‹ Le romantisme politique de Montalembert avant 1843Chapitre 374 sur 394 · mai · texte numérisé non relu

mai

Une fois cette grande victoire consommée, les prévisions de M. Affre se vérifient de point en point. Les curés de Paris viennent en corps le visiter et lui adresser le discours le plus flatteur. Les journaux légitimistes se taisent, excepté la Mode ; encore celle-ci

n’est-elle pas trop violente. M. de Genoude accourt chez le nouvel évêque, lui fait mille protestations de dévouement et d’obéissance. M. Affre l’exhorte à abandonner la politique et lui offre à cette condition un logement dans son futur palais archiépiscopal : Genoude répond : « C’est que de si grands événemens se préparent L» I1 demande ensuite au prélat s’il fera souvent des discours comme celui du rer mai. M. Affre répond : « Je serai toujours juste ; et toutes les fois qu’il y aura du bien à dire, je le dirai afin d’avoir le droit de dire le mal quand il y aura du mal à reprendre ». A cela, Genoude répond encore par son refrain habituel : « Ah ! c’est qu'il va y avoir sous peu de si grands événemens ! » On le voit,sa théologie et sa politique sont également dignes de Nostradamus. Du reste, il revient tous les jours,et quand il ne vient pas en personne, il envoie son acolyte, l'abbé Just, pour l’excuser et le remplacer.

L'abbé Dupanloup arrive aussi dès le lendemain, et chose incroyable, soutient qu’au fond il a toujours désiré M. Affre : il ne sait trop comment expliquer sa présence aux affaires étrangères la veille. L’archevêque le laisse dire et lui conserve sa place (de supérieur du petit séminaire), en quoi il fait bien. L'abbé Pététot écrit la lettre ci-dessus transcrite sur l'original ! ! 1.

Fin de mai-juin.

Les Jésuites viennent à leur tour : le P. Boulanger, supérieur de la maison de Paris, proteste du dévouement de la Compagnie au nouveau prélat, et déclare que si quelques-uns de ses membres ont travaillé contre lui, il n’a qu’à les dénoncer et qu’on les punira sévèrement. Le P. Guidée, provincial, absent de Paris, écrit dans le même sens. Mgr Affre, à ce qu’il me dit, répond au Père Boulanger textuellement en ces termes : « Je ne sais pas ce que vous pensez de moi ; car il est très difficile de savoir ce que pensent les Jésuites, mais si je ne le sais pas maintenant, je le saurai dans six mois ou bien dans un an : et si j'apprends que vous m’êtes hostiles, comme après tout vous n'êtes ici qu’en qualité de mes auxiliaires, je vous prierai de me dispenser de votre secours ». Voilà du moins ce qu'il m'a dit : c’est bien hardi, si c’est vrai.

Enfin le Sacré-Cœur, ce grand foyer d'opposition légitimiste, est aussi venu s’incliner devant le nouveau pouvoir. L'abbé Jammes, le seul homme sur lequel j'ai entendu M. Affre s'exprimer en termes vraiment sévères, l’adulateur servile de M. de Quélen, l’ennemi juré de tout ce qu’il y a de vital et de distingué dans l’Église de France, le type et le chef du despotisme de la coterie, l'abbé Jammes est venu se jeter aux genoux de son rival triomphant. M. Aïfre assure que la peur et la consternation qui se peignaient

1. Lettre à Mgr Aïfre en date du 28 mai pour protester de son dévouement : la copie n’est pas de la main de Montalembert.

sur ses traits et dans ses paroles l’ont désarmé : il lui permet de rester au Sacré-Cœur jusqu’à nouvel ordre. Ces Dames elles-mêmes ont fait acte de soumission mais avec quelques réserves. M‘% de Grammont, la supérieure, a écrit au nouvel archevêque une lettre où elle lui parle «dela perte qu’elle pleurera toujours »et lui offre le tribut des vœux «que la Providence nous impose ». M. Affre a répondu que la perte de M. de Quélen n’était certes pas spéciale au Sacré-Cœur, que, du reste, il ne fallait pas, selon l’Apôtre, que des Chrétiens pleurassent comme ceux qui n’ont pas d’espérance ; et que, quant aux vœux, jamais la Providence n’en avait imposé à personne.

Tout cela est satisfaisant et répond au caractère de droiture et de franchise que j’ai toujours reconnu en lui. Mais sous d’autres rapports je suis loin d’être aussi content de lui. Soit excès de prudence, soit retour à ses anciennes habitudes d'esprit, il témoigne une défiance qui va jusqu’à l'éloignement pour presque tous les hommes éminens de l’Église, et semble tendre les mains aux chaînes de la médiocrité et de la vulgarité, triomphantes jusqu'ici. M. Combalot qu’il a consenti à installer chez lui, mais qu’il ne peut pas se décider à prendre comme grand vicaire, me donne à ce sujet de bien tristes détails.

J'en ai une confirmation éclatante dans une grande conversation de deux heures de durée que nous avons ensemble M. Cousin, lui et moi dans le jardin de son hôtel près l’infirmerie Marie-Thérèse, le VENDREDI 12 JUIN. Il s’agissait de la reconstitution de la fameuse faculté de théologie, de la Sorbonne en un mot, cette marotte de Cousin qui pourrait en effet devenir un dépôt précieux de vie et d'activité. Cousin était venu me parler le matin de sa sollicitude pour M. Bautain et les autres. Nous allons donc tous deux lui faire des propositions : mais tout l'esprit exclusif et gallican de Saint-Sulpice se réveille en lui. Il repousse avec obstination Bautain et en outre Gerbet, Salinis ; il accepte à peine Cœur et l’abbé Maret, il propose l’abbé Receveur, le type de la bêtise sacerdotale. Je suis stupéfait et navré. Il objecte aux noms que j'ai cités en premier lieu « qu’ils alarmeraient l’Épiscopat »; je mepermets de lui dire que c’est justement la même objection qui aété si souvent élevée contre lui et qu’on ne s’yest pas arrêté. M. Cousin, dont j'ai été on ne peut plus content dans cette circonstance, consent volontiers et désire même avoir des Sulpiciens dans la faculté ; mais Saint-Sulpice n’y consentira jamais. Mgr Affre met en avant M. de Ravignan : Cousin le repousse d’abord avec chaleur. Je propose de le prendre comme compensation de M. Bautain. Cousin se range à cette idée, mais le prélat s’obstine et ne veut pas entendre parler de Bautain sous aucune condition. Après deux heures de vains efforts, Cousin se retire. Je reste maïs sans être plus heureux.

Le lendemain je vais causer avec Cousin de ce triste résultat : il

regrette plus que jamais M. Donnet de Bordeaux. Nous tombons d'accord qu’il ne faut se prêter à rien de médiocre, qu'il vaut mille fois mieux n’avoir pas de Sorbonne que d’avoir une doublure de l'actuelle.

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