‹ Le romantisme politique de Montalembert avant 1843Chapitre 373 sur 394 · avril · texte numérisé non relu

avril

Cousin me raconte aussi tous ses projets relatifs à la réorganisation de la Sorbonne, dès qu’ils auront un bon archevêque. Il veut mettre l’abbé Gerbet à la chaire de morale, l’abbé Bautain à celle d'écriture sainte, l’abbé Bertaut de Limoges à celle de dogme. Il voudrait réserver Mgr Affre pour en faire le chef de la maison des hautes études ecclésiastiques. Enfin ses projets, quoique un peu vagues et confus,me paraissent dictés par un sincère amour du bien et ne renfermer aucun danger patent ou caché.

Mgr Affre me témoigne la plus grande confiance. Il est vrai que je travaille pour lui de mon mieux, malgré son ancien livre en faveur du gallicanisme. Je l’encourage beaucoup dans son projet de se présenter au Château pour la fête du Roi : ce sera la première fois depuis 10 ans. Mgr de Quélen n'avait jamais voulu y consentir malgré les invitations réitérées du Pape. Ce sera un acte public de réconciliation entre l'État et l’Église, qui honorera encore le ministère du 12 mars. Il me communique le discours qu’il se propose de faire : ce discours est un chef-d'œuvre politiquement et religieusement. Malheureusement ses deux collègues Morel et Boudot exigent quelques changemens qui en altèrent considérablement la beauté et l’importance : on retrouvera le projet primitif, écrit de la main de M. Affre, dans mes papiers. Le Roïia été content de celui qui a été prononcé (v. l'Univers du 1° mai), mais mécontent de ce que le chapitre n’avait pas accompagné les vicaires généraux capitulaires. Les feuilles légitimistes se gardent bien de parler de cet événement qui les démonte. J'espère qu'il sera utile à M. Affre. Cousin me dit le soir qu’il n’y a plus à choisir qu'entre M. Donnet et M. Affre.

L'existence de l'Univers est, grâce au ciel, assurée au moins provisoirement : aux 25.000 francs que j'ai donnés à cet effet le bon jeune Taconnet a ajouté six mille et mon beau-père a donné les douz: mille nécessaires pour compléter le déficit (sic). J'apprends ces jours derniers un propos détestable de M. de la Mennais qui montre, mieux que tout, l’abime où cette grande et coupable intelligence est tombée : il a dit à M. Émile Chavin, professeur à Juilly, qui me l’a répété textuellement : «Le Catholicisme actuel n’est plus qu’une entreprise comme les messageries Laffitte et Caillard » !!!

J'apprends de la Comtesse Wladimir Potocka née princesse Sanguszko, qui se trouve en ce momentici, des détails très précieux sur son neveu le prince Roman Sanguszko si indignement traité par l'empe-

yeur Nicolas, envoyé aux mines, la tête rasée, à pied, enchaîné à un forçat, etc. Il sert actuellement, après avoir obtenu sa grâce, à l’armée du Caucase avec beaucoup d'autres prisonniers Polonais. Dieu s'est servi de lui pour propager dans ces contrées, où la vraie foi n'avait jamais pénétré, la vérité et la pratique du Catholicisme! I l a réussi, avec les ressources que sa famille lui a transmises, à faire établir cinq stations ou chapelles où le culte catholique est célébré par des prêtres dont le gouvernement russe a toléré la présence : c'est bien peu pour trente mille soldats catholiques, maïs c'est déjà un germe bien précieux.

IéT-15 mai.

La réponse du Roi au discours de Mgr Affre est vraiment pleine de convenance et de délicatesse : mais le discours lui-même excite contre ce prélat les clameurs les plus violentes. On ne l'appelle plus dans le faubourg Saint-Germain que l'abbé Affreux ; les journaux légitimistes (qui ont bien soin de ne pas dire un mot de la réponse du roi) l’accablent de sarcasmes. Le gouvernement luimême faiblit et paraît bien hésiter à le nommer archevêque de Paris : toutes les chances paraissent être en faveur de M. Donnet, archevêque de Bordeaux, porté à la fois par M. Sauzet, M. Thénard, M. Bautain et même par M. le duc d'Orléans à ce qu’on assure. Le pauvre internonce, désespérant de faire passer Mgr Mathieu, se rabat sur Mgr Giraud, évêque de Rhodez, dernier évêque nommé par Charles X et qui fait de bons mandemens. Du reste, il y a dans le gouvernement, sur cette affaire, unelégèreté et une inattention on ne peut plus blâmable : ils ne calculent pas tout le mal qu'ils se font.

21 mai.

En allant ce matin chez M. Thiers, président du Conseil, pour l’engager à hâter la nomination de l’archevêque, j'apprends de lui que l’internonce (Mgr Garibaldi) vient de le quitter après avoir protesté de toutes ses forces contre la nomination de Mgr Affre et lui avoir dit que ce choix alarmerait l'Eglise. M. Thiers me demande ce que je pense de cette prédiction, et proteste de son désir de ne pas blesser le Pape. Je suis assez embarrassé de me voir ainsi posé en contradicteur de l’organe du pouvoir que je respecte le plus au monde et désire le plus servir. Cependant, je crois pouvoir affirmer au premier ministre que la position de l’internonce n’est basée que sur ses accointances légitimistes et sur les intrigues de la coterie : je tâche de le mettre un peu au courant de tout ce qui s’agite dans le diocèse de Paris contre l’avènement d’un homme de science et d’intelligence. Il paraît entrer dans mes vues et me dit en finissant : «Tenez pour assuré que l’abbé Affre sera nommé, mon suffrage lui est désormais acquis ».

23 mai.

En retournant chez M. Thiers, à sa réception du samedi soir, il me dit de lui-même : « C’est dans le Conseil de demain dimanche que nous nommons M. Affre ». Puis il se met à me raconter de nouveau tout ce qui se trame contre M. Affre auprès de lui : ce matin même il a reçu la visite d’un curé de Paris qui a protesté de la manière la plus énergique contre ce choix : Thiers assure qu’il l’a rudement rembarré.

Je rends un compte exact de ces alternativesà M. Affre, qui me plaît vraiment par sa grande modération et le sang-froid avec lequel il endure toutes ces incertitudes. De son côté, il me raconte de curieuses choses sur l’acharnement du Sacré-Cœur (où siège le foyer de la coterie dirigée par M‘° de Grammont). Mais il ne s’engage à rien de trop positif ni sur Lacordaire ni sur les Bénédictins : je ne sais vraiment si je fais une chose utile en le poussant avec tant de zèle. Enfin, Dieu connaît ma bonne foi : c’est l’homme désiré par tout ce que j'aime et estime dans le clergé, redouté par tout ce qui a pour système d’éteindre la vie intellectuelle et l’avenir du catholicisme en France.

24 mai.

Ce dimanche soir je retourne chez M. Thiers, qui m’apprend le résultat du Conseil de ce matin : la discussion a été on ne peut plus vive et l’ordonnance n’est pas encore rendue. Le Roi s’est déclaré Africain : Thiers et Rémusat ont soutenu M. Affre avec la plus grande chaleur, mais Cousin et Pelet l’ont attaqué. Cependant M. Thiers (m’annonce) de la manière la plus assurée que M. Affre sera nommé dans le prochain Conseil. Puis il m’interroge sur toutes les objections qu’on fait à M. Affre et sur lesquelles il est si facile de répondre victorieusement. Il est furieux du reste de toutes ces intrigues qu’il attribue à l’abbé Dupanloup auquel il a gardé rancune de la mort de M. de Talleyrand. Il prétend que l’on a cherché à travailler par le confessionnal l'esprit des femmes de plusieurs de ses amis politiques, qu’on déploie contre notre candidat un acharnement et un zèle que rien n’égale. Il désigne l’abbé Pététot, curé de Saint-Louis d’Antin, comme celui de tous qui est venu lui parler avec le plus de violence ; cela ne m'étonne pas : c’est l’ami et l’ancien confrère de M. Dupanloup à Saint-Roch. On a été jusqu’à faire craindre à M. Thiers un schisme local || Puis des disputes théologiques sans fin, un revirement d'opinion politique chez M. Affre, enfin tout ce qui se peut imaginer ou dire. Nous causons pendant une heure et je me flatte d’avoir calmé toutes ses craintes, mais je dois avouer que je suis moins content de lui que je ne l’ai été jusqu’à présent : sa manière de s'exprimer sur la mort de M. de Talleyrand et sur d’autres sujets me déplaît ;

puis beaucoup trop d’arrogance et de conviction de sa propre force. Serait-il donc vrai que le pouvoir est une épreuve des plus dangereuses même pour les meilleures intelligences ? — Comme il désire connaître au moins la figure de M.Affre avant de le nommer, il est convenu que je le conduirai chez lui après-demain mardi. L’entrevue sera décisive.

Mardi 26 mai.

Enfin, cette immense question est décidée. À onze heures je conduis M. Affre chez M. Thiers : à peine sommes-nous installés dans le salon d’attente qu’on y fait entrer aussi M. Dupanloup. Je n'ai rien vu d'aussi comique que sa surprise et son embarras : le nôtre n’était pas médiocre non plus. Je soutiens de mon mieux le poids de ce trio embarrassant jusqu’au moment où l’on m'appelle chez le ministre que venait de quitter M. Royer-Collard, un de nos grands et formidables antagonistes. Dans le cabinet du ministre, placé entre M. Affre et M. Thiers, j’assiste à la conversation la plus mémorable de ma vie jusqu’à présent et pour ainsi dire au pacte nouveau entre l'Église et l’État. M. Thiers commence par dire que si, comme il était très probable, M. Aïfre allait être placé dans cette grande situation, le gouvernement attendrait de lui tout autre chose qué la conduite de M. de Quélen : « la première loi pour nous, a-t-il dit,est de respecter l'indépendance de l’Église, mais nous ne voulons pas d’un évêque qui soit chef de parti politique. M. de Quélen a fait un mal immense. Mais il n’était pas notre ouvrage et nous avons eu des ménagemens pour lui que nous n’aurions assurément pour nul autre; et lui-même je l’auraisréduit : j'y étais décidé. Je me serais adressé sur le champ en cour de Rome. On est toujours sûr de triompher à Rome quand on a raison ; mais il faut avoir cent fois raison quand on traite avec l’Église, c’est là ma maxime. Avec les autres puissances quand on a tort on peut s’en tirer à coups de canon, mais avec l’Église on ne peut agir qu’à coups de raison. » M. Affre a répondu très noblement, très dignement, très simplement aux questions et aux opinions de M. Thiers. Il a dit que l’acharnement déployé contre lui par la coterie légitimiste était le meilleur gage de sa fidélité future à la ligne politique tracée dans son discours du 1er mai. M. Thiers l’a interrompu ici en disant : « C’est excellent : nous n’en demandons pas davantage ». M. Affre a continué en disant que ceux qui le menaçaient aujourd'hui d’une opposition si violente, une fois qu'il serait nommé ne le tourmenteraient que par leurs obsessions. Ici encore M. Thiers a dit : « Ah ! je vois que vous connaissez bien ce qui arrive à une puissance qui triomphe après de longues contestations : j'en sais aussi quelque chose ». M. Affre a évité toute discussion sur les actes de M. de Quélen : il a exprimé avec une noble simplicité la peine, « un peu de peine », qu’il éprouverait

s’il n’était pas nommé, maintenant que cette question est devenue la proie d’une publicité immense, et que son rejet serait regardé comme un affront, mais qu'autrement il eût été heureux et tranquille à Strasbourg, etc. Je vois qu’il fait sur M. Thiers une impression très favorable : je prends à mon tour la parole pour démontrer au premier ministre combien était au fond peu redoutable l’opposition, le schisme local dont on menaçait Mgr Affre, puisque le chapitre et les curés inamovibles étaient pour lui. En parlant de l'opposition de l’internonce, M. Affre annonce noblement l’intention de faire faire les informations non par des témoins désignés par lui, comme cela se pratique ordinairement, mais par des témoins désignés par le chapitre et le corps des curés de Paris. IL parle même fort bien de ses écrits, de sa lutte contre M. de la Mennais etc. M. Thiers déclare que le Roi est très porté pour M. Affre, et qu'il est le seul candidat proposé par le garde des Sceaux, que du reste tout va se décider dans le Conseil convoqué pour midi — et il était déjà midi moins un quart —. Il nous quitte pour aller trouver le pauvre abbé Dupanloup, à qui ila dû administrer la correction qu'il lui réservait après sa conversation de dimanche soir.

Je sors de cette mémorable entrevue très satisfait des deux interlocuteurs, sauf peut-être de quelques expressions un peu trop arrogantes de M. Thiers, rachetées d’ailleurs par d'excellentes choses. A cinq heures et demie, M. Affre m'envoie la lettre du garde des Sceaux qui lui annonce sa nomination — et au même instant le même ministre m'envoie son secrétaire particulier avec la liste des nouveaux évêques. M. Affre est en tête !! J’ouvre ce papier sur la place Saint-Thomas-d’Aquin et j’entre aussitôt à l’église pour remercier Dieu et lui demander de bénir la part que j'ai prise à cette immense affaire. Avec M. Affre à Paris, il y a Mgr Gousset à Rheims, M. Graveran à Quimper, M. Chatrousse à Valence (il est mon ancien hôte et ami de Vienne en 1831) et enfin M. D’Arcimolle, au Puy — ce dernier avait été demandé par M. de Bonald comme son successeur. Ce sont tous des choix excellens. Enfin, le joug de la coterie légitimiste est brisé: une nouvelle ère commence pour notre Église et notre pays.

En allant féliciter le soir M. Vivien, j'apprends de lui des renseignemens satisfaisans pour l'avenir de M. Doney. Il pourra être à Gap, où le dernier évêque M. de la Croix, aujourd’hui archevêque d'Auch voudrait placer M. De Pery : mais le ministre ne veut pas.

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