée aujourd’hui au comble de la niaiserie et dont Dieu me préserve d’être complice.
Quant à toi,les six axiomes sous lesquels tu résumes tes sentimens sur la question sociale liée à la question religieuse me pa-
raissent irréprochables sous tous les rapports : mais vont-ils au fond de la question qui nous sépare ? Je ne le crois pas. Tous ces principes que tu regardes avec raison comme Chrétiens en tous temps et en tous lieux (savoir l'égalité devant la loi ; le libre accès à toutes les charges, le paiement de l’impôt par tous, la non-distraction du juge naturel) d’où nous viennent-ils donc si ce n'est de l’aristocratique Angleterre ? et qui les a maintenus, seule en Europe, si ce n’est l'aristocratie anglaise ? — Ailleurs, tu parles avec plus de clarté de ce peuple français nouveau, seul élément fort et vivant aujourd’hui, enfant vigoureux d’une race vieillie, etc. Je crois aussi à cette vitalité et à cette vigueur, mais avec moins de confiance. Je suis persuadé que Dieu réserve encore bien des mécomptes et bien des échecs à l’orgueil qui est un des principes dominans de cette vitalité, et que son triomphe définitif sera accompagné d’une foule d’afflictions et de déboires pour les catholiques et les honnêtes gens. C’est pourquoi je souhaite ardemment que tu te maintiennes à l’égard de ce triomphe dans un état de neutralité, affectueuse (si le cœur t’en dit), mais impartiale. Le plus grand honneur que je puisse faire à la démocratie moderne, c'est de la comparer à l’invasion des barbares qui ont renversé l'empire romain : eux aussi ont détruit une société profondément corrompue ; ils ont même fondé indirectement le magnifique édifice de la Chrétienté du moyen âge : mais comme leurs victoires (ainsi que ceux (sic) de la démocratie moderne) étaient accompagnées de maux innombrables et de crimes affreux, je ne vois nulle part que les évêques ou les Chrétiens de ces temps-là (dont ils allaient cependant briser les fers et fonder l’empire) les aient applaudis ou appelés.
En résumé, je crois que ce qu’il peut arriver de plus funeste pour la race humaine, c’est le triomphe absolu d’un principe humain quelconque, parce que c’est le triomphe de l’orgueil, cet éternel ennemi de la justice et de la charité : le plus grand crime qu’un catholique puisse connaître, c’est d’associerles vérités éternelles et spirituelles de la foi au succès matériel de tel principe périssable que ce soit. C’est ce qu’on a fait pour la monarchie : et nous voyons où cela a conduit les Bourbons et leurs idolâtres. C’est ce que M. de la Mennais a voulu faire pour la démocratie, et il a été foudroyé à l'instant. On ne l’a jamais tenté pour l'aristocratie : mais s’il se trouvait jamais des hommes assez insensés pour professer cette troisième idolâtrie, je suis persuadé que tôt ou tard le Dieu jaloux en aurait raison comme des autres.
A propos de M. de la Mennaiïs, il vient de publier un petit volume intitulé de l'esclavage moderne : il y démontre que tous les Français sont esclaves. ou du moins presque tous. Je ne l’ai pas encore lu, maïs je parie d'avance qu’il n’y est pas question du seul esclavage véritable des Français, celui de leur foi. Je t’en rendrai compte dans ma prochaine. Du reste rien ne peut égaler l’obscurité
et l’abaissement de ce pauvre grand homme ! Son élève Mme George Sand a fait un nouveau dénouement pour le plus infâme de ses romans, Lélia, dans lequel l'héroïne ex-prostituée devient abbesse d’un couvent : c’est le pendant de Spiridion que je t'ai fait lire l’année dernière : il est impossible de ne pas y remarquer l’acharnement de M. de la Mennais contre le sacerdoce, et surtout contre toute pensée de régénération monastique. Je ne serais vraiment pas étonné qu'il y eût là quelque trait à ton adresse. — Il y a eu dernièrement un article du National de l'Ouest qui, en s’élevant avec la violence accoutumée de ce parti contre les envahissemens du clergé, signalait avec amertume ton projet, en supposant d’ailleurs que tu méditais un établissement en Bretagne. Cet article rempli de sottises en tout genre et où il était fait allusion en termes couverts à la conversion de Buchez, etc. a été répété par toutes les feuilles libérales de Paris et des départemens : c’est du reste la première et la seule attaque de ce genre que j'ai remarquée. — J'ai reçu dernièrement une lettre d’un ecclésiastique de Sedan qui m'offre pour toi une ancienne chartreuse appelée le Mont-Dieu entre Sedan et Vouziers, département des Ardennes, diocèse de Rheims, endroit solitaire et pittoresque où saint Bernard aimait souvent à se rendre : cela appartient à une vieille dame qui le céderait à bon compte à un établissement religieux. Je regrette beaucoup de n’avoir pas visité cet endroit lors de mon récent voyage dans les Ardennes. J’ai oui dire que le peuple des environs était impie et corrompu, mais cela a l’avantage d’être près de la Belgique, de Rheims et de Paris. Je vais répondre pour qu'on me fasse savoir le prix. Cela te donnera le temps de me dire ce que tu en penses.
On m'écrit, je ne sais plus d’où, que tu avais manifestél’intention de revenir prêcher à Paris au mois d’Auril prochain : la moitié de cette nouvelle est évidemment fausse ; je souhaite que l’autre moitié le soit également. Je suis de plus en plus convaincu que tu feras mieux de prolonger ton séjour en Italie d’une année encore après l’expiration de ton noviciat. Certes,ce n’est pas trop de deux ans pour se bien pénétrer de l’esprit, de l’histoire, de la tradition d’un ordre où l’on doit passer le reste de sa vie. Tu passerais cette seconde année à Rome, à la Minerve ou à Sainte-Sabine : tu t'y ferais de nouveaux amis parmi les chefs de l’ordre et ailleurs : enfin tu agirais avec cette lenteur qui plaît à Rome et à tous les hommes sages. Médite là-dessus, je t’en supplie.
J'ai appris ces jours-ci une nouvelle qui m'a troublé ; c'est que l’abbé Ratisbonne, élève de l’abbé Bautain, écrivait aussi une histoire de saint Bernard et qu’il comptait me gagner de vitesse en publiant incessamment son premier volume. Je te prie de me dire ce que tu sais de cet ecclésiastique. Il y a deux ans que mon projet est annoncé dans toutes les revues, gazettes, etc.: s’il m'avait prévenu alors de son dessein, j'aurais volontiers renoncé au mien
pour faire l’autre ouvrage dont je t'ai parlé, mais maintenant c’est dur.
Mon beau-père est revenu dernièrement de Rome, regrettant beaucoup de n’avoir pas eu le temps d’aller te voir à Viterbe. II a parlé de toi au Pape qui lui a paru wn peu froid. Dureste, le père Vaures était là et pourra te mettre mieux au fait que moi. Je reçois de nombreuses lettres d'Allemagne surtout de Vienne, où l’on est stupéfait et indigné du silence gardé par Rome dans l'affaire des Grecs-Unis : cela fait le plus mauvais effet : c’est un sujet de triomphe quotidien pour les journaux protestans qui font ressortir le contraste frappant entre la violence des plaintes élevées contre la Prusse et cette complicité du silence avec la Russie, dont le crime est certes bien autrement grand. Moi aussi, je n’y comprends rien. On dit que c’est le jeune grand-duc de Russie qui a séduit le Pape. D’autres (plusieurs Catholiques très fervens et zélés de Vienne) attribuent tout aux Jésuites : ils prétendent que la Compagnie est ennemie de la Prusse, parce que le Roï de Prusse représente une force intellectuelle et un certain degré d’indépendance, que par conséquent elle ne demande pas mieux que de le voir abaïssé,mais que l'Empereur Nicolas, étant le représentant parfait de l’étouffement de toute vie morale et de l’obéissance passive et, de plus, l’ennemi irréconciliable de la Révolution Française, est très fort du goût des Révérends Pères ; ils lui pardonnent beaucoup « parce qu’il opprime bien ». Je cite textuellement. Il paraît qu’il y en a à Vienne qui tiennent tout haut ce langage. On nous en veut beaucoup à toi et à moi des éloges sans restriction que nous avons donnés à Rome, toi dans ta lettre sur le Saint- Siège, moi dans mes articles de l'Univers. J'avoue que, pour ma part, l'affaire des Grecs-Unis me replonge dans la plus vive anxiété, et que c’est une arme terrible pour les ennemis de l’Église.
Je suis étonné que dans ta lettre tune me dises rien del’Univers, si toutefois tu continues à le recevoir. Il est impossible que tu n’aies pas été frappé de sa lutte avec la Gazette, engagée mal à propos, en l'absence de la plupart des rédacteurs, avec toutes sortes de désavantages et qui a cependant produit un effet immense : je ne saurais te dire le retentissement de cette lutte ni surtout te peindre la fureur des légitimistes : on a bien vu par là combien on avait touché le point le plus vulnérable de leur cause : le concert d’invectives et de grossièretés parties pendant un mois de toutes les gazettes de province a mis à nu leur faiblesse. Le succès a été au delà de l’attente : il a été constaté aux yeux de l’Europe qu’il y avait en France un parti catholique indépendant du parti légitimiste : je dis aux yeux de l’Europe, parce que les deux organes les plus accrédités de la publicité européenne se sont occupés de cette lutte, le Journal des Débats et la Gazette d'Augsbourg. Ce résultat est immense: Dieu veuille seulement qu’il ne soit pas stérile et que cette première victoire ne soit pas suivie d’une ruine
complète. Le déficit mensuel de l'Univers est loin d’être couvert : je donne mille francs par mois mais il en faudrait deux fois autant : M. de Mérode en donnera cent par mois : nous espérons quelque chose de M. de Bonald (dont la promotion est une vraie bénédiction). Vois donc si tu ne peux rien par tes amis. Il est clair que l’Umivers n’est pas tout ce qu’il devrait être, mais il est tout ce qu’il peut être : une ligne de plus, et des réclamations virulentes s’élèveraient de la part même de ceux qui le soutiennent avec chaleur aujourd’hui. Guerrier de Dumast m'a écrit là-dessus de Paris, où il est en ce moment, les choses les plus justes : il résume la question ainsi qu'il suit : la vérité complète, telle que nous l’entendons, n’aurait pas plus de 250 abonnés : la vérité mitigée, telle que la donne l'Univers, en a de 14 à 1500. Car ils ont gagné frois cents depuis la lutte avec la Gazette.
Pendant que j'écrivais cette page m'est arrivée l’allocution contre la Russie : je ne puis m'empêcher de la trouver faible tout en bénissant mille fois Dieu de ce que le silence a été enfin rompu Tout marche, mais tout marche lentement. Comme notre espérance n’est pas de ce monde, cela suffit bien pour remercier Dieu d’avoir placé notre vie à une époque où l’idolâtrie de ce veau d’or couronné qu’on a si longtemps placé à côté de la croix, est ébranlée par la base, dût-elle même ne pas être anéantie de notre vivant. Adieu, mon très cher ami. Je te remercie bien de cette curieuse lettre au général des Dominicains et te promets un inviolable secret. Je me recommande ardemment à tes prières, ainsi qu’à celles de tes deux compagnons : bien que je n’aie pas le bonheur de les connaître, j'espère qu’ils me regardent comme un frère et un ami sincère. Encore adieu et que Dieu te bénisse et te conduise.
(signé) : M.